Il est des spectacles dont on sort lessivé, lessivé pour les interprètes, lessivé pour soi-même, comme si l’on avait traversé avec eux l’épreuve. « How Romantic », la nouvelle pièce de Katerina Andreou pour la Compagnie Nationale de Danse de Norvège est de ceux-là. Présentée les 2 et 3 juillet dans la Cour Montanari (anciennement Théâtre de l’Agora) pendant 46ème édition du festival « Montpellier Danse », cette troisième « pièce de groupe » par la chorégraphe grecque – après « BLESS THIS MESS » (que nous avions vue au Théâtre Garonne de Toulouse en 2024) et « WE NEED SILENCE » (à laquelle nous avions assistée à la Biennale de Danse de Lyon en 2025) – a littéralement électrisé le public montpelliérain, qui a réservé aux quatorze interprètes une standing ovation … amplement méritée !
L’esthétique de Katerina Andreou est reconnaissable d’emblée : le plateau, nu, est réduit à une fine bande centrale, presque trop étroite pour les quatorze danseurs et danseuses de la compagnie norvégienne. Les costumes d’Indrani Balgobin, toiles de jeans déchirées et rapiécées, plantent un décor à l’accent américain. L’ambiance de coulisses, presque silencieuse, où les interprètes s’assoient et discutent comme avant un combat, rappelle les marathons de danse de la Grande Dépression, dont la pièce s’inspire, en écho au film On achève bien les chevaux de Sidney Pollack. Cette référence n’est pas un thème, elle est un moteur : un coup de sifflet retentit, et la course d’endurance commence, sans ligne d’arrivée.
La singularité d’Andreou s’impose alors avec force, dans la composition sonore qu’elle cosigne avec Cristián Sotomayor. Un motif de percussions, répété en boucle, inlassablement, dicte sa loi. La redondance musicale, qui pourrait être un piège, devient au contraire le carburant d’une transe collective. Les gestes s’animent, d’abord isolés, puis s’assemblent, se répondent, s’opposent, se superposent dans une écriture chorégraphique d’une complexité fascinante. On suit la partition de quatorze individualités qui s’épuisent, oscillant entre discipline et abandon, ordre et chaos, dans un crescendo qui semble ne jamais atteindre son paroxysme.
Mais l’intelligence de « How Romantic » est de proposer une approche multiple de l’endurance. À la force, qui s’impose par vagues successives, succède un temps suspendu, un ralenti où la performance se fait lutte contre l’arrêt total, dans le souffle et le presque silence. Un corps remue, respire à la marge, comme pour retrouver l’énergie d’un dernier acte. Et quel dernier acte ! Dans un saisissement immédiat, la techno aux beats profonds déferle, les corps se redressent, les muscles se tendent. L’estrade devient un obstacle à franchir en mimant des chevaux, un clin d’œil dérisoire qui ouvre sur un tableau d’une animalité pure, une transe où la musique semble vibrer sous la peau, à l’infini.
Le triomphe offert par le public de Montpellier Danse à Andreou et la Compagnie de Danse Nationale de Norvège est véritablement vécu comme l’aboutissement d’une expérience cathartique partagée. Katerina Andreou, avec sa signature chorégraphique faite de ruptures et de rencontres, d’énergie syncopée et de chaos organisé, a réussi là où elle excelle : transformer l’épreuve de l’épuisement en une célébration organique de l’instant. Dans une ultime respiration, un dernier coup de sifflet, l’extinction des projecteurs, et le souffle du soulagement commun. Le spectacle ne se termine pas, il s’achève, laissant le public avec cette question lancinante : « Combien de temps encore ?« , comme les interprètes qui reprennent leur souffle à la fin d’une course dont on sent qu’elle pourrait recommencer à tout moment. How Romantic est une performance jubilatoire, une ode à la résistance et à la beauté fragile d’un corps qui, même à bout de forces, continue à chercher sa place parmi les autres. Un moment de grâce pure !
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CRITIQUE, festival. 46ème festival « Montpellier Danse », Cour Montanari, le 3 juillet 2026. « How Romantic » par Katerina Andreou et la Compagnie nationale de Danse de Norvège. Crédit photographique (c) Droits réservés





