samedi 26 septembre 2026

CRITIQUE, danse. AVIGNON, Festival « Les Hivernales » (Opéra Grand Avignon), le 13 février 2026. « Carcaça » par MARCO DA SILVA FERREIRA

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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L’Opéra Grand Avignon vient de vivre un séisme chorégraphique. Dans le cadre de la 48e édition du festival « Les Hivernales« , le chorégraphe portugais Marco da Silva Ferreira a présenté sa pièce « Carcaça« , une œuvre politique et viscérale qui marque un nouveau tournant dans son parcours.

 

Pour comprendre l’émotion qui a saisi la salle avignonnaise, il faut d’abord planter le décor de cette manifestation unique. Depuis sa création en 1982 par Françoise et Dominique Dupuy, Les Hivernales d’Avignon sont devenues le rendez-vous incontournable de la danse contemporaine en hiver. Pendant près d’un demi-siècle, ce festival a su conjuguer exigence artistique et ouverture au public, transformant la cité des papes en une fourmilière de corps en mouvement. De la jeune création aux maîtres consacrés, des danses de rue aux écritures les plus conceptuelles, la manifestation a toujours porté une vision : celle d’une danse multiple, ancrée dans son temps et ouverte sur le monde. Cette 48e édition, riche d’une programmation éclectique, ne déroge pas à la règle. Entre les propositions audacieuses venues d’Europe et les découvertes internationales, le festival continue d’explorer ce que les corps ont à dire de notre époque. C’est dans ce terreau fertile qu’a germé hier l’une des claques artistiques de l’année.

Pour celles et ceux qui suivent son travail (dont nous faisons partie !), Marco da Silva Ferreira n’est plus un inconnu : le chorégraphe portugais a construit un langage fascinant à la croisée des chemins, entre la rigueur de l’athlète qu’il fut (il était nageur de haut niveau) et la liberté des clubs où il a puisé son amour du mouvement. Depuis son premier opus « Hu(r)mano » en 2014, il interroge la construction des identités et la manière dont nos corps portent les mémoires du passé. A travers deux de ses pièces vues récemment, « A folia » au festival « Le Temps d’aimer la danse » à Biarritz en septembre dernier, puis en décembre, cette fois « chez lui » à Porto (au Teatro Rivoli), avec « F*cking Future« , nous avons eu loisir de voir l’évolution. A Biarritz, il présentait une pièce plutôt épurée mais déjà habitée par cette quête identitaire, tandis qu’à Porto, on sentait déjà une urgence, un besoin de passer de l’abstraction du mouvement à un propos plus frontal. Avec « Carcaça« , il franchit encore un cap.

Dès les premières minutes, le ton est donné. Les onze interprètes, baskets aux pieds et costumes bigarrés aux couleurs fluorescentes, envahissent le plateau dans un fracas de lumière. Leurs semelles frappent le sol, et ce bruit devient immédiatement une partition. Car ici, tout est matière sonore : les frottements, les appuis, les courses. Ces sons physiques, produits par les corps, dialoguent avec une batterie jouée en live par João Pais Filipe et la musique électronique de Luis Pestana. Ce duo crée une bande-son haletante qui navigue entre la fanfare, la marche militaire, la techno la plus abrasive et des sons postmodernes. C’est un collage temporel, un pont sonore entre la mémoire collective portugaise et les nuits de clubbing d’aujourd’hui.

La construction de la pièce est celle d’une exploration anthropologique. Les danseurs commencent par un jeu de jambes (footwork) qui leur colle à la peau, venu du clubbing, des batailles de rue, des cyphers et des studios. Ce langage du présent, fait de micro-articulations et de déplacements latéraux fulgurants, va peu à peu se confronter à d’autres formes. Marco da Silva Ferreira convoque alors des danses folkloriques, ces danses du passé qui se sont cristallisées, immuables, portant en elles la mémoire d’un héritage parfois rigide, parfois autoritaire. La réponse de da Silva Ferreira à ces différentes danses est un exercice d’équilibriste : il intègre le passé et le présent sans les hiérarchiser. Les danseurs passent de la transe club à la ronde folklorique avec une fluidité déconcertante, comme s’ils exhumaient les fantômes de leurs ancêtres pour les faire danser avec les ombres des clubs de la nuit.

Mais le moment de grâce politique, celui qui a saisi la salle par les tripes, survient plus tard. L’un des danseurs s’isole et, avec une application presque enfantine, trace en lettres fluo sur un pan du décor une phrase qui résonne comme un manifeste : « Tous les murs doivent tomber« . Le plateau devient alors une caisse de résonance. Dans un cri du cœur à onze voix, la troupe évoque la condition féminine au travail, la vie dans les basses couches de la société, ces existences que l’on oublie trop souvent, en bute contre la Bourgeoisie qui les exploite et les dirigeants politiques qui les oppriment. La chorégraphie se fait plus tendue, plus heurtée. Les baskets, simples et fonctionnelles, ne sont plus seulement des outils de percussion ; elles deviennent les chaussures de celles et ceux qui arpentent le bitume, qui courent après le temps, qui résistent à l’usure. Les échanges entre énergies cinétiques et lumineuses produisent des tableaux d’une beauté fulgurante, parfois joyeuse, parfois tragique. On passe de l’euphorie collective d’une fête populaire à la solitude assourdissante d’un ouvrier dans la nuit.

Avec « Carcaça » – ce mot portugais qui signifie à la fois la « carcasse« , ce qui reste, mais aussi la « structure » – Marco da Silva Ferreira signe une œuvre totale. Elle est politique sans être didactique, physique sans être gratuite, historique sans être poussiéreuse. Hier soir à Avignon, sous la chaleur des projecteurs des Hivernales, onze corps ont fait tomber bien plus que des murs : ils ont ouvert une brèche dans nos cœurs.

 

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CRITIQUE, danse. AVIGNON, Festival « Les Hivernales » (Opéra Grand Avignon), le 13 février 2026. MARCO DA SILVA FERREIRA : « Carcaça » (pour 11 danseurs). Crédit photo (c) Emmanuel Andrieu et Droits réservés

 

 

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