vendredi 9 octobre 2026

ENTRETIEN avec Oliver GRUHN à propos de sa version des 7 derniers Lieder de Richard Strauss

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Le compositeur Berlinois Oliver GRUHN propose une nouvelle versiondes « derniers Lieder » de Richard Strauss ; si l’on savait qu’ils n’étaient en rien 4, mais… 5 (depuis la révélation du dernier Lied avéré « Malven », tenu secret jusque là par sa dédicataire, la cantratrice Maria Jeritza), Oliver Gruhn va plus loin encore ; après une enquête musicologique minutieuse, se précisent en réalité… 7 Lieder que Richard Strauss conçoit dans la dernière période créatrice, et qui approfondissent encore sa découverte des poèmes d’Hermann Hesse. Il revient au compositeur contemporain d’avoir ainsi rétabli pour certains dans une parure orchestrale complétée (« Nacht »), une nouvelle succession lyrique et orchestrale qui renouvelle totalement notre connaissance du dernier Strauss. Le résultat se dévoile dans son récent cd intitulé « BEZAUBERT », en une totalité renouvelée, dont la cohérence poétique et musicale convainc absolument. Explications…

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CLASSIQUENEWS :  Pourquoi avez-vous décidé de compléter le cycle des 4 derniers lieder ? Sur quels éléments historiques vous êtes-vous appuyé pour cet ajout ?

OLIVER GRUHN : Les « Quatre derniers lieder » m’accompagnent depuis très longtemps ; ils m’ont captivé depuis ma jeunesse. En examinant la partition, on remarque d’indiscutables incohérences dans les indications de date. La question qui en résulte est : que s’est-il passé dans le deuxième mois précisément, entre la composition d’« Im Abendrot / Le Crépuscule » et de « Frühling / Printemps », alors qu’il fallait généralement environ un mois à Strauss pour terminer chacun de ses autres lieder ? Cette question trouve rapidement une réponse : c’est « Ruhe, meine Seele », qu’il a orchestré pour la première fois, 54 ans après sa composition. Mais la succession actuelle elle-même des lieder interroge. Ce cycle des  » Quatre derniers lieder  » est une compilation de l’éditeur Dr. Ernst Roth, – réalisée après la mort de Strauss, pas par Strauss lui-même.
N’existait-il pas plus de lieder dans cette dernière période, et qui n’ont pas été retenus dans le cycle ? Si oui, pourquoi ? « Malven » n’existe que comme une mélodie pour piano. Maria Jeritza, à qui Strauss a dédié ce lied, l’a gardée pour elle-même, tout au long de sa vie, de sorte que Strauss n’a jamais eu la chance de l’orchestrer, même s’il a demandé son retour après l’avoir copiée.

En lisant la table des matières des carnets de croquis de Strauss, je suis tombé sur le fragment « Nacht » d’après le poème d’Hermann Hesse. Il y est noté directement après « Beim Schlafengehen / en se couchant », indiquant une cohérence chronologique directe (le coucher, puis la nuit). Il est également établi que Strauss avait déjà marqué certains des vers de Hesse dans son recueil de poèmes de Hesse, et « Höhe des Sommers » a été copié dans ce même carnet. Par conséquent, on peut supposer que les « Quatre derniers lieder », telles qu’elles sont actuellement connus, ne concentrent pas la totalité des œuvres orchestrale ultimes de Strauss. À mon avis, Strauss n’a tout simplement pas eu assez de temps à la fin de sa vie pour réaliser pleinement toutes ses idées, en raison de son âge avancé et de sa mauvaise santé. Ainsi, ce sont les incohérences dans les entrées datées révélant les deux lieder manquants, ainsi que le fragment « Nacht » qui sont directement liés aux lieder que nous connaissons, et qui, selon moi, sont inséparablement liés à eux.

 

CLASSIQUENEWS : Qu’avez-vous exactement compilé à cette fin?

OLIVER GRUHN : Le plus important, à mon avis, c’est de rétablir les lieder dans l’ordre chronologique. Mon expérience de compositeur me permet de comprendre le processus de développement d’un tel cycle de chansons.  À partir de « Im Abendrot », il ne s’agit pas d’un adieu, mais d’une interrogation. Le printemps (« Frühling ») qui suit est maintenant le premier poème de Hesse mis en musique. Le parcours se poursuit avec « Beim Schlafengehen / Au coucher » et « Nacht / Nuit », le manuscrit lui-même indiquant clairement la tonalité en ré mineur.
Il n’y a pas d’alternative raisonnable que de le placer là, car « septembre » commence en ré majeur. Cela a un effet immense lorsque, de cette couleur sombre, le mois de septembre se tourne à nouveau vers la lumière. Enfin s’isncrit le point final du cycle, dans la même tonalité qu’ « Abendrot », – cette tonalité que Strauss affectionnait particulièrement :  mi bémol majeur- : « Malven »/ les mauves.

 

CLASSIQUENEWS : Quelle est la signification générale, les thèmes des poèmes ajoutés ? Qu’apporte leur présence aux 4 lieder déjà connus ? 

OLIVER GRUHN : Dans le contexte de l’Après Guerre,  « Ruhe, meine Seele » a une toute autre signification. Timothy Jackson est d’avis depuis près de 40 ans, du point de vue de la théorie musicale, que l’orchestration de cette chanson est très étroitement liée aux autres lieder. « Nacht » est le prolongement profond de « Beim Schlafengehen / Au coucher » : dans cette mélodie, Strauss conclut la paix avec la mort ; il l’embrasse musicalement. Cela apporte une nouvelle dimension à ce cycle, ce n’est pas un adieu à la vie car les lieder suivants : « September » et surtout « Malven / Les mauves » effacent toute lourdeur. Chacun contemple la vie qui s’efface tout en exprimant confiance et sérénité.

 

CLASSIQUENEWS : Quels sont les éléments de votre orchestration ? Comment avez-vous réussi à composer dans le style de Richard Strauss et à vous en libérer ? Quels instruments, quels mélanges de sonorités avez-vous privilégié ?

OLIVER GRUHN : Je commence dans l’autre sens. Il est essentiel de se libérer complètement en tant que compositeur si l’on veut compléter Strauss. Il ne s’agit pas de copier son écriture, mais de s’y soumettre, de la comprendre pour trouver ainsi une suite à son idée musicale. Ce qui est vraiment difficile, c’est de savoir ce qu’il y a entre les partitions, ce qu’il fait quand et pourquoi ? Ce travail ressemble un peu à un « profiler », mais ici dans le sens musical, mon objectif étant de créer une solution aussi proche que possible du matériel musical existant, afin de développer la cellule musicale et de rendre l’intention de Strauss audible dans son propre sens. Il faut comprendre ce processus de création.
L’orchestration est très claire dans son œuvre tardive. Les cordes séparées et les connexions, en particulier avec les instruments à vent, sont extrêmement efficaces pour créer un son large qui correspond aux humeurs respectives des lieder. Dans le Printemps, à plusieurs endroits, les clarinettes jouent en position très haute avec les flûtes. Il s’agit d’un son très spécifique, et c’est exactement le coloris emblématique de ce lied.
Chacune de mes orchestrations souhaitent s’inscrire  dans la direction originelle, celle exprimée par Strauss. Dans « Malven », cela se fait par la combinaison des cordes avec les bois, où il faut savoir quel instrument joue dans un accord et dans quelle position ; par exemple, est-ce le hautbois ou la clarinette qui doit jouer les tierces ?

 

les derniers Lieder de Strauss
ne sont pas 4 mais … 7 !

 

CLASSIQUENEWS : Quels sont les éléments de votre orchestration ? Comment avez-vous réussi à composer dans le style de Richard Strauss et à vous en libérer ? Quels instruments, quels mélanges de sonorités avez-vous privilégié ?

OLIVER GRUHN : Je commence dans l’autre sens. Il est essentiel de me libérer complètement en tant que compositeur pour compléter Strauss. Il ne s’agit pas de copier son écriture, mais de s’y soumettre, de la comprendre pour trouver ainsi une suite à son idée musicale. Ce qui est vraiment difficile, c’est de savoir ce qu’il y a entre les partitions, ce qu’il fait quand et pourquoi ? Ce travail ressemble un peu à un « profiler », mais ici dans le sens musical, mon objectif étant de créer une solution aussi proche que possible du matériel musical existant, afin de développer la cellule musicale et de rendre l’intention de Strauss audible dans son propre sens. Il faut comprendre ce processus de création.
L’orchestration est très claire dans son œuvre tardive. Les cordes séparées et les connexions, en particulier avec les instruments à vent, sont extrêmement efficaces pour créer un son large qui correspond aux humeurs respectives des lieder. Dans le Printemps, il y a par exemple quelques endroits où les clarinettes jouent en position très haute avec les flûtes. Il s’agit d’un son très spécifique, et c’est exactement le coloris emblématique de ce lied.
Chacune de mes orchestrations souhaitent s’inscrire  dans la direction originelle, celle exprimée par Strauss. Dans « Malven », cela se fait par la combinaison des cordes avec les bois, où il faut savoir quel instrument joue dans un accord et dans quelle position, est-ce le hautbois ou la clarinette qui doit jouer les tierces ?

 

CLASSIQUENEWS : Quelle est la dramaturgie globale des 7 chansons dans son nouvel épisode ? En quoi cette nouvelle architecture musicale renouvelle-t-elle notre perception et notre connaissance du dernier Strauss? Comment cela éclaire-t-il le sens général du cycle?

OLIVER GRUHN : Jusqu’à présent, on prétendait que les « Quatre derniers lieder » étaient le testament musical de Richard Strauss. Du point de vue actuel et avec l’état actuel des connaissances, on peut constater que précisément les trois chansons mentionnées se rattachent à cette construction et que Strauss avait certainement encore des plans pour d’autres mélodies.
Alors que le « Abendrot / Soleil couchant » se trouve au début du nouveau cycle, une question se pose à laquelle il faut répondre dans les lieder suivants : « Est-ce la mort ? » S’ensuit la confrontation avec la détresse personnelle voire l’agitation dans « Ruhe, meine Seele / Calme, mon âme ».

Le changement harmonieux de « Frühling / Printemps » qui suit, incarne toutefois la floraison renouvelée. Cela se traduit par un changement rapide du do mineur initial à la solidification en mi bémol majeur.

Une nouvelle atmosphère, plus calme encore se déploie dans « Beim Schlafengehen / Au coucher ». Le grand solo de violon prépare le terrain pour « Nacht », là aussi le violon joue un rôle dans le poème d’Hesse. Ce lied montre la confrontation réelle avec la mort. Strauss fait la paix avec lui-même, mais cela ne veut pas dire qu’il ne veut pas continuer de manière positive. « September » montre la conscience de l’effacement et pourtant, en rétrospective, le regard affectueux sur la vie complète. Et « Malven / Les mauves » ne sont rien d’autre qu’une déclaration d’amour.  Gai et estival dans le geste, où les fleurs qui s’envolent ne montrent qu’une prémonition de l’adieu.

 

CLASSIQUENEWS : Quel est le lien poétique avec l’œuvre de Hermann Hesse ? Quels thèmes poétiques ont particulièrement inspiré Richard Strauss ?

OLIVER GRUHN : Strauss n’a découvert Hermann Hesse que le jour de sa mort. Néanmoins, vu de l’extérieur, cette conjonction est celle d’une combinaison idéale entre poésie et musique, une alliance réussie désormais emblématique du romantisme tardif. Je crois que quelque chose a changé dans la conscience de Strauss après qu’il ait lu cette poésie. Les poèmes qu’il avait encore l’intention de mettre en musique parlent des souvenirs de jeunesse, de son Italie bien-aimée, des Alpes, de la fugacité, du souvenir de la première guerre mondiale et de  » croyance, amour espérance « , comme il l’écrit lui-même.
Mais il nous parle surtout, du renouveau, comme cela paraît si joliment dans « Frühling / Printemps ». On ne peut qu’imaginer à quel point les poèmes l’ont ému ; l’impression poétique doit avoir été très forte ; ce n’est pas pour rien que douze des poèmes de Hesse ont inspiré Strauss pour des mises en musique, dont trois lieders sont bien connus aujourd’hui, et deux existaient jusqu’ici comme fragments, à savoir « Nacht », et le projet d’une ultime œuvre chorale (« Besinnung »).

 

CLASSIQUENEWS : Comment ce projet s’intègre-t-il dans votre œuvre? Comment Hermann Hesse vous inspire-t-il?

OLIVER GRUHN : La poésie de Hermann Hesse m’accompagne depuis des décennies. Elle a été et est toujours une source d’inspiration pour beaucoup de mes propres mélodies. Hesse sait saisir et exprimer chaque situation de la vie, dans l’émotivité et dans une formulation qui invitent à les habiller en musique. Une rencontre inattendue avec Richard Strauss s’est produite lorsque j’ai mis en musique le poème  « Höhe des Sommers / Hauteur de l’été » en 2014. Comme mes recherches ultérieures l’ont révélé, à ma grande surprise, c’était justement le poème que Strauss avait l’intention de mettre en musique après  « Malven ». Le compositeur l’avait noté dans son carnet de croquis, mais il n’a pas été mis en œuvre.

Ainsi la conclusion sur le CD : « Sommerliebe / mon amour d’été », qui évoque comment la forme du lied avec orchestre trouve son chemin vers l’époque actuelle. Le chemin vers le cycle complet de Strauss a été assez long, il a commencé par l’orchestration de « Malven / Les mauves ».
C’était un travail qui s’est intercalé entre mes propres compositions en 2020. Plus tard, cela a continué avec une immersion plus profonde dans la création tardive de lieder de Strauss et mon achèvement de « Nacht ». Il s’agissait cependant d’un travail de recherche plus long qui, pour moi, a également mis en lumière le contexte musicologique et historique. Ce n’était pas mon intention d’incorporer mes propres idées dans l’œuvre de Strauss, mais simplement de faire entendre la musique fragmentaire du maître.
Aujourd’hui, la mélodie avec orchestre occupe depuis quelques années l’essentiel de mon travail. Pour moi, il est important de ne pas rompre avec la tradition, mais de s’appuyer sur elle et de la développer. Et le fait qu’Hesse continue d’être pour moi une source d’inspiration permanente se manifeste dans mon prochain cycle de lieder orchestraux pour basse « Das Buch der rauschenden Lieder  / Le recueil de mélodies », dans lequel j’ai mis en musique 12 poèmes exclusivement de Hermann Hesse.

 

Propos recueillis en février 2026

 

 

 

LIRE aussi notre présentation du CD « BEZAUBERT », les 7 derniers lieder de Strauss, nouveau cycle historique enfin recomposé par Oliver Gruhn :
https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-bezaubert-les-7-derniers-lieder-de-richard-strauss-hommage-pour-le-150eme-anniversaire-de-la-naissance-de-hermann-hesse-diana-schnurpel-soprano-st/

Le compositeur Berlinois Oliver Gruhn questionne le dernier cycle orchestral et vocal de Richard Strauss (« Vier letzte Lieder »), un corpus envoûtant et crépusculaire bâti, pour les 3 premiers lieder, à partir des poèmes de Hermann Hesse (« Frühling / Printemps », « September / Septembre », « Beim Schlafengehen / L’heure du sommeil ».  En réalité un montage fabriqué de toute pièce par l’éditeur Eugen Roth. On sait à présent que les « 4 derniers lieder » ne sont pas 4 mais 5, depuis la redécouverte tardive du véritable dernier lied composé par Strauss en 1948, soit 1 an avant la mort de l’auteur en 1949 à 85 ans : « Malven » / Les Mauves.

 

 

approfondir
https://www.olivergruhn.de/
https://www.olivergruhn.de/booklet-bezaubert?lang=en

 

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