Pour la 4ème édition du Festival de Pâques de Peralada, William Christie et ses Arts Florissants ont choisi l’humilité et la concentration absolue. Quittant les fastes des grandes scènes, ils se sont installés en « petit comité » : à peine trois musiciens autour du maestro franco-américain, lui-même devant un petit orgue positif, pour donner les Leçons de Ténèbres de François Couperin. Un pari sur la grâce contre la démesure, magnifiquement gagné.
L’effectif est donc ici particulièrement réduit – deux voix d’une pureté angélique, celles des sopranos Rachel Redmond et Lucia Martin Carton, deux violons (Emmanuel Resche-Caserta et Augusta McKay Lodge, une viole de gambe (Myriam Rignol), et ce continuo d’orgue si fragile en apparence – a inversé tous les codes du concert spectaculaire. Ici, rien à « voir » que l’attention. Et c’est là que William Christie, maître du geste aussi sobre que son orgue, a opéré sa magie : il n’a pas dirigé, il a respiré avec ses instrumentistes, créant un tel silence autour des notes que chaque dissonance, chaque « suspension » chère à Couperin, devenait un frisson collectif.
Les deux solistes, issues de l’académie Le Jardin des Voix, ont été choisies avec un soin exquis. Rachel Redmond, au timbre rond et à l’amplitude vocale lumineuse, a insufflé une noble gravité à la Seconde leçon, tandis que Lucia Martin Carton déployait dans la Première leçon une ligne de chant d’une homogénéité et d’une cohérence rares. Toutes deux ont magnifiquement dialogué dans la Troisième leçon à deux voix, offrant un concertant fluide et émotif. On a tremblé à « Jerusalem, convertere ad Dominum Deum tuum » : leurs voix montaient, se brisaient juste ce qu’il faut, comme un sanglot retenu. L’auditoire, suspendu à ce fil ténu, vivait cette « leçon » dans son sens premier – une lecture intime, presque secrète, où chaque ornement du « Petit Livre » de Couperin prenait chair sous les doigts de Christie à l’orgue, qui tirait de son petit instrument des couleurs d’une tendresse inouïe.
Dans l’écrin acoustique de l’Eglise del Carmen, aucun bruit de programme, aucune toux ; juste le lent déroulement de ces ténèbres qui, paradoxalement, éclairaient les âmes. Le public de Perelada, souvent habitué aux grands effectifs des festivals d’été, a découvert ici l’essence même des Arts Florissants : non pas la reconstitution muséale, mais l’émotion rendue vivante, fragile et pourtant souveraine. À la fin de la Troisième leçon, le silence a duré plusieurs secondes – ce silence qui est la plus belle des ovations. William Christie, en apôtre d’un baroque dépouillé, nous a rappelé que la plus grande fête pascale commence parfois dans la nuit la plus intime. Une leçon d’éternité.
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CRITIQUE, festival. 4e Festival de Pâques (Iglesia del Carmen), le 3 avril 2026. F. COUPERIN : Leçons de Ténèbres. Rachel Redmond, Lucia Martin Carton (sopranos), Les Arts florissants, William Christie (direction). Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu





