lundi 12 octobre 2026

CRITIQUE, concert. PARIS, Cathédrale Notre-Damede Paris, les 30 juin 2026. HAYDN : La Création. Maîtrise Notre-Dame de Paris, Orchestre de chambre de Paris, Thomas HENGELBROCK (direction)

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Il y a des œuvres que le temps transforme sans en modifier une seule note. Lorsque l’Orchestre de chambre de Paris et la Maîtrise Notre-Dame donnaient déjà La Création de Josef Haydn sous les voûtes de la Cathédrale de Notre Dame de Paris, en 2013, le chaos qui ouvrait l’oratorio appartenait encore entièrement à la musique. Treize ans plus tard, après l’incendie de 2019 et la reconstruction du monument, ce chaos appartient désormais aussi à la mémoire du lieu.

 

Entendre aujourd’hui la lumière jaillir au cœur de Notre-Dame n’a donc rien d’anodin. Thomas Hengelbrock l’a parfaitement compris. Plutôt que d’alourdir l’œuvre sous le poids du symbole, le chef allemand – placé à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris dont il est le directeur musical – en exalte le mouvement, la théâtralité et la prodigieuse vitalité. La Création, monument sacré de l’histoire de la musique, est aussi une partition peuplée d’oiseaux, de fauves, de tempêtes et de paysages, où l’orchestre devient force cosmique autant que protagoniste dramatique. Dans la célèbre représentation du Chaos qui ouvre l’œuvre, les harmonies avancent comme à tâtons, suspendues entre l’ombre et la forme. Hengelbrock en organise les tensions avec précision, sans emphase excessive.

Puis vient la lumière. Le surgissement du chœur sur « Und es ward Licht » constitue naturellement l’un des grands moments de la soirée. À Notre-Dame, cette explosion sonore prend une dimension presque physique… la musique ne décrit plus seulement la lumière, elle semble éclairer l’espace. L’Orchestre de chambre de Paris se montre particulièrement dynamique à l’occasion. Les cordes donnent à l’ensemble son élan et sa netteté, tandis que les vents caractérisent avec finesse les nombreux épisodes descriptifs. Malgré une acoustique susceptible de diluer les contours, Hengelbrock obtient des attaques franches, une pulsation constamment habitée et une belle transparence, du début à la fin.

Chez Haydn, la nature ne constitue jamais un simple décor. Elle chante, gronde, bondit ou s’élève. Le compositeur la rend perceptible par un figuralisme d’une imagination inépuisable : une ligne mélodique suggère une ascension, une vocalise devient battement d’ailes, un mouvement orchestral dessine une vague ou le surgissement d’un animal.

Les solistes font scintiller l’auditoire avec leurs performances remarquables. La partie de Raphaël, confiée à Kevin Arboleda-Oquendo, trouve un beau relief dans l’air n°7. La ligne vocale est conduite avec assurance et laisse pleinement apparaître l’écriture évocatrice de Haydn, où voix et orchestre semblent matérialiser les phénomènes décrits. Gabriel, interprété par la mezzo Marie-Cécile Hébert et la soprano Rebecca Moeller, offre certains des exemples les plus éclatants de ce procédé. L’air °9 séduit par sa grâce et la fraîcheur de ses couleurs. Dans l’air n°16, la performance devient plus impressionnante encore : les vocalises, d’une virtuosité presque pyrotechnique, traduisent les cris et les mouvements du monde ailé. La voix ne décrit plus les oiseaux, elle semble s’en inspirer pour prendre son envol.

Le véritable cœur collectif de la soirée reste cependant la Maîtrise Notre-Dame de Paris, préparée par Henri Chalet et Émilie Fleury. La Maîtrise et les forces chorales sont remarquables par leur homogénéité, leur puissance et leur capacité à passer de la retenue à l’exaltation selon les besoins musicaux et narratifs. Le chœur intervient comme une communauté qui observe et célèbre l’apparition progressive du monde. Il apporte à l’œuvre cette jubilation très particulière qui distingue Haydn de tant d’autres compositeurs de musique religieuse.

Ici, la foi n’est pas austère. Elle est profonde et s’émerveille. Les voix conservent fraîcheur, souplesse et lumière jusque dans les ensembles les plus généreux. L’écriture contrapuntique demeure intelligible et, à chaque nouvelle étape de la Création, le chœur semble agrandir l’espace sonore de la cathédrale. Le choix de confier quelques-unes des parties solistes à de jeunes chanteurs issus de la Maîtrise renforce la cohérence du projet. Les voix individuelles émergent du collectif comme les archanges, puis les premiers êtres humains, naissent progressivement du monde nouvellement créé.

L’alternance dans le rôle d’Uriel permet d’entendre deux ténors aussi solides que complémentaires (Meja Rakotonirina et Antonin Rondepierre). Les récitatifs consacrés au quatrième jour sont interprétés de manière sublime : la diction, la noblesse de la ligne et le sens du récit donnent à l’apparition des astres une véritable ampleur poétique. Le second titulaire se montre tout aussi convaincant dans le trio et chœur qui clôt le cinquième jour. Sa voix s’intègre naturellement à l’ensemble sans perdre sa présence au milieu de l’exubérance chorale et orchestrale. L’air n°24, au sixième jour, constitue un autre moment particulièrement beau. Uriel célèbre l’apparition de l’être humain dans un chant lumineux, sensible et admirablement tenu. Après l’abondance descriptive du monde animal, Haydn contemple une créature désormais consciente d’elle-même, et le ténor traduit cette élévation avec beaucoup de justesse.

L’arrivée d’Adam et Ève modifie profondément le climat de l’oratorio. Le monde est achevé, mais il lui reste à découvrir l’amour et la tendresse. Lucile Bourgeat et Josua Bernbeck forment un couple particulièrement attachant. Dans le duo et chœur n°28, leurs voix se rejoignent avec naturel, portées par une écriture chorale qui élargit leur bonheur individuel aux dimensions de l’univers. Adam séduit immédiatement par un timbre ravissant et chaleureux. Leur complicité s’épanouit pleinement dans le duo n°30, l’un des passages les plus ouvertement romantiques de l’œuvre. Les voix s’entrelacent et se poursuivent avec une grande virtuosité. Grâce à l’engagement des deux solistes, ce moment tendre devient également exalté, sans jamais céder à la mièvrerie.

Le livret, inspiré de la Genèse, des Psaumes et du Paradis perdu de Milton, porte naturellement les marques de son époque. Mais l’optimisme profond de l’œuvre demeure irrésistible. La Création célèbre un monde rendu intelligible, une humanité capable de contemplation et une raison qui ne s’oppose pas au sacré, mais lui donne une forme. Ce message résonne aujourd’hui avec une puissance nouvelle dans Notre-Dame restaurée.

En 2013, la lumière chantée par Haydn relevait encore de la philosophie et de la foi. En 2026, elle porte aussi la mémoire d’un monument passé par le feu, le silence et la reconstruction. Thomas Hengelbrock, l’Orchestre de chambre de Paris et la Maîtrise Notre-Dame choisissent pourtant de ne pas regarder vers les ruines, mais vers la vie, l’énergie et la jubilation. Lorsque les dernières louanges s’élèvent sous les voûtes retrouvées, La Création ne paraît plus seulement raconter la naissance du monde, mais rappelle que, créer, c’est aussi reconstruire après le chaos et faire à nouveau surgir la lumière là où l’obscurité semblait avoir gagné. Haydn pouvait difficilement trouver un écrin plus juste…

 

 

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CRITIQUE, concert. PARIS, Cathédrale Notre-Dame de Paris, les 30 juin 2026. HAYDN : La Création. Maîtrise Notre-Dame de Paris, Orchestre de chambre de Paris, Thomas HENGELBROCK (direction). Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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