Enregistré en 1991, le présent programme s’impose par sa grande justesse émotionnelle et un jeu libre, brillant, d’une indiscutable exigence dramatique. Pierre Réach aborde alors un compositeur joué depuis ses premiers concerts ; familier d’Alkan, le pianiste sait en exprimer le très large éventail sensible, surtout l’ardente quête intime, toute entière fixée sur un idéal dont la hauteur le rapproche de Beethoven et de Liszt.
C’est d’abord, la « grande Sonate » opus 33, dite « les 4 âges de la vie », vision
ample et souvent crépitante d’une vie terrestre. Pierre Réach réalise les 4 mouvements avec une puissance et un feu impressionnant. « 20 ans » : le pianiste déploie alors un feu joyeux, une énergie impérieuse, une ivresse déterminée et conquérante dans l’esprit de Beethoven ; Pierre Réach ajoute aussi dans le séquençage, une facétie rossinienne qui pétille et explose, libre et jaillissante.
« 30 ans » fait gravir des cimes inédites, dans une puissance et une gravité nouvelles – dès le début, l’auditeur est saisi par l’ampleur et la vivacité faustéenne, alla Liszt, comme l’indique clairement le sous titre (« assez vite, quasi Faust »), brio échevelé et clarté structurelle qui contrastent avec des vagues d’une douceur profonde et tendre, tel le jaillissement d’une nouvelle intériorité ; le pianiste habité par son sujet fait crépiter l’instrument, faisant vibrer avec largeur ses graves fantastiques et terrifiques ; il en affûte le relief dramatique, l’ampleur et le délire théatral, aiguise une virtuosité aux accents mystiques, orientée vers les cimes éternelles (édification vertigineuse de sa fugue finale qui approche dans plusieurs séquences, le Liszt fougueux et mystique de la Sonate en si mineur, elle aussi clairement inspiré par la trajectoire de Faust ).
« 40 ans » exprime le sentiment plus maîtrisé d’un équilibre intérieur, une plénitude, qui est recul et sérénité en liaison idéale avec l’intitulé de ce 3è mouvement : « lentement, l’heureux ménage », construit comme un tableau apaisé et d’un souverain équilibre schubertien. Le pianiste y ajoute élément spécifique de son interprétation le sentiment de reconnaissance, une aptitude intime à l’émerveillement.
« 50 ans » fait entendre une intériorité plus critique, âpre, inquiète avec des éclairs qui déchirent et trouent l’espace sonore, indice d’une fatalité noire, inéluctable, tragique en lien là encore, avec le sous-titre de ce dernier mouvement – épisode (« extrêmement lentement / Prométhée enchaîné ») – Pierre Réach rebondit surtout, essentiellement sur la vivacité expressive voire expressionniste de la partition, sans pour autant respecter à la lettre l’indication « très lentement » ; la séquence avance sans ciller dans des eaux plus profondes, opaques, incertaines et de plus en graves… le jeu tout aussi brillant et détaillé, se fait de plus en plus inquiet, délivrant comme un dédoublement secret, fureur et abandon, son dernier accord, résonnant comme une question sans réponse.
Enchaîné et très contrasté, le premier mouvement de la SONATINE opus 61, qui n’a rien en réalité de secondaire ni de confidentiel, distille un vrai jaillissement léger, aérien dans l’esprit de Puck, mais avec cette énergie décuplée, beethovénienne qui semble croiser l’agilité, intrépide de Mendelssohn, sa grâce éthérée… (« allegro vivace »).
Du second mouvement, Pierre réach exprime la rêverie, jouée droite ; le « Scherzo minuetto / leggeremente » met en avant une volubilité continue, dans l’esprit d’une course enivrée, à peine interrompue par une trop courte et brève, rêverie. Impétueux dans ses délires dramatiques, foisonnant et même fulgurant dans ses sautes rythmiques et de tempi, le dernier mouvement (« Finale : tempo giusto »), crépite et bouillonne sous des doigts d’une volubilité conquérante au souffle et à la volonté démiurgique. Pierre Réach y mène la forge pianistique jusqu’à son ultime ébullition.
En soignant clarté sonore, précision rythmique, équilibre polyphonique, Pierre Réach convainc d’un bout à l’autre, qu’il s’agisse des « Quatre Âges de la vie » et de « la Sonatine » opus 61 ; jouant avec puissance mais finesse sur les contrastes, le feu voire le bouillonnement dramatique d’un Alkan qui a la carrure de Liszt et la pensée de Beethoven, ce programme s’impose superlatif, délivrant un Alkan d’une invention captivante, d’une puissance complexe, continument stimulante.
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CRITIQUE, CD événement. ALKAN : Grande Sonate Opus 33 / Quatre âges de la vie / Sonatine Opus 61 – PIERRE RÉACH, piano (1 cd Anima, 1991) – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2025
LIRE aussi notre annonce du CD événement. ALKAN : Grande Sonate Opus 33 / Quatre âges de la vie / Sonatine Opus 61 – PIERRE RÉACH, piano (1 cd Anima) : https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-alkan-grande-sonate-opus-33-quatre-ages-de-la-vie-sonatine-opus-61-pierre-reach-piano-1-cd-anima/
Alkan, grand architecte et grand magicien de la forme, transporte, saisit, enivre littéralement par son geste virtuose et… intensément mystique. Dans le sillon tracé par l’impétueux et conquérant Beethoven, animé par la flamme Lisztéenne, aussi inspiré, visionnaire, prophétique qu’un Scriabine à venir, Charles Valentin ALKAN (1813 – 1888) transcende la matière pianistique pour distiller l’essence pure, volatile, celle qui au-delà de la complexité pourtant ahurissante de la technique et des combinaisons sonores, exprime un idéal spirituel.
entretien
ENTRETIEN avec PIERRE RÉACH à propos de la réédition de son album événement dédié à ALKAN (Grande Sonate » les Quatre âges de la vie « / la Sonatine opus 61) : à venir
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