samedi 3 octobre 2026

CRITIQUE, festival. LYON, 20ème Biennale de la Danse (Maison de la Danse), le 26 septembre 2023. « INK » par Dimitris PAPAIOANNOU

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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La 20ème Biennale de la Danse de Lyon a vécu une véritable choc esthétique avec la Première française de « INK« , le nouveau spectacle du chorégraphe grec Dimitris Papaioannou, une œuvre qui s’impose déjà comme l’un des événements majeurs du festival lyonnais Ce n’est pas un spectacle que l’on regarde : c’est un monde dans lequel on plonge, un univers liquide et charnel où la scène devient le théâtre d’une transformation organique fascinante.

 

Là où d’autres chorégraphes racontent des histoires, Papaioannou façonne des états. Ink débute dans une obscurité presque totale, trouée par quelques rais de lumière qui révèlent des corps en mouvement. On pense aux premières secondes de la création, ce moment suspendu où le vivant émerge du chaos primitif, où le geste naît avant même toute intention narrative.  Les interprètes, silhouettes androgynes aux peaux constellées de pigment noir, se fondent et se délient dans une matière qui semble les engloutir et les recréer sans cesse. L’encre qui donne son titre au spectacle n’est pas un simple accessoire : elle devient un personnage à part entière, une substance qui circule, qui salit, qui purifie, qui relie. Les corps s’y frottent, s’y imprègnent, s’y dissolvent, dans une chorégraphie qui évoque à la fois le rituel primitif et la performance plastique la plus maîtrisée.

La force de Ink réside dans sa capacité à maintenir un équilibre précaire entre le sublime et le viscéral. Les tableaux qui se succèdent sont d’une beauté plastique confondante : arrangements de corps aux formes quasi géométriques, jaillissements de matière sombre, tableaux vivants qui semblent tout droit sortis de la peinture baroque ou des estampes japonaises. Papaioannou pousse l’art du cadrage et de la composition jusqu’à l’obsession, créant des images qui restent gravées dans la rétine bien après la fin du spectacle.

 

 

Mais cette perfection formelle n’édulcore jamais la puissance charnelle du propos. Les danseurs livrent une performance d’une intensité rare, une présence brute qui rappelle que derrière chaque tableau, il y a de la chair, du souffle, de la sueur, de l’effort. La chorégraphie, fluide et hachée à la fois, mêle des mouvements amples et organiques à des saccades quasi mécaniques, dans une dialectique du continu et du discontinu qui saisit le spectateur. Papaioannou signe ici ce qu’on peut considérer comme l’une de ses œuvres les plus abouties. On retrouve sa signature – ce mélange unique de théâtre total, d’arts plastiques et de performance physique – mais poussée à un degré de pureté confondant. L’audace de l’entreprise est à la mesure du talent de l’artiste : ce spectacle est une expérience sensorielle totale, qui convoque aussi bien l’intellect que les tripes.

Les spectateurs de la Biennale lyonnaise ont eu le privilège d’assister à la naissance française d’une œuvre qui s’annonce comme un jalon dans l’histoire de la danse contemporaine. Beaucoup sont ressortis de la salle sidérés, imprégnés de cette encre invisible qui continue d’agir, de couler, d’infecter les pensées bien après la sortie. Car Ink est une traversée, une plongée dans les profondeurs de la matière et de l’âme humaine. Et c’est sans doute pour cela qu’il marque durablement ceux qui ont eu la chance d’en faire l’expérience.

 

 

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CRITIQUE, festival. LYON, 20ème Biennale de la Danse (Maison de la Danse), le 26 septembre 2023. « INK » par Dimitris Papaioannou. Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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