Après l’éblouissant Rheingold qui a lancé les festivités, l’Opéra de Sofia poursuivait le lendemain son Ring, avec Die Walküre, première journée de la Tétralogie de Richard Wagner. L’enthousiasme de la veille n’était rien à côté du triomphe qui a salué cette nouvelle représentation. Car cette Walkyrie est un choc. Plamen Kartaloff signe à nouveau une mise en scène d’une intelligence et d’une beauté rares, tandis que Constantin Trinks – toujours à la tête du somptueux Orchestre de l’Opéra de Sofia – déploie une lecture d’une clarté et d’une ferveur communicatives, tandis que la distribution vocale fait elle-aussi événement.
Plamen Kartaloff poursuit son travail et sa Walkyrie s’inscrit dans la continuité visionnaire de son Rheingold tout en creusant son sillon propre : une exploration du symbole du triskèle, ces trois cercles entrelacés qui figurent « la spirale de la vie ». Mais ici, le dispositif scénique (signé Hans Kudlich, éclairé par le toujours magistral Andrej Hajdinjak) se fait plus fragmenté, plus tourmenté – à l’image d’un univers divin qui commence à se fissurer sous le poids des contradictions de Wotan.
A l’acte I, le rideau s’ouvre sur une scène étonnante. Fini le vortex liquide du Rheingold. Nous sommes dans l’antre de Hunding, une construction géométrique où les triskèles – ces arcs radiaux – se sont partiellement effacés pour laisser place à une architecture aux lignes presque cliniques. Sur la gauche, une structure triangulaire au milieu duquel est planté la fameuse épée dite Nothung, et à sa gauche un triskèle placé à l’horizontale, les deux éléments étant reliés par une pente. L’ambiance est à la fois dépouillée et oppressante. Les lumières d’Hajdinjak, toujours aussi inspirées, jouent sur des teintes bleutées et grises, tandis que des projections de tempête balaient le cyclorama. C’est dans ce décor que se joue le drame. Siegmund, traqué, s’effondre. Sieglinde, prisonnière d’un mariage odieux, lui offre l’hydromel. La scène d’amour et de reconnaissance, Kartaloff la dirige avec une retenue exemplaire : pas de pathos larmoyant, mais des regards qui s’illuminent et des corps qui s’apprivoisent. Le moment crucial – le retrait de l’épée Nothung du frêne – est un pur moment de théâtre. Lorsque Siegmund arrache l’épée, un faisceau de lumière traverse la salle, et les ombres des branches – projetées – envahissent le sol, liant à jamais le destin des amants à la mythologie nordique. La fuite finale se fait sous une tempête de neige rougeoyante, prélude au feu qui viendra plus tard.
L’acte II s’ouvre sur un paysage de rochers sauvages, que Kartaloff figure par trois triskèles posés individuellement sur le plateau. Le face-à-face entre Wotan et Fricka est l’un des sommets de la mise en scène. Le dialogue du couple divin, Kartaloff le transforme en un thriller psychologique : les deux époux tournent l’un autour de l’autre, Fricka en prédateur implacable, Wotan d’abord sûr de lui puis peu à peu brisé, humilié. C’est une lecture d’une modernité saisissante, qui éclaire la domination de la déesse du mariage sur un dieu rongé par ses propres contradictions. Puis vient un détail qui a fait la réputation de cette production depuis 2023 : des scènes en arrière-plan projetées verticalement dans un triskèle, rappelant en pantomime les événements passés – Wotan volant l’anneau d’Alberich, Erda exhortant Wotan à se débarrasser de l’anneau etc. –, reprise intelligente d’un dispositif déjà utilisé dans le Prologue par Kartaloff.
Puis vient, au III, la célèbre « Chevauchée des Walkyries » – et là, Kartaloff signe ce qui est devenu la marque de fabrique de cette production, déjà acclamée lors des tournées à l’étranger du spectacle. Les huit guerrières apparaissent montées sur des chevaux rouges grandeur nature, fixés sur des structures métalliques mobiles et poussés par des machinistes vêtus de noir. L’effet est à la fois théâtral, presque naïf, et prodigieusement efficace. Les chevaux interagissent avec les chanteuses – un moment de pur émerveillement. Les capes pourpres des Walkyries flottent, les casques étincellent sous les lumières, et les « Hojotoho ! » des huit voix, parfaitement synchronisées, emplit la salle d’une énergie guerrière et jubilatoire. Après la colère de Wotan suite à la désobéissance de Brünnhilde, arrive le fameux « Feuerzauber » – l’incantation du feu. Kartaloff utilise ici une projection de flammes sur un vaste écran, tandis que les triskèles se redressent pour former un immense cercle embrasé. La lumière vacille, rouge et or, tandis que Wotan dépose Brünnhilde endormie au milieu d’un des triskèle embrasé.
Les costumes, signés Hristiyana Mihaleva-Zorbalieva, méritent une mention spéciale. Pour les dieux, des étoffes lourdes aux teintes sourdes : gris ardoise pour Wotan, avec des reflets pourpres pour Fricka. Les Walkyries portent des cuirasses de cuir noir avec des capes pourpres – un clin d’œil assumé à l’imagerie héroïque de la BD et de l’Heroic fantasy, mais sans kitsch. Siegmund et Sieglinde sont vêtus de costumes couleur peaux, comme des êtres primitifs arrachés à la forêt, tandis que Hunding, en cuir noir et fourrure, a l’allure d’un seigneur de guerre impitoyable, toujours armé de deux haches de combat. Quant aux lumières d‘Andrej Hajdinjak, elles sont, comme toujours, un personnage à part entière : du bleu glacé de la hutte de Hunding au rouge incandescent du feu final, en passant par les ambiances crépusculaires des rochers, elles sculptent l’espace et accompagnent chaque retour de leitmotiv.
Après son Rheingold d’une clarté de joaillier, Constantin Trinks livre une Walkyrie d’une tout autre envergure. Ici, plus de retenue : Trinks libère les forces telluriques de la partition. L’ouverture, avec sa fameuse tempête, est un déchaînement sonore maîtrisé : les cordes graves grondent, les bois hurlent, et les timbales frappent comme la foudre. Pourtant, jamais l’orchestre ne couvre les voix – exploit dans une maison comme Sofia. Trinks excelle dans les transitions : la scène d’amour du premier acte, après la violence de l’orage, devient soudain d’une douceur inouïe, les violons chantant sur la pointe des archets. La Chevauchée des Walkyries est prise à un tempo endiablé, les cuivres éclatants, les cordes galopantes. Et le final – le « Feuerzauber » – est un déploiement de couleurs orchestrales où les harpes et les bois graves dessinent les premières lueurs de flammes. L’Orchestre de l’Opéra de Sofia répond présent : cuivres rutilants, cordes veloutées, bois précis. Un vrai régal !
La distribution, bien qu’essentiellement bulgare, réunit quelques artistes de renommée internationale, à l’instar du baryton grec Aris Argiris dans le rôle de Wotan. Il prête sa voix magnifique au dieu des dieux : un timbre chaud, cuivré, d’une homogénéité parfaite du grave à l’aigu. Son air du second acte est un modèle de rage contenue, tandis que ses adieux à Brünnhilde sont d’une tendresse déchirante. Argiris possède cette autorité naturelle qui fait les grands Wotan, sans jamais forcer ni hurler. Une performance qui restera dans les mémoires. Le bulgare Martin Iliev est un Siegmund héroïque et vulnérable à la fois. Son « Winterstürme wichen dem Wonnemond » est un moment de pur bonheur vocal : aigus rayonnants et ligne de chant souple. Iliev possède ce timbre clair et métallique qui convient parfaitement au rôle, et son duo avec Sieglinde fait partie des sommets de la soirée, même si Alma Liza Bandalovska (Sieglinde) ne possède pas exactement le timbre empli de souplesse et de sensualité dont on rêve pour cette partie, mais qui sait s’envoler dans les aigus avec une facilité déconcertante.
À 79 ans, la légende allemande Kurt Rydl est toujours aussi impressionnant, malgré un vibrato devenu certes envahissant. Il n’en reste pas moins que son Hunding est terrifiant : voix profonde, noire, projetée sans effort, qui remplit la salle dès la première phrase. Mais Rydl ne se contente pas de la puissance et fait vibrer chaque syllabe d’une menace sourde. Un maître ! Après sa Fricka déjà remarquée dans L’Or du Rhin, Vesela Yaneva reprend le rôle et le magnifie. Son mezzo, chaud et autoritaire, domine le deuxième acte. La scène de dispute avec Wotan est un duel verbal et vocal d’une intensité rare, où elle impose sa loi sans jamais forcer. De son coté, Gergana Rusekova (Brünnhilde) inquiète à son entrée en scène, avec de aigus qualques peu criés, mais la soprano bulgare se reprend par la suite, et convainc surtout par sa capacité à s’adoucir, à s’humaniser dans les suppliques adressées à son père au troisième acte. Son « War es so schmählich » est un moment de théâtre vocal très émouvant. Une mention, enfin, pour l’ensemble des huit walkyries qui chantent avec un bel enthousiasme : leur cri de guerre, parfaitement synchronisé, est un vrai choc émotionnel.
La salle, remplie de wagnérophiles venus des quatre coins de l’Europe, a réservé à cette Walkyrie un accueil triomphal. Après cinq heures de spectacle (dont trois heures et demie de musique), les rappels se sont succédé, les « Bravi » ont fusé, et les artistes ont dû revenir saluer à de multiples reprises. Place maintenant à Siegfried, aujourd’hui 29 mai – et Götterdämmerung le 31 mai. Si ce Ring continue sur cette lancée, Sofia sera définitivement consacrée capitale wagnérienne des Balkans !
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CRITIQUE, opéra. SOFIA, Wagner Festival 2026 (Opéra de Sofia), le 27 mai 2026. WAGNER : Die Walküre. A. Argiris, V. Yaneva, M. Iliev, G. Rusekova, K. Rydl… Constantin Trinks / Plamen Kartaloff. Crédit photographique (c) Droits réservés








