Le 24 juin 2024 restera comme une date marquante pour les amateurs de danse contemporaine. Ce soir-là, au 44e Festival Montpellier Danse, Wayne McGregor présentait la création mondiale de Deepstaria, une œuvre qui, dès ses premières minutes, s’est imposée comme l’une des plus ambitieuses et fascinantes de la carrière du chorégraphe britannique. Pendant soixante-dix minutes, le public a été convié à une expérience inouïe, oscillant entre vertige métaphysique et contemplation esthétique, portée par une troupe de neuf interprètes exceptionnels.
Dès l’ouverture, le spectateur est happé par un dispositif scénique hors du commun. La scène, conçue par Benjamin Males, est un abîme de noirceur grâce à l’utilisation du Vantablack, cette matière qui absorbe 99,9% de la lumière. Loin d’être anecdotique, ce choix technique crée un véritable « trou noir » au centre du plateau, un vide sidéral qui interroge notre rapport à l’infini et à notre propre condition, thème central de la pièce inspirée par les abysses et les méduses deepstaria. La lumière, signée Theresa Baumgartner, devient alors une héroïne à part entière. Elle sculpte l’obscurité, la déchire de rayons ou l’habille de nuances bleutées, pourpres ou vertes, évoquant tour à tour la pression des grands fonds marins ou l’immensité de l’espace intersidéral.
Dans cet écrin qui défie la perception, les danseurs de la Wayne McGregor Company livrent une performance physique d’une maîtrise confondante. Le chorégraphe, fidèle à son écriture, articule et désarticule les corps à toute vitesse, mêlant lignes pures et courbes organiques, dans une perpétuelle mutation. Loin de la frénésie parfois présente dans ses œuvres passées, Deepstaria marque un tournant vers une chorégraphie plus silencieuse et méditative. L’accent est mis sur les solos et les duos, qui captivent par leur intensité. On retiendra notamment l’incroyable tendresse d’un duo entre deux hommes, un moment d’une humanité bouleversante au sein de cette immensité froide. Les corps, vêtus de lingerie noire ou d’organza translucide qui semble flotter, se transforment, se fondent et se répondent, dans un langage chorégraphique d’une grande clarté.
L’expérience sensorielle est transcendée par l’univers sonore. La composition de Nicolas Becker (oscarisé pour Sound of Metal) et LEXX (co-inventeur de Bronze AI) s’imposent comme un paysage acoustique en perpétuelle recomposition, rendu vivant grâce à l’intelligence artificielle. Ce « son rêvé » , fait de respirations, de craquements et de pulsations telluriques, crée une atmosphère enveloppante et parfois inconfortable, rappelant que la beauté des profondeurs cache une réalité bien plus dangereuse. L’IA n’est pas ici un gadget, mais un véritable partenaire de création qui reconfigure en temps réel notre rapport au spectacle vivant.
Avec Deepstaria, Wayne McGregor réussit le pari de créer une œuvre à la fois introspective et universelle. Cette plongée vertigineuse dans le vide nous renvoie à notre propre condition mortelle, tout en célébrant avec une poésie rare la résilience et la beauté du corps humain. Une création majeure qui a brillamment ouvert ce 44e Festival de Montpellier Danse, confirmant McGregor comme un explorateur des possibles, sans cesse à la recherche de nouveaux territoires à la croisée de l’art et de la technologie.
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CRITIQUE, festival. 44ème festival Montpellier Danse. MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 24 juin 2024. Wayne McGregor : « Deepstaria » par la Wayne McGregor Company. Crédit photographique (c) Droits réservés






