Les 22 et 24 février, l’Opéra de Marseille a vécu l’une de ces soirées qui restent gravées dans la mémoire des mélomanes. Alors que l’on célèbre cette saison la redécouverte des chefs-d’œuvre du bel canto, (15 jours seulement après les rares Masnadieri, chef d’oeuvre de jeunesse de Giuseppe Verdi), la maison phocéenne frappait un grand coup en proposant une version concertante de Ermione, cet opéra seria méconnu de Gioachino Rossini. Pari risqué ? Assurément, quand on connaît la genèse complexe de cette partition, créée en 1819 pour le Teatro San Carlo de Naples et écrite pour les immenses talents d’Isabella Colbran, Andrea Nozzari et Giovanni David. Mais le défi a été relevé haut la main par une distribution en état de grâce, portée par la baguette incandescente du chef italien Michele Spotti, directeur musical de l’institution marseillaise.
Il faut dire que Marseille entretient avec Rossini une histoire d’amour particulière. On se souvient encore des soirs de braise où Karine Deshayes et Enea Scala enflammaient déjà cette même scène, comme dans La Donna del lago en 2018 ou plus récemment dans Elisabetta, regina d’Inghilterra en 2022. Les retrouvailles du public avec ce duo de choc ajoutaient donc une couche d’émotion à une entreprise déjà périlleuse : redonner vie à une œuvre expérimentale, audacieuse, que Stendhal lui-même jugeait trop moderne pour son époque, une œuvre si novatrice que Rossini y introduisait les chœurs dès la Sinfonia d’ouverture, brisant les codes pour créer une tension dramatique ininterrompue. Ce soir-là, plus de deux siècles après son échec initial, Ermione a enfin rencontré son public, dans un unanimisme rare.
Dans le rôle-titre, Karine Deshayes a été une Ermione bouleversante d’humanité et de complexité. Sa voix, d’une projection souveraine, a su épouser les affres de la passion amoureuse et les élans vengeresses avec une aisance déconcertante. Son timbre, tour à tour velouté et cuivré dans la colère, a plané sur la salle, rendant justice à ce personnage tragique écrit pour la grande Colbran. Face à elle, Enea Scala, en Pirro, a confirmé qu’il était l’un des plus grands ténors rossiniens de notre époque. Son aigu est d’une vaillance rare, projeté avec une clarté et une autorité qui font de son Pyrrhus un chef ambivalent et magnétique. La noblesse de sa ligne de chant, alliée à une puissance dramatique confondante, a littéralement sculpté le personnage. À leurs côtés, Teresa Iervolino a été une Andromaca déchirante. Son mezzo au coffre profond et à la colorisation exquise a donné à la veuve d’Hector une stature héroïque et une douleur poignante. Quant à Levy Sekgapane, il fut un Oreste de légende. Le ténor sud-africain possède ce timbre solaire et cette agilité qui semblent défier les lois de la physique. Son incarnation du héros grec éperdu d’amour, parcourant la scène d’une voix à la fois élégiaque et puissante, restera comme un modèle du genre : un chant d’une pureté cristalline, des ornementations ciselées, et une présence scénique confondante malgré le format concertant.
Mais la soirée a aussi été l’occasion de saluer des artistes tout aussi essentiels à la réussite de cette tragédie. Le ténor Matteo Macchioni prêtait sa ligne de chant élégante et sa belle présence à Pilade, l’ami fidèle d’Oreste, dont le soutien vocal a apporté une nécessaire bouffée de tendresse dans ce climat de passions violentes. La basse Louis Morvan a campé un Fenicio d’une autorité paternelle remarquable ; sa voix grave et sonore a donné tout son poids au gouverneur de Pyrrhus, tentant vainement de raisonner son maître. Dans les rôles de confiance, une mention spéciale doit être décernée au ténor de Carl Ghazarian, dont l’Attalo a été bien plus qu’une simple utilité. Son incarnation du confident de Pyrrhus, à la voix agile et au jeu fin, a parfaitement servi les intrigues secondaires. Côté soprano, Marina Fita (Cleone) et Mathilde Ortscheidt (Cefisa) ont formé un duo de suivantes idéal. Leurs voix, parfaitement homogènes, se sont mêlées avec une grâce confondante dans leurs interventions, ajoutant une couleur précieuse et une présence féminine indispensable à la cour masculine d’Épire.
Mais ce feu sacré, c’est aussi au pupitre qu’il a pris sa source. Michele Spotti s’est affirmé comme un chef de premier plan, insufflant à l’Orchestre Philharmonique de Marseille une énergie et une clarté fulgurantes. Dès les premières mesures, où la plainte des captifs troyens vient interrompre la Sinfonia, la lecture du chef italien a frappé par sa justesse et sa modernité. Il a su trouver l’équilibre parfait entre la virtuosité étincelante de la partition et ses accents pré-romantiques, cette tension âpre qui annonce déjà un autre monde musical. Sous sa baguette, la brillante phalange phocéenne n’a pas simplement accompagné : il a dialogué, rugi, pleuré avec les chanteurs, atteignant une transparence et une densité rares. Le Chœur de l’Opéra de Marseille, en état de grâce également, a été le véritable protagoniste collectif que Rossini appelait de ses vœux, dès cette ouverture révolutionnaire, avec une puissance et une ferveur communicatives.
Alors que les derniers accords de cette tragédie antique s’éteignaient, le public, vite debout, a compris qu’il venait d’assister à l’un de ces miracles de la musique. Rarement Ermione, cet opéra longtemps maudit, aura semblé aussi indispensable, aussi brûlant. Grâce à un plateau de rêve et à une direction musicale survoltée, Marseille a à nouveau marqué l’histoire de l’opera seria rossinien. Une soirée inoubliable !
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CRITIQUE, opéra. MARSEILLE, Opéra municipal, le 24 février 2026. ROSSINI : Ermione. K. Deshayes, E. Scala, T. Iervolino, L. Sekgapane… Orchestre Philharmonique de Marseille, Michele Spotti (direction). Crédit photographique (c) Christian Dresse






