Fondé en 1966 par le légendaire pianiste hongrois György Cziffra, le Festival de La Chaise-Dieu est depuis près de six décennies un phare culturel international, niché au cœur de l’Auvergne. Chaque année, de la mi à la fin août, ce festival transforme le patrimoine architectural exceptionnel de la région – églises, abbatiales et villages médiévaux – en écrin pour des performances musicales d’exception. Son ADN unique allie musique symphonique, répertoire sacré et virtuosité pianistique, dans une programmation délibérément généraliste qui embrasse toutes les époques, de Monteverdi à Philip Glass. Cette 59e édition (du 20 au 30 août 2025) marque un tournant sous l’égide de son nouveau directeur, Boris Blanco, jeune violoniste et visionnaire de 30 ans, qui incarne une relève audacieuse. Dans notre interview exclusive parue en juillet dernier, Boris Blanco soulignait sa volonté de rendre ce festival « populaire au sens noble« , en célébrant la beauté sans compromis tout en demeurant accessible… une ambition pleinement réalisée dès cette ouverture !
Pour cette édition, il ose un pari magistral : inviter pour la première fois la Compagnie La Tempête et son génial fondateur Simon-Pierre Bestion, dont le spectacle « Vêpres Nocturnes » a déjà ébloui l’Europe entière (nous en avions déjà rendu compte il y a deux ans au Festival Pulsations! à Bordeaux). Au programme : les Vêpres op. 37 de Sergueï Rachmaninov (ou Vigiles nocturnes), chef-d’œuvre monumental du chant choral orthodoxe, entrelacé d’Hymnes byzantins ancestraux. Simon-Pierre Bestion, en alchimiste visionnaire, fusionne ces répertoires a priori distants pour créer un voyage onirique à travers le temps et l’espace. Les voix a cappella de l’ensemble – 32 chanteurs d’une homogénéité parfaite ! – s’emparent de partitions où la spiritualité devient palpable à chaque mesure et durant plus d’une heure durant. Composées en 1915, ces Vêpres mêlent modes znamenny, grecs et kiéviens, oscillant entre austérité et volupté harmonique. Le contre-si bémol grave des basses (une prouesse légendaire) ont fait vibrer les pierres séculaires de la cathédrale, tandis que de nombreux Hymnes byzantins, délivrés par le chanteur roumain Adrian Sirbu (et repris parfois par le choeur tout entier), chantre aux vocalises hypnotiques, incarnant ces monodies ancestrales qui scandent le temps tout en l’étirant vers l’infini.
L’innovation radicale – même si elle est maintenant la marque de fabrique de La Tempête – réside dans la spatialisation du son et de la lumière – un procédé repris depuis par nombre d’autres formations, tel que le Tenebrae Choir entendu la veille à Souillac (dans le cadre du festival de Rocamadour, pour un autre moment d’absolue beauté…). Le “spectacle” repose pour beaucoup sur des déambulations sacrées : les chanteurs, répartis dans la nef, les bas-côtés et même les tribunes, créent un effet de stéréophonie naturelle. Les processions – lentes, hiératiques – jalonnent l’espace, faisant du public un participant actif dans ce rituel. Côté visuel, des miroirs lumineux – stratégiquement disposés – amplifient la solennité des voix et des gestes. Les jeux d’ombres et de reflets évoquent une cérémonie byzantine revisitée par l’art contemporain, où le sacré devient tangible.
La Tempête excelle dans une homogénéité vocale rare – sopranos lumineuses, basses sépulcrales – tout en laissant éclore des solistes exceptionnels : Mathilde Gatouillat (alto) et Édouard Monjanel (ténor) irradient dans les sections solo. L’ensemble, bien que non spécialiste des traditions orthodoxes, s’approprie ce répertoire avec une authenticité bouleversante, notamment dans les transitions insensibles entre Rachmaninov et les hymnes byzantins, te le « Nunc Dimittis » en mode kiévien enchaîné sur un « Kyrie eleison » lancinant.
En invitant La Tempête en ouverture, Boris Blanco affirme son ambition : conjuguer exigence et accessibilité, patrimoine et innovation. Simon-Pierre Bestion, quant à lui, confirme son statut de génie visionnaire, capable de transcender les codes du concert traditionnel pour créer une expérience totale, où musique, architecture et lumière ne font qu’un. Comme nous l’avions écrit il y a deux ans, cette performance « réinvente le rituel du concert pour le rendre familier et intime« , tout en étant avant tout… une célébration collective de la beauté !
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CRITIQUE, festival. LE PUY, 59e Festival de La Chaise-Dieu (Cathédrale du Puy), le 20 août 2025. « Vêpres Nocturnes ». Compagnie « La tempête », Simon-Pierre Bestion (direction). Crédit photographique © Vincent Jolfre







