jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. PIERRE RÉACH : Sonates de Beethoven, vol. 4 : Sonates n°2,10,14, 27 (Quasi una fantasia), 90, 22, 54, 106 (Hammerklavier). Pierre Réach, piano (2 cd Anima records)

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Copieux et passionnant, le programme des 2 cd confirme la puissance et la justesse du jeu de Pierre Réach. Son Beethoven est de marbre et de sang, avec, inféodant toute la structure de chaque sonate, le chant assumé, sincère, ardent et lumineux, qui vient du cœur. Ainsi le pianiste, défenseur militant, serviteur de Beethoven, a-t-il édifié un cycle magistral où la puissance du trait – jupitérien, n’empêche jamais la finesse tendre du sentiment le plus profondément intime, ni l’ivresse facétieuse d’une conscience musicale qui sait sa spectaculaire facilité. Sous des doigts et un imaginaire aussi affûté, se précise et s’incarne même l’esprit de Beethoven, sa quête inextinguible de l’absolu ; son écriture et ses flamboyants délires n’étant que la manifestation du cheminement, certes pas du but… toujours inatteignable. Entre insatisfaction et élan créateur, Beethoven est révélé dans l’activité de son questionnement continu ; il est ce grand magicien, alchimiste des sons et des combinaisons visionnaires dont les 32 Sonates seraient le journal pas à pas.

 

 

Dans cet ultime volume, le parcours est jalonné de pièces très contrastées, vrai défi pour l’interprète qui cependant n’est jamais en reste d’une énergie analytique, d’une compréhension décuplée, prêtes à relever tous les défis… Distinguas 3 Sonates dans ce sens particulièrement éloquentes. Ainsi les opus 27 (Quasi une fantasia), 90 (en deux mouvements) et 106 (Hammerklavier), sommes à la fois spectaculaire et intime, qui témoignent entre autres, d’une remarquable compréhension beethovénienne.

 

Quasi una fantasia opus 27
La Sonate pour piano en mi bémol majeur, opus 27 (composée entre 1800 et 1801) est dédiée à la princesse Joséphine von Liechtenstein. Intitulée « Sonata quasi una fantasia », elle bouleverse l’ordre habituel des mouvements, lesquels sont enchainés, ne formant qu’une unité indissociable. Pierre Réach souligne sa place unique et singulière même dans le corpus des 32 Sonates : formellement libre, comme improvisée et pourtant d’une force structurelle directe, maillage labyrinthique d’une pensée musicale portée par l’esprit d’exploration sans limite et dont les manifestations expriment un souci de précision expressive, intense, nuancée. Les quatre mouvements sont jouées comme un flux continu: Andante – allegro, en mi bémol majeur, à 2/2 ; Allegro molto e vivace, en do mineur ; Adagio con espressione, en la bémol majeur ; Allegro vivace, en mi bémol majeur ; ce dernier, comme transfiguré par une joie irrépressible.
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La sonates opus 90
Achevée en août 1814, la sonate en mi mineur opus 90, – seule des 32 dans cette tonalité, prépare en réalité aux 5 dernières (composées entre 1816 et 1822). Pierre Réach éclaire combien les deux seuls mouvements qui la structurent, du fait de leur approfondissement poétique respectif, – avec indications de tempo et de caractère intégralement en allemand- forment un arche indépendante, d’une conception pleine et assumée, comme un diptyque indépendant et… décisif. La maturité et la pleine conscience expressive se déploient sans équivalent, probablement en relation avec les épisodes de la vie intime du dédicataire, qui a précisément inspiré Beethoven : la relation amoureuse que le comte Moritz von Lichnowsky entretenait avec une jeune actrice viennoise…
Les deux volets se succèdent ainsi : « Combat entre la tête et le cœur », puis Conversation avec la bien-aimée / I. Mit Lebhaftigkeit und durchaus mit Empfindung und Ausdruck, II. Nicht zu geschwind und sehr singbar vorzutragen ». Beethoven y développe sous le masque d’une intrigue dont il serait le spectateur privilégie, un jaillissement continu de sentiments ténus, d’une finesse irrésistible et certainement au cœur de l’incertitude, en liaison avec sa propre vie sentimentale. Pierre Réach en exprime l’immersion intime avec une précision d’orfèvre, faisant surgir des accents mêlés entre panique et espérance, aspirations éperdues puis inéluctable anéantissement… En forme de rondo (le dernier de Ludwig), le 2è volet approche la vie intérieure schubertienne (ultime découverte heureuse de Beethoven alors à l’agonie) : Pierre Réach chante le refrain d’une exquise sincérité.

 

HAMMERKLAVIER opus 106
La sonate opus 106 (no 29), « Hammerklavier », composée en 1817, est une somme indéfinissable que l’on comprend évidemment en ayant en mémoire toutes les Sonates ; voilà certainement pourquoi Pierre Réach a choisi de la placer comme un conclusion voire la synthèse de tout l ‘œuvre pianistique ainsi composé et élaboré. En si bémol majeur, les plus grands depuis Liszt (qui la créa à Paris, Salle Érard en 1836), virtuoses aguerris, surtout interprètes inspirés, se l’approprient tôt ou tard. Sa modernité, sa puissance, ses défis techniques qui vont croissant, sa démesure… impressionnent, comme son ampleur (l’adagio voisine les… 18 mn!)
Héroïque et d’une belle vitalité rythmique, le premier mouvement (allegro) suit le plan sonate (thème, deuxième thème, récapitulation, développement, fugato polyphonique à 4 voix, reprise du thème, développée avec variation). Pierre Réach sous l’acuité énergique, capte les vertigineux contrastes qui le structure, faisant jaillir en accents vertigineux, déflagrations et silence alternés, sans ménagements. Basculement, conflit… le jeu est au diapason d’une intranquillité fébrile qui mesure chaque élément en présence, sans vraiment accomplir une solution qui les concilierait.

Le très bref Scherzo, condense toutes les forces présentes, concentrées à l’extrême et qui confinent par tension interne, à leur fragmentation et donc à l’implosion de la forme… son court trio file comme un spectre fugace – plus vision électrique que jeu facétieux ; c’est, enchaîné avec l’Allegro primordial, un pendant inverse, son contraire direct et donc là encore, un exceptionnel effet de contraste.

Le morceau de bravoure reste l’Adagio (en fa dièse mineur), d’un développement jamais vu jusque là (avec reprises et multiples variations) ; comme un dédale aux pistes mouvantes et serpentines, Beethoven se joue du motif principal puis des deux motifs secondaires, dans un ordre qui varie et les enlace dans des schémas rythmiques et des nuances harmoniques changeantes, de plus en plus imprévus ; Beethoven y expérimente une infinité de nuances émotionnelles, de la sérénité apaisante à l’euphorie impérieuse, d’une irrépressible intensité mystique… Pierre Réach y trouve la pulsation juste, un élan continu qui devient ardeur et noblesse, comme suspendu c’est à dire hors d’un temps déterminé justement (sostenuto).

Puis, le cheminement se poursuit dans le court largo de transition dont l’architecture pourtant millimétrée paraît comme improvisée ;
Après un très fugace fugato et son explosion prestissimo, l’Allegro risoluto (fugue à trois voix) marque le couronnement polyphonique de la Sonate, claire expression d’un combat au cœur d’un tumulte intérieur, au plus fort de la tempête intime faite d’épreuves aux constructions presque martiales, et d’un flux mordant, âpre…
Le dernier mouvement, fugue vertigineuse donne la clé du génie beethovénien : aucune séduction sinon l’expression directe, spontanée de la pensée musicale qui foudroie, agit, détermine et conquiert. La rudesse parfois affleure, sœur de l’épreuve et de la souffrance, celle d’un Beethoven confronté à l’absolu non sens de la surdité (le comble pour un composteur).

Dans ces contraintes, ces défis surmontés, Ludwig manifeste son tempérament résilient, sa force surhumaine, … la lumineuse acuité de sa volonté inoxydable. La Sonate opus 106 en si bémol majeur « Hammerklavier » demeure à ce titre, dans l’accomplissement spectaculaire et viscéral de son 4è mouvement, le miroir le plus fidèle (et le plus captivant) du génie beethovénien. Magistral conclusion d’un cycle superlatif.

 

 

 

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CRITIQUE CD événement. PIERRE RÉACH : Sonates de Beethoven, vol. 4 : Sonates n°2,10,14, 27 (Quasi una fantasia), 90, 22, 54, 106 (Hammerklavier). Pierre Réach, piano (2 cd Anima records)

 

LIRE aussi notre présentation du cd événement : BEETHOVEN : Sonates, volume 4 (2 cd Anima records) – enregistré en Espagne en janv 2026 – Liens vers les 3 volumes précédents : https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-annonce-pierre-reach-sonates-de-beethoven-vol-4-sonates-n21014-27-90-22-54-106-hammerklavier-pierre-reach-piano-2-cd-anima-records/
Et voici le 4è et dernier volume de l’intégrale des 32 Sonates de Beethoven par le pianiste Pierre Réach. Si la métaphore montagneuse parait opportune s’agissant du cycle entier, l’interprète souligne les multiples obstacles du cheminement, jalonné d’épreuves, de rebondissements répétés, « une chaîne de montagnes avec des pics, des vallées, et des sentiers qui les relient »… une ascension qui n’est certes pas un parcours linéaire ni progressif mais contrarié au contrastes et vertiges variés, improbables et surprenants. C’est évidemment l’enseignement des 8 Sonates ainsi enregistrées ; chacune manifeste la volonté et la claire autorité morale du compositeur, une pensée qui structure chaque mouvement ; exprime jusqu’à ses limites extrêmes, chaque caractère ; explore la forme sonate en en ciselant chaque aspérité et contraste expressif.

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