Le 12 avril 2024, le Pavillon Noir d’Aix-en-Provence a accueilli l’une de ces soirées dont on sort transformé. La compagnie belge Peeping Tom y présentait sa nouvelle création, S 62° 58′, W 60° 39′, et le moins que l’on puisse dire, c’est que le collectif n’a pas déçu. Ce spectacle est une plongée vertigineuse dans les abysses de la création artistique, un jeu de miroirs fascinant entre théâtre et réalité.
Le plateau du Pavillon Noir se métamorphose en un décor hyperréaliste à couper le souffle : un voilier, prisonnier des glaces éternelles de l’Antarctique, à l’exacte localisation qui donne son titre à l’œuvre. Cette maîtrise scénographique, signature de la compagnie, installe une atmosphère glaciale et oppressante, propice à l’émergence de l’indicible. Un drame semble se nouer, l’équipage luttant pour sa survie dans un univers où le froid est autant physique que métaphorique.
Pourtant, c’est là que réside le génie de Peeping Tom. Alors que l’émotion menace de submerger le public, un cri, une révolte, brise l’illusion : l’acteur, joué par l’impressionnant Romeu Runa, s’adresse frontalement à son metteur en scène, Franck Chartier, dont la voix résonne en off comme celle d’un dieu omnipotent mais faillible. Le voilà qui l’accuse de piller sa propre vie, ses propres traumatismes, pour nourrir une œuvre qui devient pesante. Cette rupture, ce « théâtre dans le théâtre », est un véritable électrochoc. Nous ne sommes plus spectateurs d’un naufrage, mais de la répétition d’un naufrage. La mise en abyme est totale et vertigineuse.
La pièce se transforme alors en une joute oratoire et physique d’une rare intensité. Les interprètes, Marie Gyselbrecht en tête, se rebellent à leur tour contre le metteur en scène invisible. Ils lui reprochent ses personnages féminins souvent victimes, l’empreinte écologique de ses décors somptueux, ou encore la répétition de ses thèmes de prédilection. S 62° 58′, W 60° 39′ devient le récit poignant et parfois hilarant des doutes d’un artiste en crise, qui se demande si son regard, celui d’un homme de 56 ans, est encore pertinent, et si son art, si personnel, n’a pas fait fausse route. Cette introspection, d’une honnêteté brute, est un cadeau fait au spectateur.
Mais Peeping Tom ne serait pas ce qu’elle est sans sa dimension purement charnelle et spectaculaire. Après cette tempête de mots, c’est à un solo final de Romeu Runa, magistral et libérateur, que l’on assiste. Pendant une vingtaine de minutes, le performeur, tel un funambule de l’âme, mêle son corps, ses émotions et ses pensées dans une explosion théâtrale et physique de tous les instants. Il brise le quatrième mur, interpelle le public, et offre un moment de théâtre total, d’une puissance cathartique rare, confirmant si besoin était l’incroyable virtuosité des artistes de la compagnie.
Pour qui a eu la chance de voir Peeping Tom au Pavillon Noir en 2022 avec Kind, troisième volet de la trilogie familiale, le choc est tout aussi grand. Là où Kind explorait la transmission de la violence dans les méandres d’une forêt sombre, cette nouvelle création plonge dans les eaux glacées d’une crise existentielle artistique. Le Pavillon Noir, avec sa scène magnifique et son acoustique parfaite, offre un écrin idéal à ces œuvres puissantes, prouvant son rôle essentiel dans le paysage chorégraphique français en accueillant une compagnie qui ne cesse de réinventer les codes du spectacle vivant.
S 62° 58′, W 60° 39′ est une œuvre totale, intelligente, drôle et déchirante, qui nous interroge sur notre rapport à l’art et à ceux qui le créent. Un grand cru de Peeping Tom… une fois de plus !
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CRITIQUE, danse. AIX-EN-PROVENCE, Le Pavillon Noir, le 12 avril 2024. « S 62° 58′, W 60° 39′ » par la Compagnie PEEPING TOM. Crédit photographique (c) Droits réservés








