Ce dimanche 8 février 2026, l’Opéra de Marseille a réalisé un événement rare et vibrant en présentant, en « création marseillaise« , une version de concert de I Masnadieri de Giuseppe Verdi. Rare joyau de la galaxie verdienne, cette œuvre de jeunesse écrite en 1847 sur un livret d’Andrea Maffei d’après la pièce Die Räuber de Friedrich Schiller, a dévoilé avec une force saisissante toute la puissance dramatique et l’inventivité mélodique du jeune compositeur. Créée à Londres pour le prestigieux Her Majesty’s Theatre en présence de la reine Victoria et du prince Albert, avec la légendaire soprano Jenny Lind dans le rôle d’Amalia, l’œuvre est rapidement tombée dans un oubli relatif, d’aucuns la jugeant sévèrement à cause de son livret aux intrigues complexes et de son romantisme noir exacerbé. Elle fut même qualifiée de « l’opéra le plus laid de Verdi » par le musicologue Massimo Mila, une opinion qui a longtemps pesé sur sa fortune scénique. Pourtant, comme l’a magistralement rappelé la représentation marseillaise, cette partition recèle des trésors d’inventivité et annonce déjà le génie dramatique de la maturité.
L’intrigue, digne des frasques les plus sombres du romantisme allemand, est en effet un tourbillon de passions extrêmes et de coups du sort « abracatabrantesques ». Dans l’Allemagne du XVIIIe siècle, le jeune Carlo, fils aîné du comte Massimiliano, est injustement banni par son père, victime des machinations de son frère cadet Francesco, incarnation de la perfidie. Désespéré, Carlo prend la tête d’une bande de brigands (les masnadieri), tandis que Francesco, pour parachever son œuvre, va jusqu’à tenter d’enterrer vivant son propre père et de s’emparer de l’innocente Amalia, l’amour de Carlo. Le dénouement est d’une noirceur absolue, sans rédemption possible : rongé par la culpabilité et l’impossibilité de fuir son destin, Carlo poignarde sa bien-aimée pour la « sauver » de sa condition de bandit, avant de se vouer lui-même à la mort.
Une violence et un sens du tragique qui, sous la baguette fiévreuse de Paolo Arrivabeni, ont retrouvé toute leur force électrisante : la réussite totale de cette matinée repose pour beaucoup sur le fruit d’une direction musicale habitée. Paolo Arrivabeni, grand habitué de la maison phocéenne, a insufflé une énergie spectaculaire et une rare clarté à cette partition exigeante. Dès le magnifique prélude au solo de violoncelle empreint de mélancolie, l’Orchestre Philharmonique de Marseille s’est montré dans une forme olympique, restituant avec une précision et une ardeur remarquables les contrastes saisissants de l’œuvre : des cabalettes enflammées aux élans lyriques les plus déchirants. Le Chœur de l’Opéra de Marseille, quant à lui, a été un acteur de premier plan, incarnant la bande de brigands avec une verdeur et une sauvagerie sonore qui ont littéralement envoûté la salle.
Mais le cœur de la réussite a résidé dans l’excellence des quatre voix principales, formant un quatuor d’une homogénéité et d’une puissance expressives rares. Dans le rôle d’Amalia, la soprano géorgienne Nino Machaidze a offert une performance d’une grâce et d’une vaillance bouleversantes. Sa voix, d’un argent lumineux et d’une agilité parfaite, a traversé avec une aisance souveraine les difficultés des airs de bravoure, notamment dans la sublime prière de l’acte II, « Tu del mio Carlo al seno ». Elle a su incarner toute la pureté et la résistance héroïque d’Amalia face à l’horreur. Antonio Poli s’est imposé dans le rôle de Carlo par l’élégance tragique de son phrasé et l’intensité de son engagement. Il a magistralement rendu les tourments du héros, depuis la nostalgie du « O mio castel paterno » jusqu’à l’explosion de désespoir final, naviguant avec une justesse poignante entre la fureur du chef de bande et la vulnérabilité de l’amant trahi. Le baryton sicilien Nicola Alaimo a campé un méchant d’une dimension shakespearienne. Sa voix puissante et aux couleurs sombres a donné toute son épaisseur au personnage de Francesco, de la froide calculatrice de l’air « La sua lampada vitale » aux terreurs paniques de son cauchemar à l’acte IV, un duo avec le prêtre Moser qui préfigure déjà le grandiose face-à-face de Don Carlos. La basse géorgienne Giorgi Manoshvili, malgré un rôle musicalement moins exposé, a marqué les esprits par la noblesse et l’émotion contenue de son incarnation du vieux comte. Son grand récit de l’acte III, « Un ignoto tre lune or saranno », où il raconte avoir été enterré vivant, a été un moment d’une intensité dramatique et vocale absolue. De son côté, Carl Ghazarossian a prêté sa voix au personnage crucial d’Arminio, le serviteur du Comte Massimiliano, avec un chant coloré et d’une précision exemplaire. Thomas Dear a apporté au prêtre Moser sa voix de basse sombre et puissante, et insufflé une autorité morale et une gravité absolues à son personnage. Enfin, Raphaël Brémard, dans le rôle de Rolla, a incarné l’esprit de fraternité violente et de rébellion qui est le cœur de l’opéra, contribuant avec conviction à l’épaisseur dramatique des scènes de groupe et à la crédibilité de cette communauté de hors-la-loi.
Cette représentation de I Masnadieri a prouvé que cette œuvre de jeunesse, loin d’être un avatar mineur, est une étape cruciale où Giuseppe Verdi, nourri par le génie tragique de Schiller, forge déjà les armes musicales qui feront de lui le maître incontesté du drame lyrique. Un triomphe dont Marseille peut être fière, et qui, espérons-le, ouvrira la voie à de nouvelles productions de cette partition fascinante et injustement délaissée !
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CRITIQUE, opéra (en version de concert). MARSEILLE, opéra municipal, le 8 février 2026. VERDI : I Masnadieri. N. Machaidze, N. Alaimo, A. Poli, G. Manoshvili… Orchestre Phiharmonique de Marseille, Paolo Arrivabeni (direction). Crédit photographique (c) Christian Dresse






