Dim 29 novembre prochain, Salle Cortot, le pianiste Jean-Nicolas Diatkine propose un nouveau récital plus que prometteur : incontournable et captivant. Jamais à court d’une idée, d’une filiation artistique pertinente, l’interprète si convaincant chez Liszt ou Beethoven, éclaire ce qui relie Brahms à Schubert, sans rien masquer des tempêtes intérieures du grand Ludwig…
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CLASSIQUENEWS : Pourquoi avez vous choisi de débuter ce programme par cette Rhapsodie de Brahms? Quel est son caractère ? Qu’exprime t-elle ?
JEAN-NICOLAS DIATKINE : Brahms a été comme Beethoven conscient de son caractère de passeur, ce qui explique pourquoi sa très forte personnalité musicale ne l’ a pas entrainé vers un égotisme exacerbé, comme le montre son étude méticuleuse de la musique écrite avant lui, jusqu’au moyen-âge. De Même Beethoven s’était plongé dans le style grégorien avant d’écrire la Missa Solemnis. Lorsqu’il a pris connaissance des manuscrits laissés par Schubert, il a été bouleversé par l’idée que ce génie n’ait pas pu les faire éditer de son vivant. Il a donc décidé d’y remédier quarante ans après leur composition avec les trois Klavierstücke D.946 dont je joue le premier. Il ne s’arrêtera pas là, puisqu’en 1897 il présidera l’édition complète des œuvres de Schubert. Ayant moi-même travaillé l’interprétation avec un compositeur, j’ai pu mesurer la vision très particulière qu’un compositeur peut avoir sur un autre, et la lecture très fine sur les non-dits que ceux-ci relèvent dans les partitions. Alors, comment Brahms a-t-il perçu la musique de Schubert ? Cette question m’a fasciné.
En ce qui concerne la Rhapsodie, comme sa dédicataire Elisabeth von Herzogenberg, elle-même compositrice, j’y perçois un épisode d’un roman épique… cela pourrait bien faire référence à Siegfried au moment ou celui-ci reçoit de l’oiseau des révélations essentielles avant de tuer le dragon Fafner. À l’agonie celui-ci reprend alors sa forme de géant « humain » …Il me semble que les caractères évoqués dans cette pièce rendent cette interprétation possible, ainsi que la date de sa composition, trois ans après la création de l’opéra de Wagner à Bayreuth.
CLASSIQUENEWS : Qu’apporte la confrontation des deux Sonates de Beethoven avec les œuvres de Schubert ?
JEAN-NICOLAS DIATKINE : La Sonate « Pastorale » op.28 correspond à un tournant dans le style de Beethoven : elle succède à la dramatique Sonate op.27 et son premier mouvement évoquant une marche funèbre, où Beethoven enterre son amour déçu pour la princesse Guicciardi. L’extraordinaire vitalité de Beethoven lui permet de surmonter cette épreuve dans un mouvement de renaissance créative. La Sonate « Pastorale » explore en effet un monde nouveau, marqué par l’usage fréquent des extrêmes graves en même temps que les aigus, probablement à cause de sa surdité naissante qui le gênait pour percevoir les médiums. De ce handicap, Beethoven a fait une force : de là naît une impression d’espace en trois dimensions, avec l’apparition de sons et de mélodies « lointaines », particulièrement dans les 3e et 4e mouvements. Celles-ci viennent par opposition renforcer le caractère intime totalement dépourvu de théatralité que l’on observe dans l’andante. J’y trouve précisément un point commun avec la musique de Schubert. Au contraire, le torrent impétueux de l’Appassionata nous emmène dans le monde de l’action sur la scène de la réalité, au moyen d’une projection des sentiments sans aucune retenue. Ces deux mondes opposés se mettent merveilleusement en valeur en étant confrontés.
CLASSIQUENEWS : Vous avez intitulé le programme de l’ombre à la lumière. Pour quelles raisons ?
JEAN-NICOLAS DIATKINE : De son vivant, Schubert n’a pu faire éditer que quelques œuvres majeures, contre 193 danses de salon ! Ses éditeurs lui reprochaient non seulement la longueur effective de ses compositions, mais aussi ses extraordinaires digressions tonales, comme quelqu’un qui ne peut s’empêcher de vous raconter une nouvelle histoire au milieu de son récit, au point de s’y perdre pour mieux se retrouver. Face à un Beethoven déjà reconnu et venant de disparaître, les éditeurs avaient fait leur choix. Par exemple, ses impromptus op.90 lui ont été retournés par les éditions Schott avec ce mot : « Nous avons eu l’occasion d’envoyer d’ici à Paris les Impromptus (…) Ils nous ont été renvoyés avec l’observation que ces œuvres sont trop difficiles pour des petites choses et qu’elles ne trouveraient pas leur public en France. » Comme je l’évoquais plus haut, c’est grâce à des grands compositeurs comme Brahms que Schubert a été révélé bien après sa mort, sans oublier Schumann et bien sûr Liszt.
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouveau programme à Cortot par rapport à vos précédents ? Que prolonge t il? Qu’ouvre t il comme nouvelles perspectives ?
JEAN-NICOLAS DIATKINE :
Une fois un programme donné en public et le plus souvent possible, j’aime aussi repartir de zéro, parce que le passé a disparu, et que je n’ai pas peur du vide. Je choisis aussi mon programme comme si c’était le dernier, ce qui m’amène à me lancer parfois un défi pour n’avoir aucun regret. C’est ma façon de renaître.
Propos recueillis en novembre 2025
concert
Récital Brahms, Beethoven, Schubert, dim 29 novembre 2025, 19h30, Paris, Salle Cortot.– LIRE notre presentation du concert : https://www.classiquenews.com/paris-salle-cortot-samedi-29-nov-2025-recital-jean-nicolas-diatkine-piano-beethoven-schubert-brahms/
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