lundi 5 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. HAENDEL : Sosarme. R. Brès-Feuillet, S. Charles, E. Pancrazi, N. Balducci… Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles / Marco ANGIOLONI (3 CD Château de Versailles Spectacles)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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À l’orée de l’année 2026, le label « Château de Versailles Spectacles » nous offre un deuxième cadeau aussi précieux qu’inattendu (après Médée et Jason de Salomon que nous venons de chroniquer dans ces colonnes) : l’enregistrement en première mondiale de Sosarme, Re di Media, l’une des perles les plus méconnues du génie de Georg Friedrich Haendel. Sous la baguette vibrante et passionnée du ténor et chef Marco Angioloni, à la tête du somptueux Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, ce triple-CD (disponible dès ce vendredi 13 février 2026) est une véritable redécouverte, une résurrection qui pulvérise la poussière des siècles pour nous restituer toute la splendeur dramatique et la richesse mélodique d’un chef-d’œuvre.

 

 

 

L’œuvre et son mystère : de Lisbonne à la Lydie antique

Composé à la hâte pour l’ouverture de la saison 1732 du King’s Theatre de Londres, Sosarme est né sous le signe d’un mystère et d’une réécriture politique. G. F. Haendel, alors à la tête de sa « Seconde Académie de Musique », entame l’écriture d’un opéra intitulé Fernando, Re di Castiglia, basé sur un livret d’Antonio Salvi situant l’intrigue dans le Portugal médiéval. Mais voilà qu’aux deux tiers de la composition, les noms des personnages et le décor changent radicalement : le Portugal devient le royaume antique de Lydie, et Fernando se transforme en Sosarme, roi de Médie. Pourquoi ce revirement ? La raison est diplomatique : le livret original mettait en scène un roi portugais en conflit avec son fils, une intrigue jugée trop sensible à l’égard du roi Jean V du Portugal, allié précieux de la Couronne britannique. En transposant l’histoire dans un Orient mythique, Haendel désamorce la polémique tout en conservant la puissance universelle du drame.

Ce drame, justement, est d’une modernité frappante. Loin des intrigues amoureuses conventionnelles de l’opera seria, Sosarme place au cœur de l’action un conflit familial aux résonances politiques brûlantes. À Sardes, le roi Haliate, aveuglé par les calomnies de son conseiller Altomaro, a déshérité son fils légitime Argone au profit de son autre fils, Melo. Argone se rebelle, s’enferme dans la cité assiégée par son propre père, tandis que la mère, Erenice, et la sœur, Elmira, sont déchirées entre les deux camps. Dans cette tempête, Sosarme, roi voisin et fiancé d’Elmira, intervient non en guerrier, mais en médiateur de la paix, tentant de réconcilier un père et son fils. Le public londonien de 1732 y voyait un écho transparent à la querelle publique entre le roi George II et son héritier, le prince Frederick. Cette tension entre passion familiale et raison d’État donne à l’ouvrage une densité psychologique rare, servie par un livret d’Antonio Salvi qui privilégie, selon les spécialistes, l’expression naturelle et émouvante des sentiments.

 

Marco Angioloni : le feu sacré d’un double talent

Confier la direction d’un tel ouvrage à Marco Angioloni s’avère une idée de génie de la part de l’infatigable et insatiable directeur artistique de l’Opéra Royal et de son label discographique, Laurent Brunner. Ce jeune ténor et chef, fondateur de l’ensemble (baroque) Il Groviglio, s’impose comme l’une des figures les plus prometteuses de la scène baroque. Son affinité avec Haendel n’est plus à démontrer, après son premier enregistrement, pour ce même label « Château de Versailles Spectacles », Poro, Re dell’Indie, que nous avions salué pour sa vitalité et sa compréhension intime du style du compositeur. Avec Sosarme, Marco Angioloni franchit un nouveau cap.

Dans le somptueux Salon d’Hercules du Château de Versailles (l’enregistrement fait suite au concert qui y a été donné en live le 16 décembre 2024), il insuffle à l’orchestre une énergie fiévreuse et une clarté rythmique qui font merveille. Les couleurs sont chatoyantes, des éclats cuivrés des trompettes guerrières aux doux gémissements des bois dans les moments de lamentation. Angioloni, en tant que chanteur, comprend instinctivement comment soutenir et faire respirer les voix. Sa direction est souple, dramatique, toujours au service de l’intensité de l’instant. On sent palpiter le cœur de chaque aria, depuis les fureurs belliqueuses jusqu’aux suppliques les plus intimes. Il fait de l’Orchestre de l’Opéra Royal, formation récente fondée en 2019, un instrument à la fois précis et passionné, parfaitement adapté à restituer le pont stylistique que constitue cette œuvre, entre la tradition lullyste et les innovations ramistes à venir.

 

Une distribution aux trois contre-ténors : triomphes et nuances

La distribution, rassemblant certains des plus brillants jeunes chanteurs de la scène baroque, est une des forces majeures de cet enregistrement. Rémy Brès-Feuillet (Sosarme) incarne le roi médiateur avec une noblesse et une chaleur de timbre admirables. Son chant allie une autorité naturelle à une tendresse palpable, particulièrement dans ses duos avec Elmira. La jeune soprano britannique Sarah Charles (Elmira), membre de l’Académie de l’Opéra Royal, est une belle découverte. Son soprano, d’une pureté cristalline et d’une agilité impeccable, traduit à merveille les tourments de la princesse partagée entre l’amour filial et l’amour conjugal – même si on aurait pu rêver d’un format vocal plus lourd (rappelons que le rôle fut créé par Ana Maria Strada, la créatrice également du rôle d’Alcina…). Marco Angioloni (Haliate) apporte toute l’expérience de l’interprète à son personnage. Son Haliate n’est pas un simple tyran, mais un père blessé, tour à tour inflexible et déchiré, dont la colère et les remords sonnent avec une vérité humaine poignante. Le ténor italien ne peut s’empêcher d’incarner, comme à sa bonne habitude, avec le plus profond engament possible chacun des personnages qu’il incarne, une constante chez ce chanteur passionné. Éléonore Pancrazi (Erenice) déploie un mezzo d’une riche profondeur pour camper une reine au cœur brisé, véritable pivot émotionnel de l’œuvre. Ses airs de désespoir sont d’une puissance dramatique saisissante. De leurs côté, Nicolò Balducci (Melo) et Logan Lopez Gonzalez (Argone), tous deux contre-ténors, forment un contraste fascinant. Balducci est un Melo d’une noblesse résignée et d’un timbre velouté. Lopez Gonzalez, en Argone rebelle, fait preuve d’une énergie et d’une présence scénique indéniables, même si son approche vocale, parfois moins nuancée, peut paraître plus directe, voire légèrement stridente dans les moments de plus grande tension, comparée à la finesse de chant de ses partenaires. Enfin, Giacomo Nanni (Altomaro) est un traître parfait. Sa basse sombre et son articulation percutante font du conseiller fourbe un personnage à la fois odieux et fascinant, moteur de toute l’intrigue.

 

Un enregistrement qui fera date

La parution discographique de Sosarme est un événement en ce qu’il comble un manque béant dans le catalogue haendélien – tout en prouvant -, si besoin était, que les trésors oubliés du répertoire peuvent nous parler avec une force intacte. Grâce à la vision à la fois savante et passionnée de Marco Angioloni et à l’excellence de ses interprètes, le label CVS nous offre une version de référence, aussi enthousiasmante sur le plan musical que captivante sur le plan dramatique. Un disque indispensable pour les amateurs de baroque et une splendide porte d’entrée pour les curieux souhaitant découvrir la dimension la plus humaine et politique du génie de Haendel.

 

 

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CRITIQUE CD événement. HAENDEL : Sosarme. S. Charles, E. Pancrazi, R. Brès-Feuillet… Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles / Marco ANGIOLONI (3 CD Château de Versailles Spectacles). CLIC DE CLASSIQUENEWS.

 

 

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