Le nouveau cd de Doulce Mémoire est aussi le dernier conçu par le fondateur de l’ensemble, Denis Raisin Dadre. Ce dernier nous a quitté trop tôt, le 29 septembre 2025 (lire notre dépêche). Le programme à la fois doloriste et compassionnel du programme, outre sa grande valeur musicologique et interprétative en faisant dialoguer deux chants du cygne, de l’illustre et glorieux Lassus (à 7 voix) et du moins connu Lodovico Agostini (1534 – 1590), – à 6 voix, prend une signification plus bouleversante encore depuis la disparition du fondateur de Doulce Mémoire.
Le « Deficiat in dolore » de Lassus, instrumental qui introduit tout le programme plonge avec tendresse dans les ténèbres apaisées de l’affliction (superbe jeu de timbres : dulciane, sacqueboutes, cornets), portique idéal pour préparer aux prières qui suivent. L’épure annoncée, de rigueur (humilité du pénitent oblige), se réalise dans les laudes « Al pie del duro sasso / Près de la dure pierre » : questionnement et déploration apaisée à la fois (celle de Madeleine). La transparence et la clarté du groupe exprime, et cette humanité fervente et la volonté de sincérité dans la simplicité, qui finit dans le lointain comme la marche de pèlerins évanouis.
D’emblée s’affirme la certitude rayonnante de Lassus (sa densité, son expressivité solaire) dans « Il magnanimo Pietro », la majesté de ses accents et vagues chorales, comme la célébration des visions célestes permises, reçues, éprouvées par les solistes dans une pudeur détaillée et recueillie. C’est un Lassus emblématique qui s’assume ainsi : plein, serein, apollinien, où toutes les parties s’individualisent tout en se fondant les unes aux autres ; toutes convergent vers une même compassion partagée, rayonnante.
Le contraste se manifeste aussitôt dans l’enchaînement avec les deux premières pièces de Lodovico Agostini « Vergine, se pietate / Le lagrime, i sospiri »… les murmures expressifs et individualisés des Lagrime semblent sortir d’un bois sacré : la ciselure opérée entre caractérisation individuelle et pourtant grande cohésion collective recueille des décennies d’expérimentations menées par les madrigalistes les plus aguerris, – tous soucieux de l’articulation musicale du texte ; signe de cette sensibilité linguistique, et avec une inquiétude assumée, presque véhémente, la projection de la dernière syllabe : comme une exclamation sans réponse. Agostini était lui-même chanteur, ainsi que l’avaient remarqué Doulce Mémoire grâce aux recherches de Denis Raisin Dadre, dans leur recueil précédent, dédié aux compositeurs de la Cour des Este à Ferrare (Concert secret des Dames ferrairaises, 2007)…
Même Lassus semble traversé par des interrogations moins contrôlées (« Qual’a l’incontro »),en quête d’une plénitude qui se dérobe (« Queste opre »)… autant de pièces plus libres et serpentines.
Un jalon est atteint dans l’expression de la mort elle-même, exprimée frontalement par Agostini dans « La morte è morta », mise en abîme vertigineuse qui produit une série de phrases étirées, voluptueuses, à l’imploration très subtilement exprimée par les voix aiguës. Plus individualisé encore « La vita è breve » s’incarne dans une série d’interrogations et de regrets, que prolonge aussi « Svegliati omai »…
Doulce Mémoire cisèle la torpeur extatique, contemplative et sensuelle de « Come falda di neve » d’un Lassus qui semble aussi nostalgique que pudique et dont chaque prière s’achève dans une plénitude caressante, ce qui pourrait être sa signature spécifique.
L’expressivité de Lassus interpelle dans « Que volto » (sur le mot vergogno), indice d’une caractérisation inédite.
Enfin, Agostini sur les pas de Monteverdi, met en musique le même texte : « Hor che’
ciel e la terra » dans une méditation qui semble exprimer toutes les vanités d’une vie terrestre, un appel au renoncement final, non sans exprimer la douleur à surmonter, les déchirements dans l’inéluctable anéantissement ; mêmes lueurs crépusculaires de la fin dans « La morte di colui », dont l’émotion se révèle jusque dans le frottement assumé des voix individualisées. En éclairant les ultimes soupirs de deux grands maîtres du XVIè, – feux créapusculaires dont les secousses à peine mesurées préfigurent les contorsions baroques, Doulce Mémoire fait surgir toutes les nuances de l’affliction doloriste a plus bouleversante. Saisissante réalisation.
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CRITIQUE CD événement. Lagrime di San Pietro : Lassus & Agostini. Doulce Mémoire / Denis Raisin Dadre (1 cd alpha enregistré à Noirlac en janv 2025) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2026






