Ce 14 septembre 2025, le Théâtre de Carouge a eu le privilège d’accueillir l’ultime création du 49ème Festival « La Bâtie » de Genève, clôturant en beauté la dernière édition placée sous la direction artistique de Claude Ratzé. Un moment d’une intensité inouïe, un événement dont on est sorti littéralement lessivé, ébloui, transformé. Mais essayons de capturer l’essence de ce choc esthétique…
C’est par une déflagration silencieuse que s’est achevée La Bâtie-Festival de Genève 2025. Un coup de poing chorégraphique signé Boris Charmatz. Lui, l’artiste insatiable, l’inventeur d’un « Musée de la danse » qui n’a de musée que le nom, a offert aux spectateurs une expérience limite, une plongée en apnée au cœur du geste pur. Cette « forêt chorégraphique », comme il la nomme, n’est pas une simple succession de mouvements ; c’est un défi lancé au temps, à la mémoire et à notre propre regard.
L’idée est d’une simplicité vertigineuse : que sur scène, aucun geste ne se répète jamais. Pas un seul. Pendant une heure, plus de vingt danseurs et danseuses, venus des quatre coins du monde, se relaient, se croisent, s’ignorent parfois, pour délivrer un flot continu de mouvements uniques. Sur la musique du « Requiem » de Mozart, enregistré dans une version d’une ampleur solennelle, cette humanité grouillante se débat, s’embrasse, tombe, se relève, danse comme si le monde allait s’achever. Et c’est une apothéose d’une beauté absolument glorieuse. On y voit tout, et si vite : des fragments de hip-hop, des postures de ballet classique, des gestes du quotidien, des cris, des murmures, des corps qui se frôlent, d’autres qui s’effondrent.
Ce qui frappe, au-delà de la prouesse physique, c’est la profondeur du propos. Boris Charmatz interroge l’essence même de la danse, cet art de l’éphémère absolu. Dix mille gestes est une célébration de la fugacité. Ici, le mouvement naît et disparaît dans le même souffle, aussitôt exécuté, aussitôt jeté, voué à ne jamais être rattrapé : une critique joyeuse de notre besoin de tout sanctuariser. Le spectacle a d’ailleurs été conçu de manière artisanale, à même le corps des interprètes, chacun apportant sa partition personnelle, son histoire charnelle, pour créer ce kaléidoscope vivant. Ce n’est pas un chaos, c’est un chaos méticuleusement orchestré.
Le spectateur est pris dans un tourbillon. Le regard n’a pas le temps de s’accrocher à une forme qu’elle s’est déjà évanouie, remplacée par une autre, plus loin, plus surprenante. Parfois, la frénésie déborde du plateau et les danseurs, en véritable invasion pacifique, s’approchent des gradins, nous frôlent, nous murmurent à l’oreille, brisant le quatrième mur dans un geste d’une intimité presque troublante. On en sort avec la sensation d’avoir vu mille vies défiler, une fresque humaine, tantôt drôle, tantôt poignante, comme un tableau vivant de Jérôme Bosch. Au Théâtre de Carouge, ce 14 septembre, Boris Charmatz a offert au public genevois un véritable manifeste sur la beauté insaisissable de l’instant, un mémorable et saisissant point d’orgue à cette édition 2025 de La Bâtie !
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CRITIQUE, festival. 49e Festival « La Bâtie » de Genève (Théâtre de Carouge), le 14 septembre 2025. « 10.000 Gestes » par Boris CHARMATZ. Crédit photographique (c) Alain Scherer






