C’est sous les voûtes de béton (et pourtant majestueuses) du Pavillon Sicli, ancienne usine d’extincteurs aux parois de verre doré comme autant de briques de survie, qu’a eu lieu l’une des expériences les plus singulières de cette fin d’été à Genève. Le lieu, avec son architecture à la fois brute et précieuse, offrait un écrin idéal à la naissance d’une nouvelle aventure lyrique : l’Opéra Populaire de Genève, nouvelle mouture d’une structure fondée en 1966 (l’Opéra de chambre de Genève), dont le metteur en scène Suisse Luc Birraux vient de reprendre les rênes, en rebaptisant la structure lyrique genevoise. Une première pierre posée avec audace.
Purcell revisité en forme de veillée
Le spectacle, In the Guilty Night, plongeait d’emblée dans une atmosphère de fin du monde. Des survivants d’une apocalypse innommable peuplaient le plateau, venus se raconter une histoire dans la nuit pour conjurer l’oubli. Celle, mythique, du roi Saül et de la sorcière d’Endor, mise en musique par Henry Purcell vers 1693. Le micro-oratorio « In Guilty Night« , pièce maîtresse de la soirée, était entouré d’autres pages du compositeur comme autant de stations d’un chemin de croix nocturne : le recueillement d’An Evening Hymn, la tempête intérieure de Let the Dreadful Engines, la solitude méditative d’O Solitude ou encore le cortège pacifique de See, Even Night Herself Is Here. Les voix -toutes magnifiques ! – de la soprano franco-malgache Mariamielle Lamagat, du ténor Joël Terrin et du baryton-basse William Socolof faisaient vibrer cette musique avec une intensité dramatique rare, le récitatif de Purcell épousant la prosodie anglaise jusqu’à devenir presque un cri .
Un dialogue fécond entre passé et présent
Mais le pari le plus audacieux tenait dans la confrontation de ce Purcell avec la création électronique de la compositrice Uèle Lamore. Loin du simple oratorio reconstitué, In the Guilty Night installait un dialogue inédit entre les sonorités anciennes des instruments d’époque — le violoncelle d’Emma Vignier, la viole de gambe d’Andrés García Fraile, le clavecin de Baptiste Zeronian et le théorbe de Dana Howe — et les textures contemporaines, entre pulsations électro-acoustiques et percussions . Cette hybridation, portée par la direction musicale énergique de Jonas Descotte à la tête de l’ensemble Les Argonautes, créait une tension permanente, où le sacré baroque se faisait l’écho de nos angoisses modernes.
Un théâtre social et inclusif
La mise en espace de Luc Birraux, également signataire du texte et de la direction artistique, s’imposait comme un théâtre social total. Le plateau intégrait un chœur parlé composé de bénéficiaires des EPI, retrouvant la fonction originelle du chœur grec : une voix collective qui porte ce que les protagonistes ne peuvent exprimer seuls . La présence des comédiens — Michaël Comte, Kelly Chevaucherie, Amadou Lamara Bah, Xavier Filgueira, Jean Pesson, Samuel Jean Triverio, Eva V. et Yousef Zid —, dont certains viennent d’établissements accueillant des personnes psychotiques, donnait à cette création une dimension profondément humaine. Le travail sur les lumières et l’installation de Julien Brun, de même que les costumes de Benjamin Broillet, contribuaient à cette immersion totale.
Un opéra installatif qui pose une nouvelle vision
Avec In the Guilty Night, Luc Birraux ne signait pas seulement un spectacle, il posait les bases d’une nouvelle vision pour l’opéra à Genève. Un opéra hybride, qui ose la fragilité et l’inclusion, et qui, à travers le prisme de la nuit, interroge notre besoin de transcendance. La première pierre s’avère plus que solide !…
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CRITIQUE, Théâtre Musical. GENEVE, Pavillon Sicli, le 22 août 2026. « In Guilty Night » par Luc Birraux et Uèle Lamore (sur des oeuvres de H. Purcell). Crédit photographique (c) Lorraine Hauenstein







