lundi 12 octobre 2026

CRITIQUE, danse. MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 16 décembre 2025. « Theater of Dreams » par Hofesh SHECHTER et la Hofesh Shechter Company

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Dans l’écrin de l’Opéra Berlioz de Montpellier, où il est accueilli en maître des lieux en sa qualité de co-directeur de l’Agora-Cité internationale de la danse et du « Festival Montpellier Danse« , le chorégraphe israélien Hofesh Shechter a déployé, hier soir, la puissance hypnotique de son Theater of Dreams. Cette création, née au Théâtre de la Ville à Paris en juin 2024, a emporté le public montpelliérain dans un voyage sans filet de quatre-vingt-dix minutes. Douze corps et trois musiciens, unis par la seule volonté chorégraphique et la partition originale signée par le chorégraphe himself, ont donné vie à un onirisme d’une intensité rare.

 

Dès les premiers instants, les règles du spectacle classique sont suspendues. Un homme en costume traverse la salle, établissant un contact aussi franc qu’énigmatique avec le public, avant de s’engouffrer derrière un premier rideau. Le songe peut commencer. Ce qui se joue alors n’est pas une narration, mais une immersion totale dans les méandres de la conscience. L’espace se métamorphose en un labyrinthe de plusieurs plans de velours, s’ouvrant et se refermant au rythme capricieux d’un esprit endormi. Ces rideaux, manipulés avec une précision d’horlogerie, isolent des fragments de réalité, révélant par flashes une communauté de dormeurs tour à tour léthargique, frénétique ou en proie à des pulsions primitives. Cette scénographie ingénieuse, servie par les lumières à la fois sculpturales et atmosphériques de Tom Visser, crée une sensation cinématographique, comme un film aux couleurs saturées de rouges et d’ambres prenant vie sous nos yeux.

Au cœur de cette machinerie du rêve, la Hofesh Shechter Company fait la démonstration d’une endurance et d’une virtuosité qui tiennent du prodige. Les douze interprètes traversent l’œuvre sans un instant de répit, incarnant avec une conviction absolue le langage si singulier de Shechter. Leur mouvement, à la croisée d’une danse contemporaine électrique, de pulsions folkloriques et d’une énergie de club underground, est d’une beauté redéfinie, souvent brute et organique. Ils sont tour à tour masse compacte mue par un même souffle, et individualités isolées dans leur monde intérieur. Leur synchronicité dans l’obscurité totale, lors des nombreux black-out, est un exploit technique qui passe presque inaperçu, tant il est au service de la magie de l’instant.

Cette magie opère pleinement grâce à l’union parfaite entre le geste et le son. Shechter, à la fois architecte du mouvement et du paysage sonore, compose une partition qui est l’exact prolongement des corps. Une pulsion rythmique profonde, tantôt feutrée, tantôt assénée avec une puissance tellurique, guide et possède les danseurs. L’arrivée sur scène des trois musiciens en habits écarlates vient complexifier cette symphonie, ajoutant une couche vivante et parfois chaotique au tapis sonore. À un moment, une note poétique et nostalgique, le doux refrain d’une chanson ancienne, perce soudain cette dense texture, créant une respiration d’une rare émotion.

Mais c’est dans son dernier acte que Theater of Dreams révèle son cœur battant et explose de tout son éclat. Après une tension crescendo, l’énergie bascule soudain dans un élan de joie pure et communicative. La musique se fait envoûtante, une invitation irrésistible : les danseurs quittent la scène, investissent les allées, et l’impensable se produit : le public, d’abord spectateur, est happé dans la danse, et toute la salle se retrouve debout à se déhancher comme elle peut parmi les fauteuils (certains se prêtant plus au jue que d’autres) ! La quatrième mur s’efface dans un tourbillon collectif. Cette célébration explosive, cette communion frénétique, est un triomphe de la vie qui jaillit après avoir traversé les ombres du rêve. Elle est l’affirmation ultime du pouvoir du corps et de la musique à nous rassembler.

C’est sur cet élan euphorique que le public montpelliérain, debout et conquis, a salué une ovation mémorable la prouesse de la compagnie et la vision de cet artiste essentiel qu’est aujourd’hui Hofesh Shechter dans l’univers de la danse contemporaine. Une occasion unique de la vivre se présente encore ce soir 17 décembre, et demain 18… à l’Opéra Berlioz de Montpellier !

 

_____________________________________________
CRITIQUE, danse. MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 16 décembre 2025. Hofesh SHECHTER : « Theater of Dreams » (par la Hofesh Shechter Company). Crédit photo (c) Tom Visser

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra (en version concertante). NAPLES, Teatro di San Carlo, le 11 oct 2026. HAENDEL : Alcina. M-A. Sicilia, F. Fagioli, V. Abrahamyan, E....

C'est un véritable triomphe qu'a connu le Teatro di San Carlo de Naples, hier soir, à l'occasion de la...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img