Un immense succès a marqué l’ouverture de la programmation estivale 2026 du cycle « Opéra sur la Place » de l’Opéra de Sofia, qui a proposé, en plein air, sur la Place de la cathédrale Alexandre-Nevski, au centre de la capitale bulgare, le célèbre diptyque Cavalleria rusticana et I Pagliacci, chefs-d’œuvre du vérisme italien signés Pietro Mascagni et Ruggero Leoncavallo.
Sur le plan vocal, la représentation a atteint un niveau particulièrement élevé. Dans Cavalleria rusticana, la soprano bulgare Gabriela Georgieva a campé une Santuzza d’une belle intensité, servie par une voix au timbre somptueux, aux accents dramatiques, ample et puissante, conduite avec une parfaite assurance et une solide maîtrise technique. Sur le plan interprétatif, elle a livré un portrait psychologique abouti et intense, traduisant par son chant, dans ses affrontements d’abord avec le ténor puis avec le baryton, la profonde implication de Santuzza. Sa voix, riche de sentiments et de dramatisme, a su éviter tout excès. Son « Inneggiamo… » fut l’un des moments de chant les plus remarquables de la soirée.
En alternance dans le rôle, sa compatriote Radostina Nikolaeva a fait valoir une voix puissante, dotée d’aigus sûrs et d’un registre central d’une appréciable consistance. Si sa ligne de chant n’a pas toujours fait preuve d’une homogénéité irréprochable, elle a néanmoins offert une prestation vocale très méritoire, dont le sommet fut son interprétation de « Voi lo sapete, o mamma… ». Elle s’est montrée moins convaincante dans le reste de l’ouvrage, notamment sur le plan dramatique, composant une Santuzza froide et distante, dépourvue de cette italianità indispensable au personnage. Cette réserve s’est révélée particulièrement sensible dans ses scènes avec le Turiddu tout de feu et de passion du ténor italien Vincenzo Costanzo, dont la voix chaleureuse, richement lyrique, couronnée d’aigus éclatants et parfaitement assurés, donnait vie avec une remarquable force expressive au paysan sicilien infidèle et impulsif. Son bouleversant « Addio alla mamma », chanté avec une émotion à fleur de peau, aurait pu émouvoir jusqu’à une pierre. Dans l’autre distribution, le vétéran ténor bulgare Kostadin Andreev, véritable institution de la scène lyrique de son pays, pourrait désormais songer à transmettre le flambeau, tant il lui est devenu difficile d’offrir une interprétation à la hauteur de sa longue et brillante carrière. Sa voix, autrefois robuste et métallique, accuse désormais inexorablement les effets du temps et, si les aigus sont encore présents, la ligne de chant s’est révélée totalement dépourvue d’homogénéité, tandis qu’un phrasé outrancier et dénué de tout raffinement transformait son interprétation en une véritable épreuve pour l’oreille. Les sopranos bulgares Ina Petrova et Tsveta Sarambelieva ont rempli avec assurance les exigences vocales du rôle de Lola, l’épouse d’Alfio, tout en apportant la juste dose de sensualité requise par le personnage. La participation de la mezzo-soprano Vesela Yaneva constituait un véritable luxe : sa Mamma Lucia, profondément humaine, crédible et dotée d’une forte présence scénique, s’est imposée avec évidence.
Dans I Pagliacci, l’une des plus agréables surprises de la soirée fut le ténor franco- tunisien Amadi Lagha, remarquable interprète du clown trompé. Doté d’une voix sombre et virile de ténor spinto, proche par son poids et sa couleur du répertoire dramatique, il a administré avec intelligence un instrument au registre central large et consistant, couronné par des aigus solides et brillants. Toutes ces qualités lui ont permis d’aborder avec une autorité naturelle un rôle qui semblait taillé sur mesure pour sa voix. Scéniquement, il s’est montré totalement investi, traduisant avec une remarquable efficacité l’effondrement psychologique progressif de Canio. Son « Vesti la giubba », d’une irrésistible puissance dramatique et d’une intensité expressive exceptionnelle, a déclenché une ovation triomphale.
Dans le rôle de Nedda, Stanislava Momekova a séduit par le charme du timbre de sa voix lyrique, sa musicalité et le raffinement de son chant. Son aria « Stridono lassù… », porté par un legato impeccable, des vocalises fluides et une expression profondément émouvante, a constitué l’un des sommets de la représentation. Sa partenaire en alternance, Milla Mihova, a abordé le rôle avec un instrument au timbre peu séduisant, une ligne de chant inégale et des aigus souvent tendus, voire forcés. On retiendra toutefois son tempérament scénique et le soin apporté au phrasé, qualités qui ne suffisaient cependant pas à élever une prestation par ailleurs assez discrète de l’épouse infidèle de Canio. Doté d’une voix au timbre viril et séduisant, d’une projection généreuse, d’un legato d’une rare élégance et d’un art de la déclamation toujours expressif et intelligemment nuancé, le jeune baryton Atanas Mladenov a composé un Silvio de tout premier ordre. Quant au jeune ténor Emil Pavlov, il a conféré une réelle distinction au personnage de Beppe/Arlecchino, se distinguant tout particulièrement dans la célèbre sérénade, interprétée avec une élégance et un raffinement exemplaires.
Relever la tâche presque homérique d’incarner, cinq fois de manière consécutive (!), le vindicatif Alfio dans Cavalleria rusticana et, lors des deux dernières soirées, le perfide Tonio dans I Pagliacci : tel fut le défi assumé par l’inoxydable baryton argentin Fabián Veloz, qui a remporté un nouveau triomphe personnel à l’occasion de ses débuts sur cette scène. Il a démontré une fois encore pourquoi il est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs barytons de sa génération et comme une référence majeure dans ces deux rôles. Dans une forme vocale exceptionnelle, il s’est imposé avec une autorité absolue dans deux personnages qu’il connaît jusque dans leurs moindres détails et dont il a su exploiter tout le potentiel vocal et dramatique. Possédant une voix à la couleur séduisante, fraîche et parfaitement homogène sur toute la tessiture, capable d’une infinie palette de nuances et de clair-obscur, ainsi qu’un phrasé d’une noble éloquence constamment mis au service du texte, il a offert une véritable leçon de chant du premier au dernier instant.
Autre grand artisan de cette brillante soirée, le Chœur de l’Opéra de Sofia, admirablement préparé par Violeta Dimitrova, a une nouvelle fois confirmé son excellence au cours d’une prestation de tout premier ordre. Ses interventions, toujours précises et parfaitement fondues, ont atteint leurs sommets dans le célèbre « Regina Coeli » de Cavalleria rusticana et dans le festif « Don, din, don… » de I Pagliacci, tous deux chaleureusement ovationnés par le public.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Sofia, le chef italien Francesco Rosa a fait preuve d’une profonde connaissance des deux partitions, mettant admirablement en valeur la richesse de leurs couleurs orchestrales tout en coordonnant avec efficacité et sensibilité le travail des musiciens et des chanteurs. Sa lecture s’est distinguée par son intensité expressive, le soin apporté aux contrastes dynamiques, la fluidité du discours musical et une tension dramatique constamment maintenue du début à la fin.
La mise en scène de Plamen Kartaloff – coproduite avec les Opéras de Modène, Plaisance et Rimini – proposait un spectacle traditionnel, cohérent et d’une grande force théâtrale, fidèle au livret et conçu de manière à laisser se développer l’action dramatique avec une parfaite fluidité et sans le moindre effet gratuit. Les deux ouvrages partageaient un même espace scénique — la place d’un village du sud de l’Italie —, solution qui facilitait non seulement la transition entre les deux opéras, mais renforçait également leur unité dramatique. Les mouvements scéniques des solistes comme des masses chorales, d’une remarquable précision, méritent également d’être salués. La scénographie fonctionnelle de Giacomo Andrico, aux tonalités plus sombres dans Cavalleria rusticana et plus éclatantes dans I Pagliacci, séduisait autant par ses qualités plastiques qu’elle constituait un cadre idéal au déroulement de l’action. L’une des plus grandes réussites de la production résidait dans l’intégration particulièrement intelligente de l’imposante Cathédrale Alexandre-Nevski, située derrière la scène, au cœur même de l’action de Cavalleria rusticana, transformée en un élément dramatique d’une impressionnante force visuelle. On s’est montré en revanche plus réservé devant l’entrée d’Alfio en automobile ainsi que l’arrivée de la troupe de comédiens en camionnette, Silvio au volant. Les magnifiques costumes de Nela Stoyanova et les lumières de Stefano Mazzanti, créant des atmosphères aussi évocatrices qu’efficaces, ont également largement contribué à la réussite du spectacle. D’interminables ovations ont salué les artistes à l’issue de la représentation, témoignant de l’enthousiasme du public.
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CRITIQUE, opéra. SOFIA, Place de la Cathédrale Alexandre-Nevski, les 10 & 11 juillet 2026. MASCAGNI / LEONCALLO : Cavalleria Rusticana / I Pagliacci. Francesco ROSA / Plamen KARTALOFF/ Crédit photographique © Droits réservés
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