jeudi 24 septembre 2026

CRITIQUE, concert-hommage. BORDEAUX, Auditorium, le 22 septembre 2026. J. Henric, E. M. Bubeaux, J. S. Bou, S. Koch, F. Sempey… Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Philippe BACH (direction)

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Brigitte Maroillat
Brigitte Maroillat
De formation juridique, et passionnée de musique et d’opéra depuis l’adolescence, Brigitte Maroillat a collaboré à Opera Online en 2017/2018 puis à Forumopera.com de 2018 à 2024 avant de rejoindre ClassiqueNews. Elle est aussi administratrice de la page Facebook du baryton-basse José van Dam.
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C’est une soirée d’une grande émotion qui s’est tenue ce mardi 22 septembre à l’Auditorium de Bordeaux. Un an après la disparition brutale de la mezzo Française Béatrice Uria-Monzon, l’Opéra National de Bordeaux a voulu transformer l’absence en une célébration vibrante. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’émotion, loin d’inhiber les artistes, a semblé décupler leur inspiration. Sous la baguette de Philippe Bach, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine a offert un écrin instrumental d’une noblesse constante à une distribution de prestige, réunie pour l’amour d’une artiste et d’une amie.

 

Née à Agen en 1963, formée au Conservatoire de Bordeaux puis à l’École d’art lyrique de l’Opéra de Paris, Béatrice Uria-Monzon avait fait ses débuts en 1989 dans le rôle de Chérubin des Noces de Figaro avant de s’imposer comme l’une des voix les plus marquantes de sa génération. Mais c’est sans doute dans le rôle de Carmen qu’elle incarna plus de deux cents fois à travers le monde que sa légende s’est écrite. De l’Opéra Bastille au Metropolitan Opera de New York, en passant par le Teatro Colón de Buenos Aires, le Teatro alla Scala de Milan, le Staatsoper de Vienne ou les Chorégies d’Orange, elle a porté l’héroïne de Bizet sur les plus grandes scènes internationales, avec un magnétisme scénique qui ont fait d’elle une référence absolue pour des générations d’interprètes. Sa voix unique, son regard ardent, sa présence à la fois libre et bouleversante : tout en elle disait la vérité du personnage. Mais au-delà de Carmen, son répertoire s’étendait des héroïnes de Berlioz (Didon, Béatrice, Marguerite) à Charlotte de Werther, de Dalila à Santuzza, avant que sa voix n’évolue vers le registre de soprano, abordant avec un égal bonheur Tosca, Norma ou Lady Macbeth. Une artiste complète, exigeante, humble, qui laisse un vide immense sur la scène lyrique mondiale.

Pour partager leur amour de la femme et de la cantatrice, ses proches, ses amis, sa famille et ses collègues se sont donc retrouvés en cette soirée de musique. Certains étaient présents dans la salle, d’autres sur scène, réunis par une même ferveur. Emmanuel Hondré, directeur de l’Opéra National de Bordeaux, a ouvert la soirée par un discours d’une justesse remarquable. Il a rappelé l’attachement viscéral de Béatrice Uria-Monzon à sa ville d’adoption, son exigence artistique, et la façon dont elle a porté haut les couleurs de l’institution bordelaise sur les scènes du monde entier. Des mots sobres, sans emphase inutile, qui ont donné le ton : celui d’un hommage respectueux et fraternel.

 

 

La soirée était présentée par Judith Chaine, figure familière des auditeurs de France Musique. Sa voix, que l’on reconnaît immédiatement, a pris ici une dimension nouvelle : celle d’une passeuse, d’une conteuse qui relie les œuvres, les souvenirs et les émotions avec une élégance et une chaleur remarquables. Elle a su trouver les mots pour évoquer la carrière de Béatrice Uria-Monzon sans jamais tomber dans la nostalgie facile, guidant le public à travers les deux parties du programme avec une bienveillance précieuse.

C’est avec l’Ouverture des Maîtres chanteurs de Nuremberg que la soirée débute, une soirée grandiose, qui jamais ne sombrera dans la solennité pesante. Le chef Philippe Bach imprime un tempo noble à la célèbre page wagnérienne, laissant respirer les cuivres et sculptant avec soin les lignes mélodiques de Wagner. L’orchestre bordelais, visiblement en grande forme, déploie une palette de couleurs riche, annonçant la diversité des climats à venir. Le passage au répertoire sacré avec l’air d’Osiris dans La Flûte enchantée (« O Isis und Osiris ») permet à la basse Lionel Sarrazin (bordelais et ex-compagnon de la chanteuse) de faire entendre une voix profonde, à la fois grave et paternelle. On sent chez lui une proximité particulière avec l’œuvre, comme un hommage discret à celle qui a partagé sa vie.

 

 

Vient ensuite la Litanie de Schubert dans l’orchestration de Max Reger, délivrée par sa proche amie Delphine Haidan, et avec une émotion que l’on n’a pas besoin d’expliciter... La finesse des cordes et la douceur des bois créent ici une atmosphère méditative, presque suspendue. Delphine Haidan a ensuite rendu hommage à l’artiste défunte, évoquant avec pudeur et sincérité la femme derrière l’artiste : son humour, sa générosité, sa franchise parfois déconcertante, et surtout son amour inconditionnel pour la musique et pour les siens. Sa voix, étranglée par l’émotion, a su trouver les mots justes pour dire l’indicible. La musique reprend ensuite ses droits avec lIntermezzo de Manon Lescaut de Puccini, offrant un moment de pure sensualité orchestrale. Les violoncelles chantent, les harmonies se font langoureuses, et Philippe Bach maintient une tension dramatique sourde, sans jamais forcer le trait. C’est beau, tout simplement.

Puis arrive la jeune soprano Alexandra Marcellierpour « Voi lo sapete » extrait de Cavalleria rusticana de Mascagni -, qui dessine une Santuzza bouleversante, déchirée entre la passion et la trahison. La voix est généreuse, le legato souverain, et l’on comprend pourquoi Béatrice Uria-Monzon, qui fut aussi une immense Santuzza, aurait été fière d’une telle interprète. Changement de registre avec l’air « Di Provenza il mar, il suol », tiré de La Traviata, et confié au baryton Jean-Sébastien Bou (en remplacement d’Alexandre Duhamel), avec une voix est ronde, veloutée, et l’expression d’une sincérité désarmante. Le duo de Madama Butterfly (« Vogliatemi bene ») réunit la soprano Alexandra Marcellier et le ténor Julien Henric. Leur entente est palpable. Marcellier, formée au Conservatoire de Bordeaux, déploie une voix claire et juvénile, idéale pour la fragile Cio-Cio-San. Henric campe un Pinkerton à la fois séducteur et insouciant, avec un timbre clair et une émission franche. Leur dialogue amoureux, d’une tendresse infinie, contraste avec la tragédie à venir. C’est un moment suspendu, l’un des plus beaux de la première partie.

 

 

La seconde partie s’ouvre sur L’Ouverture du Roi d’Ys d’Édouard Lalo. Les cuivres, somptueux, et les cordes, vibrantes, installent une atmosphère bretonne à la fois légendaire et mélancolique. On se souvient que Béatrice Uria-Monzon avait défendu cette œuvre avec ferveur. L’air « Lorsque j’ai vu soudain », chanté par Eve-Maud Hubeaux (en remplacement de Clémentine Margaine), est un moment de grâce. La mezzo-soprano possède une voix charnue, aux graves profonds et aux aigus lumineux. Elle incarne Margared avec une dignité tragique, sans jamais céder au pathos. La Barcarolle des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, avec Delphine Haidan et Sophie Koch, est un pur moment de bonheur musical. Les deux voix se mêlent et se répondent avec une complicité évidente. La ligne mélodique ondule, langoureuse, portée par un orchestre aux couleurs de velours. C’est l’une des pages les plus célèbres du répertoire, et elle prend ici une résonance particulière, comme un chant d’adieu à la fois doux et mélancolique

« La fleur que tu m’avais jetée » (Carmen), interprété par Julien Henric, est un sommet d’intensité. Le ténor, dont on connaît l’engagement scénique, livre ici une version tout en retenue puis en explosion passionnée. On sent l’influence de la Carmen d’Uria-Monzon, cette manière unique de faire vivre le personnage sans jamais le caricaturer. La Habanera qui suit, chantée par Eve-Maud Hubeaux, est un défi redoutable. La mezzo-soprano l’assume pleinement, avec une sensualité nonchalante et une diction parfaite. Elle ne cherche pas à imiter l’icône, mais propose sa propre lecture, tout en rendant un hommage évident à celle qui a marqué le rôle de son empreinte indélébile. Les Scènes bohémiennes de La Jolie Fille de Perth (Prélude et Sérénade, puis Marche et Danse bohémienne) offrent un contraste bienvenu. La musique de Bizet y est tour à tour tendre et festive. L’orchestre s’en donne à cœur joie, avec des cuivres éclatants et des percussions endiablées.  Le « Votre toast, je veux vous le rendre » – la fameuse Chanson du Toréador dans Carmen – réunit Florian Sempey et l’ensemble des solistes pour un final d’une puissance communicative. Le baryton, décidément en état de grâce, incarne un Escamillo conquérant et charismatique. 

 

 

Le premier bis, « Les tringles des sistres tintaient » extrait de Carmen, est confié aux trois mezzos de la soirée : Delphine HaidanSophie Koch et Eve-Maud Hubeaux. Leur trio, à la fois espiègle et virtuose, est un pur moment de théâtre. On sent la joie de chanter ensemble, la complicité qui unit ces artistes autour d’une même figure tutélaire. Les vocalises fusent, les regards se croisent, et le public, debout, applaudit à tout rompre. Puis lBrindisi de La Traviata conclut la soirée dans une apothéose collective. Tous les solistes sont sur scène, les voix se mêlent, l’orchestre vibre, et l’émotion atteint son paroxysme. Ce n’est plus un hommage emprunt de tristesse, mais une fête, un adieu joyeux et lumineux.

Au terme de cette soirée, une évidence s’impose : Béatrice Uria-Monzon n’était pas seulement une immense cantatrice, elle était aussi une femme profondément attachante, une amie fidèle, une artiste exigeante et passionnée. Le programme, habilement construit, a permis de parcourir les multiples facettes de son répertoire : de la puissance wagnérienne à la sensualité de Carmen, de la finesse du lied à la grandeur du vérisme. Un an après sa disparition, Béatrice Uria-Monzon était bien là, dans chaque note, dans chaque silence, dans chaque regard échangé entre les artistes. Nul doute que, où qu’elle soit, elle a souri en entendant ses amis chanter pour elle.

 

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CRITIQUE, concert-hommage. BORDEAUX, Auditorium, le 22 septembre 2026. J. Henric, E. M. Bubeaux, J. S. Bou, S. Koch, F. Sempey… Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Philippe BACH (direction). Crédit photo (c) Anthony Rojo

 

 

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