En adaptant pour la scène le roman labyrinthique de Haruki Murakami, Philippe Decouflé semblait promettre un spectacle total, à la hauteur du monument littéraire. Las, la montagne accouche d’une souris. Sous ses oripeaux de fresque poétique, « La Fin des temps » se révèle un objet théâtral interminable, souvent confus, et paradoxalement vidé de la substance qui fait la force du texte original. L’ambition était grande ; le résultat, lui, est terriblement insipide.
Le roman de Murakami repose sur une structure narrative audacieuse, entrelaçant deux récits : celui d’un jeune homme dans un Tokyo futuriste et celui d’un autre, dans une cité onirique peuplée de licornes. Sur le papier, cette complexité est stimulante. Sur scène, elle devient un pensum. Decouflé se contente de juxtaposer les tableaux, sans jamais trouver la clé dramaturgique pour rendre cette dualité fluide. On passe d’un monde à l’autre sans transition véritable, et le spectateur, noyé sous les informations, finit par décrocher devant un récit qui s’étire sur plus de deux heures et demie pour un résultat qui tient davantage du résumé illustré que de la transposition théâtrale aboutie.
L’un des points les plus dommageables réside dans le traitement du texte. Là où le roman de Murakami déploie une profondeur philosophique et une mélancolie envoûtante, l’adaptation se contente de dialogues dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas renversants. Les échanges, réduits à leur plus simple expression, peinent à susciter l’émotion ou même l’intérêt. Le jeu de certains comédiens, parfois stéréotypé, n’arrange rien. On assiste à une succession de scènes qui, plutôt que de construire une tension dramatique, s’enlisent dans une platitude déconcertante. Même l’utilisation de micros pour des acteurs s’exprimant en japonais – alors que les surtitrages suffiraient – contribue à dénaturer les voix et à installer une distance artificielle, comme si l’on assistait à une comédie musicale de seconde zone.
Il serait malhonnête de nier l’existence de quelques trouvailles visuelles. Les licornes, créatures hiératiques et étrangement kitsch, les décors d’ombres chinoises, ou encore les costumes des créatures souterraines témoignent d’un certain savoir-faire. Mais ces éclairs fugaces ne suffisent pas à masquer la vacuité de l’ensemble. L’ennui, profond, tenace, finit par tout submerger. On cherche en vain l’émotion, le frisson, la moindre étincelle de vie théâtrale. Le spectacle se regarde comme on contemple un diaporama animé : avec une curiosité polie qui s’émousse bien vite. La chorégraphie elle-même, pourtant spécialité de Decouflé, se fait rare et se réduit à quelques « virgules » dansantes, bien incapables de relancer l’intérêt.
La question qui demeure, lancinante, est simple : pourquoi ? Pourquoi avoir entrepris d’adapter un roman de sept cents pages pour n’en proposer qu’un « digest » ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La richesse du roman, sa profondeur introspective, la complexité de ses personnages – tout cela est sacrifié sur l’autel d’une scénographie qui se veut spectaculaire mais qui, au fond, ne raconte rien. Le spectacle paraît dès lors terriblement insipide, une coquille visuellement léchée mais dramatiquement vide. Il y manque l’essentiel : une âme. Et face à ce constat, la déception est à la hauteur des attentes suscitées.
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CRITIQUE, théâtre. PARIS, Théâtre du Châtelet (du 16 au 21 octobre 2026). « La Fin des Temps » de Ph. Decouflé (d’aprés Haruki Murakami). Crédit photo (c) Thomas Amouroux







