S 62° 58’, W 60° 39’... Les coordonnées GPS qui donnent le titre du spectacle, sont aussi précises que la place des acteurs et le sens de leur travail, sur scène, incertains, remis en question, sous analyse…
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Photo : © Samuel Aranda / Peeping Tom
Un bateau qui pourrait être un chalutier pris, immobilisé dans la banquise et soumis au vent glacial de l’Antarticque… Le tableau dans la pénombre et le bruit du vent très sonore composent une scène primitive d’une beauté tragique. Comme c’était le cas du précédent spectacle que nous avons vu in loco, – une lecture inclassable d’après Didon et Énée de Purcell [2021], on pense assister à une performance alliant poésie de l’absurde et déconstruction délirante des codes du théâtre. Rien de tel en réalité ce soir où la musique certes s’invite, l’opéra aussi [extrait du Trouvère dont la scène d’Azucena au moment le plus tragique du drame verdien…]. Car la troupe de Peeping Tom va bien plus loin qu’une seule performance… Le spectacle questionne au-delà du connu, le sens même du travail d’acteur ; à mesure que l’action se déroule, chaque personnage s’efface derrière l’acteur qui s’adresse sans filtre au réalisateur Francky ; jusqu’où le metteur en scène peut-il aller avec l’interprète? Et prend-t-il en compte réellement le point de vue de ses interprètes ?… précisément l’actrice dans le cas de Mimi… Celle-ci [Eurudike] dans un solo très pertinent dénonce la vision « pervertie » de celui qui la dirige ainsi, vision qui l’assigne toujours à un même type de rôle ; ce qui la rend malade… Elle aussi est coincée dans un unique schéma théâtral.
D’ailleurs tous revendiquent, chacun à leur tour, leur individualité en prenant à partie le « directeur », demandant à couper et interrompre la scène en cours… Comment survivre aux défis d’une création ? C’est ici le point de vue des interprètes performeurs qui s’affirme, en rébellion, contre les fantasmes inacceptables du réalisateur. De sorte que le spectateur comprend qu’il assiste à un tournage et qu’à tout moment les acteurs selon leur ressenti peuvent rompre le fil de la narration scénique.
Plus tard Christina dénonce aussi dans la scène qu’elle doit assumer [mourir sur scène], la seule vision du même directeur [Francky] ; elle fait couper la séquence et demande à ce que soit considérer son propre ressenti comme les éléments de son histoire intime.
Peu à peu ses acteurs se mettent à nu, tombent le masque ; ils révèlent chacun des failles intimes qui les empêchent d’avancer… Echo subtil qui résonne avec le chalut bloqué sur la banquise. Cette nef entravée devient la métaphore de tous.
C’est une lente et progressive introspection dont les spectateurs sont les témoins, en particulier dans le solo final où l’acteur [Romeu] dans un dédoublement de personnalité saisissant, schizophrénique, questionne la finalité et le sens du travail d’acteur. « Si je n’étais pas acteur, je serai un criminel... » : voilà qui est dit et concentre la portée critique de la pièce. Le jeu théâtral revêt une fonction cathartique pour chaque acteur, il en libère les pulsions violentes, l’agressivité malsaine, les frustrations tues.
Dans un déferlement de saynètes qui s’enchaînent, un jeu continu entre fiction et réalité, une succession de solos vindicatifs où chacun revendique son droit à l’existence afin d’accorder ce qu’il joue à ce qu’il est… S’immiscent des alertes très actuelles – wokistes et féministes, où le diktat de la masculinité phallocrate est méticuleusement analysée, relativisée, défaite, déconstruite [cf le monologue final].
Romeu Runa, à l’épreuve d’une masculinité analysée, déconstruite, interrogée, exprime le désarroi de l’interprète saisi, tiraillé entre son identité propre et ce que le metteur attend de lui dans le défi d’une création qui questionne la finalité de son métier (DR)
Nu sur scène, l’acteur traverse la frontière sacrée de la salle [scène / parterre : ce qui sépare symboliquement espace de la fiction / espace du réel] , ce 4ème mur… qu’il franchit, s’adressant alors au public, lui partagent sa solitude et son impuissance… L’implorant même pour qu’un spectateur se lève et l’aide à finir son solo qui est devenu une impasse. Grand moment dramatique qui place le public au cœur de l’action, auquel il est demandé dans un acte fraternel de rendre à celui qui s’est dévoilé, livré, sacrifié,… toute sa dignité, en lui permettant une sortie convenable.
Sauvage et chaotique, le spectacle n’en est pas moins onirique…
Des images d’une poésie ineffable, en majorité liées à la danse que réussit le danseur [Chey]… quand il pêche au rythme d’un concerto de Vivaldi ; quand il accompagne Mimi chantant le rôle d’Azucena ; quand il joue et danse avec le violoncelle sur le toit du bateau… Avec ce travail spécifique, millimétré dans l’enchaînement saccadé des mouvements comme si l’on assistait à un film aux images accélérées puis rembobinées,… dans un enchaînement heurté qui suggère un temps parallèle, à la fois ralenti et accéléré [sa dernière séquence, valise à la main quittant le plateau à cour].
Sans omettre la déploration sur le corps de l’enfant mort magnifiquement accordé à l’Adagio de la Sonate de Chostakovitch. Moment d’une intensité tragique bouleversante.
Le résultat visuel est saisissant et l’on regrette que les parties dévolues à la danse ne soient pas plus nombreuses, commentant ou doublant les nombreux monologues.
Crée en 2023 à Lyon, la production reste impressionnante autant par l’extrémisme et la radicalité de l’écriture que l’imaginaire visuel envisagé par l’alliance des disciplines mêlées. Le spectacle est le plus engagé de la compagnie belge Peeping Tom [fondée en 2000]. Son approche incisive autant que poétique interroge la pratique même de l’art théâtral, sa finalité, la place de l’acteur, la relation du concepteur et metteur en scène avec chaque interprète ; autant d’éléments exacerbés dans le contexte d’une création dont le dispositif met à nu face au public. Brillant, dérangeant, pertinent.
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CRITIQUE, danse. LILLE, Opéra, le 21 nov 2025. S 62° 58’, W 60° 39’ par la Compagnie Peeping Tom. Franck Chartier, Romeu Runa, Chey Jurado, Eurudike De Beul, Christina Guieb…
Distribution
Franck Chartier, concept et mise en scène.
Yi-Chun Liu, Peeping Tom : chorégraphie.
Raphaëlle Latin, conception sonore et arrangements.
Justine Bougerol, Peeping Tom : scénographie.
Tom Visser : conception lumières.
Acteurs : Dirk Boelens, Charlie Cattrall, Eurudike De Beul, Christina Guieb, Chey Jurado, Romeu Runa.
Figurants : Achille Blary, Marion Blary Deleurence.
À l’affiche de l’Opéra de Lille, aujourd’hui samedi 22 [18h], dimanche 23 [16h] novembre 2025 :
https://www.opera-lille.fr/spectacle/s-62-58-w-60-39/
approfondir
LIRE aussi notre présentation et critique de Didon et Énée d’après Purcell par Peeping Tom, a l’affiche du GT de Genève en février 2025 :
https://www.classiquenews.com/grand-theatre-de-geneve-purcell-didon-et-enee-les-20-22-23-25-et-26-fevrier-2025-peeping-tom-le-concert-dastree/
TEASER VIDÉO / PEEPING TOM : S 62 58 W 60 39 (2023 -reprise Lille 2025)






