mercredi 14 octobre 2026

DISPARITION. Hommage à José van Dam, l’humble artisan du chant

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Brigitte Maroillat
Brigitte Maroillat
De formation juridique, et passionnée de musique et d’opéra depuis l’adolescence, Brigitte Maroillat a collaboré à Opera Online en 2017/2018 puis à Forumopera.com de 2018 à 2024 avant de rejoindre ClassiqueNews. Elle est aussi administratrice de la page Facebook du baryton-basse José van Dam.
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Son timbre imposait d’emblée un sens inné de la perfection et de la beauté. Les couleurs de sa voix tenaient à la fois des accents mélancoliques du violoncelle et de la verve victorieuse du trombone. José Van Dam était l’une des plus grandes voix de l’Opéra. Et pourtant il était également l’artiste le plus discret qui soit. L’artiste nous a quittés le 17 février dernier, mais il laisse l’empreinte d’excellence d’un artisan du chant qui a toujours préféré l’ombre de l’humilité à la lumière de la notoriété.

 

José Van Dam est né le 25 août 1940 à Ixelles en Belgique. A 13 ans, il déclarait vouloir être chanteur d’Opéra sans savoir de quoi il s’agissait vraiment. « A croire que c’était mon destin » Et pourtant rien ne le prédestinait à un tel cheminement. Nul musicien, nul chanteur dans sa famille. La musique n’en était pas moins présente dans l’enfance du jeune Joseph Van Damme qui se nourrissait des disques de chansons populaires achetés par sa mère. Le garçon avait un chant inné, spontané. Il n’avait jamais appris à chanter mais il respirait déjà comme un chanteur. Frédéric Anspach est devenu son professeur de chant. En réalité, il sera bien plus que cela : un conseiller, un mentor, un second père et il le restera jusqu’à sa mort en 1977. José fascinait déjà par son évidente facilité. Il étonnait aussi par sa force tranquille qui lui a permis de développer ses dons naturels et construire pas à pas la carrière exceptionnelle qui sera la sienne. Premier prix du Concours lyrique de Paris en 1961, il avait été remarqué par Gabriel Dussurget qui l’engagea. Il entra dans la troupe de l’Opéra de Paris. La période n’était pas glorieuse, elle était plutôt douloureuse pour le chanteur étranger en terre de France. On lui refusa les rôles importants de second plan car sur les conseils de Frédéric Anspach il n’acceptait aucun premier rôle qui pourrait mettre en péril sa jeune voix.

Au bout de quatre ans, il décidait de quitter Paris pour l’Opéra de Genève. On essaya de le retenir en lui proposant Escamillo, qu’il interpréta finalement, mais cela ne changea rien à sa décision : le chanteur rêvait d’autres rives. Il réalisa alors son premier enregistrement avec Lorin Maazel qui trouvait enfin en lui son Inigo Gomez de L’Heure Espagnole qu’il cherchait désespérément depuis plusieurs mois. La troupe de l’opéra de Berlin l’accueillait alors en son sein. La rencontre avec Herbert Von Karajan et une première collaboration fructueuse avec Strehler sur un Figaro de légende à Versailles furent de l’ancien chanteur de troupe un soliste remarqué. Ce fut le début d’une brillante carrière menée avec intelligence et discrétion. José Van Dam fait en effet tout pour se tenir à l’écart d’un vedettariat trop pesant. Il ne souhaitait pas se laisser absorber par le monde. Sa discrétion confina sa notoriété aux connaisseurs et ce fut presque à son corps défendant que la popularité gagnant du terrain. Le réalisateur belge Gérard Corbiau contribua à cette mise en lumière. Il le fit découvrir au grand public en 1981 avec un magnifique portrait filmé pour la RTBF. Dans ce documentaire, le cinéaste se tenait en retrait dans une très discrète posture et regardait l’artiste chanter. C’est encore Corbiau qui fera de lui le protagoniste principal de son film Le Maître de musique.

 

la dimension humaine du personnage…

L’écoute de cette voix subjugue et interroge. Comment peut-on atteindre une telle perfection ? Le legato est une chose prodigieuse chez lui tout comme la diction, la portée de la voix, la ligne de chant. José Van Dam cherchait en effet inlassablement dans les héros qu’il interprétait la faille du cœur, la fêlure de l’âme. La dimension humaine du personnage était pour lui fondamentale. Ainsi, avait-il toujours refusé d’incarner sur scène Wotan, à ses yeux un personnage de Dieu loin des contingences de l’homme. Le chanteur était naturellement attiré par des personnages dont l’humanité, le sens de la justice et la très grande bonté conduisent au drame. Ceci expliquait son profond attachement à Figaro, Golaud, Simon Boccanegra, Hans Sachs. Le Figaro de José van Dam portait en lui une amère ironie. Il était le miroir de la réalité sociale des petites gens. A ses yeux, Figaro n’était pas un rôle comique, c’était un combat de tous les instants, celui du pot de terre contre le pot de fer. Sa vision rejoignait en tous points celle de Giorgio Strehler qui le mit scène dans le rôle en 1973. Strehler, personnage haut en couleur, dont les colères mémorables font encore trembler les murs des théâtres, a été, selon José Van Dam « l’une de sesplus grandes joies théâtrales ». Dans Le Nozze di Figaro, Strelher a laissé les ressorts de l’histoire faire seuls leur œuvre sans autres effets superficiels faussement comiques. José Van Dam qui n’aimait pas l’ostentatoire était particulièrement à son aise dans cette vision strehlérienne. Car aux agitations stériles, aux gesticulations inutiles, il préférait une élégante sobriété. « J’ai horreur de faire n’importe quoi. Le mouvement que je fais doit avoir un sens, c’est-à-dire que je veux savoir d’où il vient et où il va ». 

 

un très grand Philippe II…

Cette sobriété lui a valu de nombreux éloges, mais également quelques critiques. Son Boris Godounov, par exemple, n’était pas, pour certains, assez expressif, flamboyant. Et pourtant, le Tsar n’a jamais paru aussi noble, aussi digne. Cette sobriété tient José Van Dam à distance de la caricature et de l’exagération. Comme il l’a souvent répété, il n’est pas nécessaire de forcer le trait, le livret et l’écriture musicale disent déjà tout du personnage. C’est ainsi qu’ il donna des incarnations habitées, intenses mais sans outrance d’ Escamillo, Méphisto et des quatre Vilains des Contes d’Hoffmann. Le jeu intériorisé de José Van Dam faisait également de lui un très grand Philippe II. Dans une introspection émouvante, il confrontait sa voix aux tourments intérieurs du personnage. Son “Ella giammai m’amo” exprimait une lassitude. Celle de l’isolement du pouvoir. Il exprimait également la profonde tristesse de l’amour déçu qui faisait échos aux sanglots lents des violoncelles. Pour José Van Dam cet air était le seul moment où l’on pouvait voir l’homme derrière le souverain. On lui a fait souvent grief d’être un Philippe II trop humain. Pourtant quand un personnage exprime en un seul air autant de conflits intérieurs, c’est qu’il a précisément en lui une criante humanité. C’est sans nul doute dans le personnage de Golaud de Pelléas et Mélisande que José Van Dam donnait toute la plénitude de son talent. Le rôle est pourtant ardu, de par les longues phrases musicales écrites sur le ton de la conversation parlée. Dans cette œuvre, le phrasé et la diction du chanteur faisait donc naturellement merveille. Demeure dans les mémoires sa prestation dans une version filmée de Pierre Strosser pour l’Opéra de Lyon, une mise en espace elliptique et poétique sur le mode du rêve éveillé, une vision complexe mais d’une rare beauté. Le chanteur nous livrait un Golaud terriblement humain passant de la douceur un peu maladroite à la force brute dans une vulnérabilité bouleversante. José Van Dam mettait en exergue une douleur lancinante. L’homme « fait de fer et de sang » était ici un être vulnérable dépassé par ses émotions qui le conduisaient à commettre l’irréparable, non par mauvais instinct mais par fragilité.

Un autre personnage a également marqué la carrière du chanteur, Hans Sachs dans Die Meistersinger Von Nürnberg de Richard Wagner. « Je ne joue pas Sachs, je me mets à sa place ». Le chanteur faisait ainsi le choix de l’osmose en parcourant la scène, en observateur du monde. Il se tenait en retrait et portait un regard bienveillant sur ses semblables avec l’humilité de l’artisan et la douleur muette de celui qui renonçait à un amour qu’il croyait inconcevable. L’artiste ne se sentait guère d’affinité avec la musique contemporaine. Et pourtant il avait accepté de créer le rôle du Saint François d’Assises d’Olivier Messiaen. Un nouvel horizon musical, le grand respect du compositeur pour les voix, l’occasion unique de travailler avec le créateur de l’œuvre avaient emporté l’adhésion de l’artiste. José Van Dam marqua tant le rôle par un réalisme incarné qu’il n’est guère aisé aujourd’hui de trouver un autre visage et une autre voix pour St François.

Il aimait se produire en récital récital. Le lied et la mélodie française étaient pour lui le mode  d’expression vocale qui traduit le mieux “le chant comme don de soi”. Pour l’accompagner, il ne choisissait pas des célébrités du piano qui n’avaient jamais le temps, il préférait travailler en profondeur avec de jeunes musiciens comme Maciej Pikulski ou Roberto Giordano. Si José Van Dam s’était retiré de l’Opéra, il n’était pas pour autant mis en retrait du chant. L’enseignement n’était pas pour lui le passe-temps d’un chanteur en semi-retraite. C’était une conviction forte. C’était également la réaction d’un artisan du chant aux méthodes globales de l’enseignement moderne. Il prônait les fondamentaux les plus simples que beaucoup semblent avoir pourtant oublié. L’appui du souffle sur le diaphragme, la compréhension du texte qui nécessite l’étude des œuvres littéraires, sources inspiratrices des livrets et le travail sur les consonnes qui libère et la diction et améliore le legato. José Van Dam ne revenait jamais sur les souvenirs artistiques du passé. Il n’avait d’ailleurs conservé aucun vestige de ses prestations, aucun article de presse. Il ne gardait aucune trace, ni des louanges, ni des réprobations. Il vivait pour l’instant présent, laissant aux autres les regrets et les rancœurs. Il avait toujours privilégié les lieux qui lui ressemblaient, où le bel ouvrage artisanal est de mise. Aussi, préférait-il chanter à Lyon, Toulouse ou Marseille qu’au Met. « J’ai commencé en troupe où chacun était interchangeables. J’ai conservé toute ma vie cet esprit saltimbanque qui m’a empêché de me prendre pour une vedette, de me sentir plus important que je ne le suis ». Sa notoriété ne lui servait qu’à asseoir sa liberté, celle qui l’affranchit de toute pression. « La célébrité ne donne qu’un pouvoir, celui de choisir. Le chanteur doit avoir le courage de refuser les rôles dans lesquels il pressent qu’il peut décevoir. En même temps, il faut oser ce que l’on ne connaît pas. En somme, aller plus loin sans mordre la poussière ».

Il n’était lié exclusivement à aucun agent, personne ne décidait à sa place de son plan de carrière. Sa maison de disques, Forlane, était un petit label indépendant. En somme, il mena sa carrière comme sa vie. Avec la plus grande humilité. Ainsi était José van Dam.

 

 

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