Le chef Victor Jacob montre qu’il est particulièrement inspiré par Fauré. Chanteur (soprano à Radio France, puis ténor au sein du chœur Aedes), il n’a cessé de chanter son Requiem, mesurant la ferveur spécifique de la partition ; dans ses « harmonies franches, simples », dans la poésie du texte aussi, ici prononcé à l’italienne, ce qui permet au latin « la fluidité et la générosité » recherchée.
Le programme très bien élaboré, – chant funèbre, déploration, lamentation, sérénité finale… – accomplit un destin spirituel de première valeur ; il met en lumière la plasticité affûtée des équipes artistiques, chanteurs et instrumentistes de l’Opéra Royal de Versailles : le Chœur et l’Orchestre, respectivement créés depuis 2022 et 2019. Les deux formations convainquent d’un bout à l’autre par leur engagement, leur sens des accents, sculptant avec vivacité et nuances chaque geste expressif. C’est un travail dans le détail qui enrichit surtout une vision globale des œuvres, en particulier le Requiem, pièce maîtresse de ce cycle de déploration et de profonde méditation. Son caractère grave en est encore accentué par le choix de la version de 1893, sans violon (exception faite du solo du Sanctus), qui privilégie surtout la couleur souterraine des altos, violoncelles, contrebasses).
S’affirme tout d’abord, l’intensité endeuillée du chant funèbre de Rossini… Déploration pudique et grave, qui va son allure de marche crescendo (avec tambour militaire, au timbre sépulcral) et qui met en avant le timbre des hommes rassemblés, qu’une affliction mesurée, contenue (avec ses accents dramatiques puissants) unit dans le sentiment de deuil et de profond recueillement : la mort de Meyerbeer inspire à Rossini l’une de ses pages les plus émues et sincères.
Puis le chant sur les eaux de Schubert (qui commence sur le même ostinato rythmique que le Rossini) amplifie davantage la corde à la fois recueillie et grave mais aussi glaçante et défaite, célébrant la fragilité d’une âme humaine… Très bien articulé, le chœur d’hommes exprime avec noblesse, la méditation d’un Schubert tendre et grave, inspiré par Goethe – délectable équation expressive, pénétrée par le mystère même de la vie humaine qui chemine au fil des eaux diverses, qui ne cesse au final de s’abîmer dans les ténèbres, tentant de vains efforts pour s’en extraire (accent forte sur « Schäumt er unmutig… » / il écume de rage)…
Brahms, détend encore l’atmosphère au son des 2 cors et de la harpe, dès le premier de ses 4 chants (« Vier Gesänge », opus 17) où les voix de femmes qui font ainsi leur apparition, expriment une manière d’ivresse enchantée mais aussi une nostalgie sombre comme en atteste les 2 derniers vers (définitifs, qui versent dans le deuil)… La lyre tragique de Brahms s’empare avec force et intensité des légendes guerrières évoquant ce thème qui l’inspire et l’obsède : la mort de l’amour (4ème chant « Gesang aus Fingal », ample déploration collective et chant funèbre sur la mort du jeune amant Ténar)
Requiem des anges
Ce climat d’une tendresse grave voire lugubre, aux phrasés suspendus qui espèrent la rémission (dernier lied « Abendlied » de Rheinberger), éblouit littéralement dans le climax du cycle, le très attendu Requiem de Fauré ; ce dans une version particulièrement souple et recueillie, dès l’Introïtus – où le texte se nimbe d’une intensité intérieure, un engagement fervent qui va croissant, sans sacrifier l’intelligibilité du texte.
L’Offertoire semble flotter, dans une inquiétude enveloppante… que l’Hostias du baryton apaise en évoquant sacrifice et prières offerts au Seigneur…
Le Sanctus enivre par sa tendresse extatique (angélisme aérien du violon solo), sa force apaisante aussi, évoquant l’activité miséricordieuse de l’Agneau de Dieu…
Puis, au comble du dénuement, se déploie droite et sans affectation aucune la voix cristalline à peine vibrée d’un ange qui semble descendu des cieux (Isaure Brunner).
L’Agnus Dei délivre une succession de visions et de ravissements, comprenant la reprise du premier Requiem Aeternam- principe cyclique bienvenu, renforçant la cohésion globale, qui assume et s’accomplit dans la douceur espérée, atteinte, réalisée.
Enfin après le Libera me… prière humaine, ultime, fragile, instant de vérité, comme la comparution critique de l’âme devant son créateur (Jugement et Jour de colère…), le bout du tunnel est atteint dans l’ « In paradisium / Au Paradis », qui répand ses bienfaits aériens, dans un apaisement souverain.
Sobre et idéalement intelligible, le Cantique de Jean Racine offre un prolongement d’une simplicité désarmante ; il referme avec une pudeur intacte et dans le sentiment de communion intime, ce programme remarquablement élaboré, où règne un sentiment d’apaisement conjurant les effets et du deuil et de la mort. Somptueux cheminement servi par des interprètes particulièrement impliqués.
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CRITIQUE CD événement. FAURÉ : Requiem. Orchestre et Choeur de l’Opéra Royal de Versailles, Victor Jacob, direction – 1 cd CVS Château de Versailles Spectacles – Enregistré du 7 au 11 octobre 2024 à la Chapelle Royale du Château de Versailles – CLIC de CLASSIQUENEWS
VIDÉO
Plus d’infos sur le site de l’éditeur CVS Château de Versailles Spectacles, CD n°156 : https://tickets.chateauversailles-spectacles.fr/fr/product/4392/cvs156_cd_requiem_de_faure
GABRIEL FAURÉ (1845-1924)
REQUIEM – Messe de requiem en ré mineur, op. 48, version de 1893.
Gioachino Rossini : « Quelques mesures de chant funèbre à mon pauvre ami Meyerbeer »
Johannes Brahms : Vier Gesänge, op. 17
Franz Schubert : Gesang der Geister den Wassern, D. 714
Josef Rheinberger : Abendlied, op. 69 n°3
Gabriel Fauré : Cantique de Jean Racine, op. 11
Isaure Brunner · Jean-Gabriel Saint-Martin
Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal
Victor Jacob, direction
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