Après l’or massif de L’Or du Rhin et les flammes incandescentes de La Walkyrie, le Sofia Opera Wagner Festival 2026 poursuivait hier son pèlerinage wagnérien avec Siegfried, la deuxième journée de la Tétralogie de Richard Wagner – que certains, à tort, considèrent comme l’écueil du Ring. Car si l’opéra est le plus « monologue » des quatre, laissant peu de place aux ensembles et aux chœurs, il exige en revanche un plateau d’exception et un héros capable de porter sur ses épaules près de cinq heures de musique. Verdict ? Un beau triomphe. Une fois encore, Plamen Kartaloff signe une mise en scène d’une poésie rare, Constantin Trinks déploie une direction experte et souveraine, et la distribution – à une exception près, que nous évoquerons – se révèle superbe.
Plamen Kartaloff poursuit avec Siegfried son exploration du symbole du triskèle, ces trois cercles entrelacés qui structurent l’espace scénique de tout son Ring. Mais ici, le motif se fait plus organique, plus sauvage – à l’image du héros, enfant de la nature, qui ne connaît ni la peur ni les conventions divines. Le rideau s’ouvre sur l’atelier souterrain de Mime. Kartaloff, fidèle à l’esthétique qui a fait le succès de cette production depuis 2023, dispose sur le plateau deux triskèles couchés (les mêmes qui, dans Rheingold, figuraient les flots du Rhin). Ces arcs géométriques encadrent l’espace, tandis que sur la droite se dresse une imposante enclume avec tous les attributs de la forge – marteaux, soufflets, et autre outillage – qui brille sous une lumière tamisée, comme un autel de la création. L’ensemble baigne dans une atmosphère d’atelier médiéval, renforcée par des jeux d’ombres et de lueurs rouges qui dansent sur les parois.
C’est ici que se joue le drame psychologique entre Mime et Siegfried. Kartaloff soigne la direction d’acteurs : Mime, constamment en mouvement, sautillant, rampant, se contorsionnant, tente d’enseigner la peur à cet adolescent indomptable. Le moment le plus touchant survient pendant le prélude orchestrale de l’acte I : Kartaloff insère alors une séquence de pantomime, dans un triskèle lumineux, où l’on voit Sieglinde expirant, confiant son fils au nain. Un flash-back d’une puissance rare, qui relie les générations et rappelle la continuité du Ring. La scène de la forge de Nothung est un autre un morceau de bravoure scénique. Les triskèles semblent vibrer au rythme des coups de marteau, tandis que des projections de braises et d’étincelles – en rouge et or – embrasent le plateau.
L’acte II transporte le public dans un tout autre univers. Nous voici dans une forêt profonde, que Kartaloff évoque avec une économie de moyens saisissante. Les triskèles, à présent disposés verticalement ou en arcs de cercle, se muent en arbres – ou plutôt en leurs ombres portées, projetées sur un cyclorama où défilent des images mouvantes. Un jeu subtil entre le réel et le suggéré, la lumière et l’obscurité. Andrej Hajdinjak, maître des éclairages, tresse des mélanges fascinants de rouge et de bleu – le rouge du sang et du feu, le bleu du mystère et de la forêt enchantée. C’est ici qu’intervient le moment le plus magique de la soirée, celui de L’Oiseau de la forêt (Die Waldvogel), qui n’est pas une simple voix provenant des cintres. Kartaloff a imaginé un véritable oiseau volant : une jeune chanteuse (Maria Pavlova) est ici suspendue à des cordes élastiques, et se met à virevolter dans les airs, battant des ailes, exécutant même des saltos avant de se poser sur une branche imaginaire. Le public, médusé, suit des yeux ce ballet aérien tandis que la voix pure de l’oiseau arrivent des hauteurs comme un message céleste. Un moment de grâce pure : Kartaloff a compris que Wagner, ici, ne demande pas seulement à être entendu mais à être vu – et il répond avec une invention poétique qui force l’admiration. Par la suite, Fafner apparaît dans sa tanière, matérialisée par une cavité sombre entre deux triskèles inclinés. Petar Buchkov, en basse profonde, fait vibrer le sol autant que le tuba qui le seconde, orchestralement parlant. Le combat avec Siegfried est stylisé – Kartaloff n’a jamais cherché le réalisme –, mais la transformation du dragon en géant blessé, qui révèle sa fragilité, est un moment de théâtre poignant.
L’acte III s’ouvre sur un paysage rocheux, au pied duquel Erda émerge des profondeurs. Kartaloff a ici imaginé un espace épuré, presque abstrait, où les triskèles se sont recomposés pour former un immense cercle – celui du destin ou celui de l’anneau. Les couleurs virent au pourpre et à l’or, annonçant le crépuscule à venir. La confrontation entre le Wanderer (Wotan déguisé) et Siegfried est un duel vertical : le dieu, en haut d’un escalier, brandit sa lance ; le héros, en bas, la frappe avec son épée Nothung. À l’instant où la lance se brise – sur un accord déchirant de l’orchestre –, un éclat de lumière aveuglante envahit la scène. Wotan s’éclipse, brisé, tandis que Siegfried gravit le rocher. Puis, le réveil de Brünnhilde est d’une beauté saisissante. La Walkyrie, vêtue d’une armure argentée, est allongée sur un rocher. Siegfried retire son heaume, l’embrasse. Radostina Nikolaeva, d’une voix d’abord endormie, puis de plus en plus éclatante, incarne cette résurrection avec une grâce qui touche au cœur. Le duo final, où Brünnhilde renonce à l’immortalité par amour, se déroule sous un ciel étoilé – des milliers de points lumineux projetés sur le cyclorama – tandis que les triskèles tournent lentement, comme les rouages d’une horloge cosmique qui s’achève…
À la baguette, Constantin Trinks – l’un des chefs wagnériens les plus respectés de sa génération – confirme tout le bien que l’on pense de lui après Rheingold et Walkyrie. Il a déjà dirigé Siegfried à l’Opéra de Leipzig l’an passé, et l’on retrouve dans sa lecture cette même intelligence architecturale, cette même clarté dans les strates orchestrales. Trinks ne cède jamais à la tentation de la puissance brute, même dans les moments les plus déchaînés – comme le martèlement des enclumes au début de l’acte I ou le combat avec le dragon. Il préfère la transparence, laissant émerger les motifs conducteurs avec une netteté de joaillier. La scène de la forge devient ainsi une symphonie de rythmes entremêlés, sans jamais couvrir la voix de Martin Iliev (Siegfried). Le long monologue du Wanderer (acte III) – où Wotan énumère les runes de son savoir –, Trinks le conduit avec une lenteur majestueuse, chaque phrase soutenue par des cordes graves d’une profondeur tellurique. Mais c’est surtout dans la « musique de la forêt » – le Waldweben du deuxième acte – que Trinks excelle. Les bois (hautbois, clarinette, flûte) dessinent des arabesques impressionnistes, les harpes piquent des notes argentées, et l’Oiseau de la forêt, porté par les vents, semble vraiment planer au-dessus de l’orchestre. L’Orchestre de l’Opéra de Sofia, sous sa direction, est véritablement rutilant : cuivres éclatants (mais jamais écrasants), cordes veloutées et d’une souplesse rare, bois malicieux et précis. La phalange bulgare, déjà saluée lors des représentations précédentes, est ici au sommet de son art.
Après son Siegmund – déjà saluué l’avant-veille dans Walkyrie, Martin Iliev relève le défi de camper Siegfried avec un brio confondant. Son ténor, clair et brillant, possède cette clarté qui convient parfaitement au personnage de Siegfried. Il ne hurle jamais, même dans les aigus les plus périlleux – la scène de la forge, avec son « Nothung ! Nothung ! » répété, est un modèle de puissance maîtrisée. Mais c’est dans les moments lyriques, comme la découverte de l’oiseau ou l’éveil à l’amour au troisième acte, qu’il touche vraiment. Son timbre s’adoucit, devient presque juvénile, et l’on croit voir cet adolescent émerveillé, ignorant tout de la peur, qui s’avance vers son destin.
Le baryton hongrois Krisztián Cser incarne Wotan avec une autorité et une noblesse rares. Dès son entrée – où il pousse devant lui une grande sphère évoquant le monde –, on est saisi par la force de sa présence. Sa voix, sombre et cuivrée, possède une homogénéité parfaite du grave à l’aigu. Le trio du troisième acte, où il affronte Siegfried et Erda, est un duel vocal d’une intensité rare. Son « Meine Kunde ist aus » (Ma science est épuisée), lorsqu’il cède la place au héros, est dit avec une lassitude et une sagesse qui bouleversent.
Déjà remarquable dans Rheingold, Plamen Dimitrov est un Alberich de haute volée. Sa présence scénique est magnétique, son jeu – toujours en embuscade, toujours en mouvement – traduit à merveille la rancœur et l’envie inassouvie du Nibelung. Sa voix de baryton-basse au timbre âcre se fait tour à tour insinuante, menaçante ou désespérée. La scène avec le Wanderer au deuxième acte – les deux rivaux se faisant face, séparés par un triskèle lumineux – est un morceau de bravoure théâtrale.
La basse profonde de Petar Buchkov fait vibrer les murs. Son Fafner, transformé en dragon, n’est pas une simple brute : dans les rares moments où il s’adresse à Siegfried avant de mourir, sa voix se voile d’une mélancolie inattendue (« Je garde mon trésor depuis des siècles… »), et il y a dans sa diction une lassitude qui touche. Une performance vocale impressionnante et nuancée. La mezzo Vesela Yaneva – que l’on a déjà acclamée deux fois en Fricka -, campe une superbe Erda. Surgie d’une trappe au centre des triskèles, sa voix d’une noirceur et d’une plénitude rares remplit la salle sans effort. Son « Weiche, Wotan, weiche ! » n’est pas un conseil : c’est un orage tellurique, un rappel à l’ordre divin. Chaque syllabe creuse le sol de la scène. Un moment de pur frisson. De son côté, Maria Pavlova incarne l’Oiseau avec une délicatesse et une pureté de timbre qui ravissent. Son soprano lyrique, léger et aérien, semble flotter au-dessus de l’orchestre. Et la mise en scène de Kartaloff – qui la fait littéralement voler – ajoute de la magie à sa grande scène.
Et enfin quelle Brünnhilde que celle de la soprano bulgare Radostina Nikolaeva, que l’on a découvert l’an passé dans ce même rôle, mais qui apparaît ici encore plus affirmée. Son aigu, clair et perçant, fuse sans effort ; son médium, chaud et maternel, émeut. Mais c’est surtout son jeu scénique qui impressionne : lorsqu’elle s’éveille, hébétée, puis reconnaît Siegfried, sa joie puis sa peur (elle perd l’immortalité !) sont d’une vérité particulièrement touchante. Le duo final, où sa voix s’élève dans les aigus avec une facilité déconcertante, est une promesse pour la Götterdämmerung du 31 mai !
Las, une ombre au tableau cependant, avec le Mime de Krassimir Dinev. On connaît l’artiste – il a chanté Mime trois jours plus tôt dans le Prologue, avec une étonnante présence scénique. Si la présence ne lui fait pas défaut encore ce soir, manifestement, le ténor bulgare n’apparaît pas dans sa meilleure forme ! La ligne de chant est saccadée, les aigus – pourtant essentiels dans ce rôle de ténor caractère – sont fragiles, parfois inaudibles… et il y a des baisses de tension notables qui rompent le fil musical. Heureusement, dramatiquement, il sauve les meubles – son Mime est toujours aussi contorsionniste et expressif – mais vocalement, la méforme est patente…
Malgré cette faiblesse (qui n’a pas gâché la fête pour autant !), la salle a réservé à ce Siegfried un accueil enthousiaste. Les rappels ont été nombreux, et les ovations – en particulier pour Martin Iliev, Krisztián Cser et Radostina Nikolaeva – ont duré plusieurs minutes. Avec ce Siegfried, le Sofia Opera Wagner Festival 2026 confirme plus que jamais son rang de capitale wagnérienne des Balkans – et maintenant rendez-vous demain, 31 mai, pour Götterdämmerung (Le crépuscule des dieux) !
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CRITIQUE, opéra. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 29 mai 2026. WAGNER : Siegfried. M. Iliev, R. Nikolaeva, K. Cser, K. Dinev, P. Dimitov… Plamen Kartaloff / Constantin Trinks. Crédit photographique (c) Droits réservés









