Le Pavillon de la Danse à Genève, cette boîte blanche aux dimensions généreuses et à l’acoustique intimiste, est est formidable écrin pour accueillir des spectacles de danse. Ce 5 février 2026 s’y est déroulé une création qui ne s’est pas contentée d’occuper l’espace mais l’a transformée en une galerie des glaces temporelles. En investissant ce temple genevois dédié au mouvement, le célèbre chorégraphe Trajal Harrell et son Zürich Dance Ensemble ont offert une expérience, une plongée vertigineuse dans les strates oubliées de notre imaginaire chorégraphique.
Avec Caen Amour, Trajal Harrel signe une œuvre d’une intelligence folle et d’une sensualité contagieuse, qui agit comme un véritable séisme esthétique. Loin de la simple démonstration technique, Harrell nous convie à une archéologie des gestes. Il exhume des lambeaux d’histoire que la danse avait rangés au rayon des curiosités : les hoochie-coochie shows de la fin du XIXe siècle, ces spectacles forains où l’orientalisme de pacotille, le vaudeville et les premiers effleurements du strip-tease formaient un divertissement trouble et fascinant. Mais ce n’est là que le point de départ d’une odyssée beaucoup plus vaste.
Car ce qui saisit d’emblée, c’est la manière dont Harrell tisse sa toile. Il ne juxtapose pas, il fusionne. D’un geste souverain, il convoque les esprits de la danse moderne : la flamboyante Loïe Fuller et ses jeux de voiles lumineux, le butô viscéral et blafard de Tatsumi Hijikata, et jusqu’à la radicalité sculpturale de la mode selon Rei Kawakubo pour Comme des Garçons. Le spectacle devient alors un laboratoire à ciel ouvert où le cabaret, le voguing, le butô et la performance contemporaine se répondent dans un dialogue étourdissant. On y voit les codes se déliter, se transformer, se métisser sous nos yeux ébahis, dans une perpétuelle mutation qui interroge avec une ironie joueuse la sacralité même du geste artistique.
Sur le plateau, la troupe est un organisme vivant d’une beauté androgyne et déconcertante. Trajal Harrell, entouré des magnifiques Thibault Lac, Perle Palombe et Ondrej Vidlar, dirige un quatuor d’interprètes qui semblent constamment danser sur la ligne de crête entre plusieurs mondes. Iels se travestissent, se dédoublent, se dévoilent, jouant des apparences comme on joue des masques. Hommes et femmes brouillent les pistes avec une élégance désarmante, effaçant la frontière poreuse entre la représentation et le réel. Lorsque les spectateurices sont invité·es à circuler librement, à choisir leur point de vue, le Pavillon se mue en un véritable musée vivant. On déambule, on observe, on se laisse surprendre par un détail de costume, un frémissement de main, un regard en coin. L’histoire de la danse ne se raconte plus, elle se vit, elle se respire, elle se réinvente sous nos yeux.
Mais derrière cette fête des sens et des couleurs chatoyantes, Caen Amour porte un regard d’une acuité brûlante sur le monde. En jouant avec les voiles, les oripeaux et les peaux de rechange, Trajal Harrell déconstruit avec une précision d’entomologiste le regard occidental, ce regard qui a longtemps fantasmé, exotisé et marginalisé les corps, en particulier les corps perçus comme féminins ou autres. Il met en lumière les mécanismes de la séduction et du pouvoir, montrant que la scène est aussi un champ de bataille symbolique où se négocient les identités.
Caen Amour s’avère un espace trouble, sensuel et profondément politique. Une fiction immersive qui, en explorant les origines plurielles de la modernité chorégraphique, nous parle de notre présent avec une urgence et une poésie renversantes. La soirée du 5 février restera gravée comme un moment de grâce absolue, où le Pavillon de la Danse fut le théâtre d’une résurrection. Trajal Harrell confirme avec cette pièce magistrale qu’il est l’un des plus grands alchimistes de la scène contemporaine, capable de transformer l’histoire en matière explosive et en une célébration d’une beauté inouïe. Une claque et un enchantement mêlés !
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CRITIQUE, danse. GENEVE, Pavillon de la Danse, le 5 février 2026. « Caen Amour » par Trajal HARREL et le Zürich Dance Ensemble. Crédit photographique (c) Christophe Raynaud de Lage







