dimanche 18 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 31 mai 2026. WAGNER : Le Crépuscule des Dieux. M. Iliev, R. Nikolaeva, P. Buchkov, A. Mladenov… Plamen Kartaloff / Constantin Trinks

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après l’or du Rheingold, le Rocher de la Walkyrie et la forge ardente de Siegfried, le Sofia Opera Wagner Festival 2026 achevait avant-hier sa Tétralogie en apothéose avec Götterdämmerung (Le Crépuscule des dieux). Cinq heures de musique, trois actes d’une intensité rare, et un public venu de toute l’Europe pour une interminable ovation debout ! Car ce qui s’est joué sur la scène de l’Opéra de Sofia dépasse la simple représentation : c’est une lecture du Ring – signée par le démiurge bulgare Plamen Kartaloff – qui, par sa cohérence visionnaire et sa puissance visuelle et émotionnelle, s’inscrit d’ores et déjà dans l’histoire de la mise en scène wagnérienne.

 

Et quelle distribution ! Pour cette dernière journée, le destin a offert à Sofia un plateau sans aucune faiblesse. Toutes les voix sont magnifiques – et l’on soulignera tout particulièrement le Gunther d’Atanas Mladenov, véritable révélation qui a stupéfié la salle – et surclassé tout monde à l’applaudimètre. La direction de Constantin Trinks, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Sofia désormais rodé comme une horloge suisse, a atteint des sommets de lyrisme et de puissance.

Mais débutons avec le travail de Plamen Kartaloff qui poursuit – avec Götterdämmerung et comme il l’avait fait pour les trois opéras précédents – son exploration du symbole des triskèles, ces trois cercles entrelacés qui figurent la « spirale de la vie ». Mais ici, alors que le Ring touche à sa fin, le motif se fait crépusculaire, fragmenté, en proie à la décomposition. Là où le Rheingold ouvrait sur un cosmos liquide et harmonieux, Götterdämmerung s’ouvre sur un monde déjà fissuré, où les dieux eux-mêmes vacillent. L’action s’ouvre sur le rocher de Brünnhilde, au cœur de la nuit. Kartaloff reprend ici le dispositif qui a fait ses preuves lors des reprises de 2023 et 2025  : trois triskèles disposés en triangle, éclairés d’une lumière blafarde, évoquent à la fois les Parques nordiques et les rouages d’une horloge cosmique. Les trois Nornes – Tsveta Sarambelieva (contralto), Ina Petrova (mezzo-soprano) et Silvia Teneva (soprano) – tissent la corde du destin, figurée par un faisceau lumineux qui court entre les triskèles. Le moment de la rupture est saisissant. Lorsque la corde se rompt – sur l’accord déchirant de l’orchestre –, les triskèles s’inclinent brusquement, comme des arbres sous l’ouragan. Des projections de runes brisées défilent sur le cyclorama. La nuit s’épaissit. Le monde des dieux, nous le comprenons, est entré dans son agonie.

 

 

Le rideau se lève ensuite sur un décor qui restera dans les mémoires. Kartaloff figure le palais des Gibichungen par un immense triskèle doré – ou plutôt par trois arcs monumentaux recouverts d’or, qui se rejoignent en leur centre. Des colonnes de lumière blanche (évoquant le pouvoir froid et stérile de Gunther) croisent des ombres noires projetées au sol (celles de Hagen). L’ensemble est d’une beauté glaçante, comme un bunker du pouvoir vidé de toute âme. Gunther (Atanas Mladenov) et Gutrune (Alma Lisa Bandalovska) évoluent dans cet espace avec une raideur aristocratique. Hagen (Petar Buchkov), lui, se tient toujours à l’écart, appuyé contre un triskèle latéral, son ombre démesurée s’allongeant sur le mur du fond. Le fameux « potion d’oubli » est suggéré par un jeu de lumières rouges qui envahit la scène lorsque Siegfried boit – annonçant déjà le vertige de la trahison.

Le deuxième acte se déroule sur la rive du Rhin, que Kartaloff évoque par un dispositif ingénieux : les triskèles, désormais couchés à l’horizontale, sont recouverts de tissus mouvants aux reflets verts et bleus, tandis que des projections de vagues (créées par des jeux d’ombres et de lumières) déferlent sur le sol. L’ambiance est pesante, orageuse – à l’image de l’âme d’Alberich, qui rôde dans l’ombre. Plamen Dimitrov, en Alberich, surgit d’une trappe entourée de triskèles inversés, comme un spectre venu de l’enfer des Nibelungen. Le serment de Gunther et Siegfried (ce dernier déguisé sous les traits de Gunther grâce au Tarnhelm) se déroule sur un triskèle central, transformé en autel sacrificiel.

Au troisième acte, les lumières d’Andrej Hajdinjak passent du bleu orageux au rouge sang lorsque le meurtre est scellé. La mort de Siegfried, annoncée par les cornes de Hagen, est précédée d’un effet de théâtre total : les triskèles pivotent, les ombres s’allongent, et la salle retient son souffle. Puis vient la Marche funèbre – l’un des moments les plus poignants de la soirée. Le corps de Siegfried est porté sur un catafalque formé par deux triskèles assemblés. Les lumières, bleu nuit, dessinent les ombres des porteurs. Enfin, la fameuse scène d’Immolation de Brünnhilde montre Radostina Nikolaeva montant sur un cheval stylisé et rouge vif (Grane) – selon l’idée de Kartaloff déjà remarquée dans la Chevauchée des Walkyries. Elle chante son adieu au monde, à Wotan, à Siegfried. Puis le bûcher s’embrase : des projections de flammes dansantes (évitant l’écueil du kitsch) envahissent le cyclorama, tandis que des paillettes argentées – l’or du Rhin restitué ! – tombent du ciel en cascade. Le Walhalla brûle en hologramme à l’arrière-plan, remplacé peu à peu par une aurore boréale d’un vert émeraude. Kartaloff, comme il l’a expliqué, y voit « l’Espoir » – une note d’optimisme dans ce monde en ruines. Les Filles du Rhin récupèrent alors l’anneau dans un bassin vide, tandis que le triskèle central se désagrège lentement en poussière lumineuse. Rideau, puis explosion des applaudissements d’un public conquis !

 

 

À la baguette, Constantin Trinks signe certainement là l’une des plus belles pages de sa carrière. Après un Rheingold d’une clarté de joaillier, une Walkyrie fougueuse et un Siegfried transfiguré, il aborde Götterdämmerung avec une vision souveraine et apaisée – jusqu’à la tragédie finale. Le prélude – le fameux « Jour » qui succède à la nuit du prologue – est un miracle de douceur : les cordes graves montent des abysses avec une lenteur organique, les bois ajoutent des couleurs tamisées. Trinks prend son temps, n’écrase rien. Puis, lorsque l’orchestre explose, c’est avec une puissance parfaitement maîtrisée. La Marche funèbre, point d’orgue de l’opéra, est un choc auditif. Le chef allemand y déploie une palette de nuances rarement entendue : le thème funèbre, porté par les cuivres graves, est sculpté avec une précision d’orfèvre. Les cordes sanglotent, les bois pleurent. Et lorsqu’enfin l’orchestre s’embrase dans l’Immolation, c’est un déchaînement de forces telluriques – mais toujours au service du drame, jamais pour la simple exhibition de puissance. L’Orchestre de l’Opéra de Sofia, sous sa direction, est véritablement rutilant : cuivres éclatants, cordes veloutées et d’une souplesse rare, bois précis et malicieux. La phalange bulgare, que Trinks a littéralement transformée au fil de ces quatre soirées, est désormais l’égale des grandes formations européennes. Rappels sans fin pour le chef, ovationné avec ses musiciens montés sur scène à l’instar des chanteurs…

C’est aussi la grande joie de cette dernière soirée : après les quelques faiblesses des opéras précédents, Götterdämmerung offre un plateau d’une homogénéité et d’une qualité exceptionnelles. Aucune voix ne démérite. Toutes sont à la hauteur, et certaines – Gunther notamment – surclassent toutes les attentes. Un nom à retenir, celui d’Atanas Mladenov, qui incarne le rôle de Gunther. Le baryton bulgare, que l’on connaissait surtout dans des rôles mozartiens, incarne un Gunther d’une richesse vocale et d’une densité psychologique rares. Dès son entrée – il descend l’escalier du triskèle doré avec une prestance naturelle – on est frappé par la beauté de son timbre : chaud, cuivré, homogène du grave à l’aigu. Sa ligne de chant est d’une noblesse constante, même dans les moments où Gunther doute, vacille, se repent. L’air du deuxième acte – « Blitzende Woge, walle » – est un modèle de phrasé wagnérien, où Mladenov module à volonté entre la puissance héroïque et les murmures du remords. Son duo avec Hagen, à la fin de l’acte II, est un duel vocal d’anthologie. La salle, conquise, lui a réservé la plus puissante ovation de la soirée. 

Après son Siegmund et son Siegfried (dans Siegfried) déjà mémorables, Martin Iliev boucle la Tétralogie avec une prestation grandiose. Son ténor, clair et superbement projeté, possède cette aisance dans l’aigu qui fait merveille – notamment dans le récit de la chasse au troisième acte, où il raconte son passé à Gunther et Hagen. Mais c’est surtout la mort de Siegfried – le « Hörst du mich nicht ? » murmuré avant de s’éteindre – qui déchire le cœur. Iliev, couché sur le catafalque, module sa voix avec une douleur qui laissent la salle sans voix. A ses côtés, Radostina Nikolaeva campe une Brünnhilde de haut lignage. La soprano bulgare possède tout : un aigu perçant, acéré, capable de dominer l’orchestre dans les moments de colère (la malédiction du deuxième acte), mais aussi une capacité à se faire intime, presque chambriste, dans les adieux du troisième acte. Son « Starke Scheite » – l’ouverture de l’Immolation – est un morceau de bravoure, où elle passe de la rage à la tendresse, du défi à l’abandon. Lorsqu’elle monte sur le cheval rougeoyant et que les flammes l’envahissent, sa voix, s’élevant toujours plus haut, semble véritablement s’envoler vers l’au-delà. 

 

 

Déjà remarquable en Fafner, la basse bulgare Petar Buchkov campe un Hagen terrifiant – à la fois par la puissance de sa voix (profonde, noire, projetée sans effort) et par son jeu d’acteur, constamment à l’affût, rôdant dans l’ombre. Son « Hier sitz’ ich zur Wacht » – la veille de Hagen – est un modèle du genre, avec une basse grondant comme un orage lointain. Le duo final avec Alberich, où les deux complices se partagent la scène, est un duel vocal d’une noirceur fascinante. Plamen Dimitrov, justement, dans le rôle d’Alberich) conclut la Tétralogie avec la même intensité de jeu et de chant. Son baryton-basse, au timbre âcre et insinuant, et la scène où il surgit devant Hagen, dans le brouillard, a quelque chose de spectral – comme un mauvais rêve qui hante le palais des Gibichungen.

Après son Erda d’anthologie dans Siegfried, Violeta Radomirska campe une Waltraute bouleversante. Le mezzo, chaud et sombre, prête à Brünnhilde l’une des Walkyries une intensité rare. La scène de la visite de Waltraute – où elle implore Brünnhilde de rendre l’anneau – est un dialogue vocal d’une beauté à couper le souffle, les deux voix s’enroulant l’une autour de l’autre comme deux sœurs que le destin va séparer. Alma Lisa Bandalovska, près sa Sieglinde dans la Walkyrie, incarne une Gutrune fragile et touchante, malgré son soprano un peu rêche mais qui convient au personnage, tout en exprimant à merveille la culpabilité de la jeune femme, manipulée par son demi-frère Hagen. Les trois Nornes (Tsveta Sarambelieva, Ina Petrova et Silvia Teneva) forment un trio d’une bel homogénéité. Leurs voix s’entrelacent avec une précision qui semble venue d’un autre monde, tissant la corde du destin – que l’on entend, à chaque coup de ciseaux, se déchirer un peu plus. Quant aux Filles du Rhin – Stanislava Momekova (Woglinde), Ina Petrova (Wellgunde) et Alexandrina Stoyanova-Andreeva (Flosshilde) -, elles retrouvent leurs rôles du Rheingold avec une grâce et une fraîcheur qui ravissent. Leur trio final, lorsqu’elles récupèrent l’anneau et que le Rhin retrouve son or, est un diamant de pureté vocale, mais aussi un moment d’une poésie visuelle rare – leur triskèle brisé se recomposant lentement au fur et à mesure que l’harmonie revient. Enfin, n’oublions pas le Choeur de l’Opéra de Sofia, qui est un personnage à part entière dans cet ultime volet de la Tétralogie. En effet, les scènes chorales de Götterdämmerung sont essentielles : la scène des vassaux au second acte (le célèbre « Heil ! Siegfried, teurer Held ! »), les appels de Hagen, le cortège funèbre — tout cela exige une force collective, une précision rythmique et une puissance sonore que seul un grand chœur peut offrir. Ce soir-là, le Chœur de l’Opéra de Sofia a été à la hauteur des attentes, avec des attaques franches, une homogénéité parfaite des différentes tessitures, et une intense énergie dramatique. Cet instrument exceptionnel est dirigé par une grande dame de la musique bulgare, Violeta Dimitrova, chef de chœur de l’institution depuis 1994 ! 

Au final, la salle – remplie de wagnériens venus de toute l’Europe (mais aussi des États-Unis ou du Japon… on entendait toutes les langues lors des entractes !…) – a réservé à ce Götterdämmerung un accueil délirant. Après six heures de spectacle (avec les deux entractes), personne ne semblait fatigué, et les rappels ont duré un bon quart d’heure, avec des « Bravi » qui ont fusé de toutes parts. Avec ce Götterdämmerung, le Sofia Opera Wagner Festival 2026 bouclait sa Tétralogie en apothéose. Sofia mérite décidément sa réputation de capitale wagnérienne des Balkans… et son patronyme de « Bayreuth des Balkans » !…

 

 

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CRITIQUE, opéra. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 31 mai 2026. WAGNER : Le Crépuscule des Dieux. M. Iliev, R. Nikolaeva, P. Buchkov, A. Mladenov… Plamen Kartaloff / Constantin Trinks. Crédit photographique (c) Droits réservés

 

 

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