vendredi 30 octobre 2026

ENTRETIEN avec le pianiste Pierre REACH, à propos de son Intégrale des Sonates de Beethoven (parution du 4e et dernier volume à l’été 2026)

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Avec ce 4è volume paru cet été, Pierre Réach achève son intégrale évènement des 32 Sonates de Beethoven. Une somme qui marque avant l’heure l’anniversaire Beethoven 2026… Le pianiste porte en lui les 32 Sonates, comme un but à réaliser depuis ses 5 ans. Le projet d’une vie se réalise ainsi, connaissant sa conclusion magistrale à l’été 2026. Géant de l’humanité, Beethoven transmet le sentiment de bonté, d’humanité, une espérance qui inspire… et aussi un cadre musical hors normes, qui emprunte à ses quatuors. Urgence, mobilité d’une matière en métamorphose, liberté, fulgurance, Pierre Réach présente sa propre vision du cycle, ce qui en fait un sommet fascinant
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CLASSIQUENEWS : Comment a évolué votre compréhension et votre approche de Beethoven à travers cette intégrale des sonates? Des éléments de votre appréciation ont-ils changé en cours d’enregistrement?

Pierre Réach : Depuis mon plus jeune âge, (j’avais cinq ans lorsque mes parents m’ont amené à mon premier concert et c’était Wilhelm Kempff qui donnait l’intégrale des Sonates de Beethoven, salle Pleyel à Paris), j’avais désiré les jouer toutes, et petit à petit cette intégrale était devenue le projet de ma vie.
Donc je peux dire que je les côtoie depuis fort longtemps et bien sûr, mes études au Conservatoire de Paris sous la direction d’Yvonne Lefébure qui était une grande beethovénienne puis Maria Curcio à Londres qui fut l’une des principales disciples d’Arthur Schnabel, puis Paul Badura-Skoda ainsi que mes rencontres avec d’immenses artistes jusqu’à Arthur Rubinstein qui m’a donné de précieux conseils entre 1975 et 1979, m’ont façonné et donné à réfléchir et tout remettre en question à plusieurs époques de ma vie.
J’ai eu ce que je pourrais appeler des « étapes » dans ma confrontation avec l’oeuvre de Beethoven, et je n’ai pas fini, encore à mon âge de découvrir des aspects toujours plus profonds et même universels de ce géant de l’humanité.
Oui ,mon approche a changé, elle a plutôt pris de l’épaisseur et l’aspect de Beethoven qui a pris le dessus dans ma vision de son oeuvre, pas seulement d’ailleurs pour les sonates mais pour toute sa musique, c’est un sentiment de bonté humaine, de fraternité généreuse et d’espérance qu’il est, il me semble, le plus grand à porter si haut.
Pendant un enregistrement, on éprouve le sentiment grave et émouvant de savoir que si on laisse certes une sorte de photo prise à un instant précis, on sait aussi que tout cela restera et que ce sont justement cette trace, ces sillages différents qui font partie de vous-même que vos descendants, vos amis, vos collègues et tout votre public savoureront après votre disparition et bien sûr vous jugeront. 
Pendant les enregistrements, ce sentiment de responsabilité m’a littéralement envahi pendant que je jouais, et ainsi mes choix d’interprétation, même s’ils ne changeaient pas, se sont sentis renforcés, car le moment était enfin venu de donner tout et dans un maximum de sincérité et je dirais aussi d’honnêteté.
D’ailleurs quand on parle d’honnêteté, on sent parfois quelque chose de faible ou même petit. Ici l’honnêteté d’oser la confrontation et de respecter de tels chefs-d’œuvres vous grandit.

 

CLASSIQUENEWS : Quelle est votre représentation du Beethoven pianiste? Que révèle sa production des sonates (sur l’homme, l’artiste, l’évolution de l’écriture…)?

Pierre Réach : Il parait que Beethoven jouait vite et cela semble à l’image de son écriture visible sur les manuscrits. On y sent une hâte, une urgence même et pour répondre à cette question fort belle sur le Beethoven pianiste, je dirais que je le vois dans une urgence. Cette urgence n’est nullement une précipitation mais avant tout une volonté surhumaine que tout puisse être dit dans les meilleurs délais et d’une manière directe. Je le vois jouer avec fougue dans les passages rapides, le con fuoco de Beethoven est unique, et avec une immense tendresse dans les grands chants des adagios, avec la rigueur omniprésente d’un tempo puissant, implacable et même solennel.
Franz Liszt a beaucoup « pris » à Beethoven, et il le disait lui-même. Le spectacle des grands récitals lisztiens n’existerait pas sans Beethoven et c’est Beethoven qui a rendu immense le message musical. L’idée prédomine sur tout, et elle montre la direction comme un gouvernail de toute une vie.
En ce qui concerne l’écriture elle même de Beethoven dans ses Sonates, je rappelle combien la forme quatuor est si souvent présente, un grand nombre de ses sonates commencent avec les quatre voix qui sont chacune un instrument de cette formation dans laquelle il excellait et a livré ses plus grandes œuvres.
Et la dynamique, les contrastes naissants, les crescendo qui n’aboutissent pas et sont suivis d’un piano subito, …tout cela c’est Beethoven et sa manière d’écrire a ouvert les portes des 20ème et même 21ème siècle.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Si vous ne deviez ne retenir que deux sonates de ce corpus des 32, quelles seraient-elles et pour quelles raisons?

Pierre Réach : Ah la difficile et même impossible question! Je ne peux y répondre et en tous cas il y en aurait plus que deux.
Si je dis Appassionata et opus 111 (la dernière) je me demande pourquoi pas la Clair de lune et l’opus 110! Et pourquoi pas l’opus 78 « A Thérèse » et les Adieux opus 81a qui contiennent de véritables déclarations d’amour…. et pourquoi pas la toute première celle du jeune compositeur de génie qui devait dire plus tard: « il n’y aura qu’un Beethoven »!

 

CLASSIQUENEWS : Selon vous quelles sources d’inspiration ont été décisives dans la réalisation de ce corpus? Quelle en est la spécificité et la modernité?

Pierre Réach : Je me méfie à vrai dire des « sources d’inspiration »…Imaginez que la sonate dite « La caille » (je déteste ce mot) opus 31 n°3, en réalité l’une des plus heureuses et enjouées, pleines d’élan vital et enthousiaste quand… au même moment Beethoven écrit le testament d’ Heiligenstadt où il décide de mettre fin à ses jours ! Un proverbe dit : Il n’y a pas de chemin, il n’y a que les traces qu’on laisse…
Je ne pense pas que Beethoven ait recherché « une inspiration » particulière. Bien sûr il était amoureux, bien sûr il souffrait et avait des moments de bonheur, bien sûr il redoutait la maladie et la mort mais sa musique était en lui, telle une lave volcanique incandescente qui devait quoi qu’il puisse arriver sortir, exploser et on peut le dire transformer le monde ! Je me rappelle Arthur Rubinstein disant : « Je ne peux m’imaginer le monde sans Beethoven »

La spécificité du langage beethovénien est une spontanéité unique qui nous « fait assister » à la métamorphose des éléments. Rien n’est définitif, tout est en perpétuelle évolution. Prenez la sublime introduction précédant le premier arioso de l’opus 110. 
Rien ne vient spontanément, tout doit être travaillé, préparer, un peu comme l’état d’attente qui précède une prière. Même remarque pour ce qui précède la grande fugue de la Hammerklavier. La fugue va construite un édifice géant mais pour ce faire, elle a besoin d’être désirée, annoncée et le « Es muss sein » de Beethoven est une invitation à « accepter » les conditions d’une conscience de la réalité fondamentale.

Cela n’enlève rien au « rêve » beethovénien, mais le rêve chez Beethoven est une espérance un idéal et c’est cela qui lui donne une telle force.

 

CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir lié aux séances d’enregistrement?

Pierre Réach : J’ai dormi très peu pendant les nuits des sessions d’enregistrement. Et pourtant je ne me sentais pas fatigué… Je me sentais investi d’une mission que je m’étais moi-même assignée, le projet de ma vie était là et j’étais heureux. Fier ? Sans doute aussi.
Mais la fierté que l’on éprouve à se mesurer à de tels sommets n’est ni une arrogance, ni un orgueil déplacé. C’est un bonheur d’avoir pu prendre conscience dans ces quelques années d’enregistrement, d’un message universel si encourageant et enthousiaste.
Si cela va mal parfois, je pense à Beethoven, à tout ce qu’il m’a donné et continue de me donner comme un privilège reçu et qui est ce que j’ai reçu de plus précieux dans ma vie.

Propos recueillis en juillet 2026

 

 

 

LIRE aussi notre critique complète du Vol 4 de l’Intégrale des Sonates de Beethoven par Pierre Réach : https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-pierre-reach-sonates-de-beethoven-vol-4-sonates-n21014-27-quasi-una-fantasia-90-22-54-106-hammerklavier-pierre-reach-piano-2-cd-anima-records/
Copieux et passionnant, le programme des 2 cd confirme la puissance et la justesse du jeu de Pierre Réach. Son Beethoven est de marbre et de sang, avec, inféodant toute la structure de chaque sonate, le chant assumé, sincère, ardent et lumineux, qui vient du cœur. Ainsi le pianiste, défenseur militant, serviteur de Beethoven, a-t-il édifié un cycle magistral où la puissance du trait – jupitérien, n’empêche jamais la finesse tendre du sentiment le plus profondément intime, ni l’ivresse facétieuse d’une conscience musicale qui sait sa spectaculaire facilité. Sous des doigts et un imaginaire aussi affûté, se précise et s’incarne même l’esprit de Beethoven, sa quête inextinguible de l’absolu ; son écriture et ses flamboyants délires n’étant que la manifestation du cheminement, certes pas du but… toujours inatteignable. Entre insatisfaction et élan créateur, Beethoven est révélé dans l’activité de son questionnement continu ; il est ce grand magicien, alchimiste des sons et des combinaisons visionnaires dont les 32 Sonates seraient le journal pas à pas.

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