La 29ᵉ édition du festival « Vaison Danses » s’est ouverte le 9 juillet, au Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine avec une émotion palpable. Avant même le premier pas de danse, un hommage poignant a été rendu au photographe historique du festival, Guy Martin, disparu plus tôt dans l’année. Sa chaise, restée symboliquement vide, a rappelé que cette édition serait marquée par la mémoire autant que par la création. Dans ce cadre chargé d’histoire, la pièce de la célèbre chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker – Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione (co-écrite avec Radouan Mriziga) – s’est imposé comme un manifeste chorégraphique urgent, interrogeant notre rapport au temps et à la nature.
Le choix des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi, tube absolu du baroque, pouvait sembler risqué. Pourtant, De Keersmaeker et Mriziga en subliment la familiarité par une approche déconstructiviste. La version enregistrée par la violoniste Amandine Beyer (collaboratrice historique de « Rosas« , la compagnie de danse d’Anne Teresa de Keersmaeker) est jouée par bribes, hors séquence, entrecoupée de longs silences. L’été succède au printemps sans logique, comme un climat déréglé. Les danseurs scandent la rythmique de Vivaldi par des claquettes (José Paulo dos Santos), des souffles animaux (Boštjan Antončič), ou des galops soudains, faisant du mouvement un prolongement organique de la musique. Un sol nu strié de cercles entrelacés – signature géométrique de De Keersmaeker – évoque autant les orbites célestes que la fragilité des écosystèmes.
Quatre Danseurs pour Quatre Saisons en Péril
Les interprètes, vêtus de shorts amples et de peignoirs transparents (costumes d’Aouatif Boulaich), incarnent une humanité en lutte contre la disparition des cycles naturels. Boštjan Antončič (vétéran de « Rosas ») ouvre le spectacle en silence, mimant l’envol d’un rapace avant une chute brutale. Son solo, ponctué de torsions et de cris étouffés, pose d’emblée l’urgence écologique. Nassim Baddag (ancien breakdancer) insuffle une virtuosité hip-hop, avec des ralentis aériens qui défient la gravité. Son style « dissonant » rappelle que la nature résiste par l’imprévisible. Lav Crnčević et José Paulo dos Santos, avec leur duo en claquettes sur le premier mouvement du Printemps, transforme la danse en percussion vive, symbole d’une renaissance incertaine.
Dans cette pièce qui a valeur de manifeste, les chorégraphes questionnent : « Est-ce qu’il y a encore des saisons ? ». Le désordre des concertos et les gestes saccadés (semailles, envols d’oiseaux) illustrent un monde où les repères naturels s’effacent. Région-carrefour menacée par le dérèglement climatique et les tensions géopolitiques, la méditérranée incarne les échanges fragiles entre humains et environnement. Mais des déguisements animaliers furtifs, des courses-poursuites clownesques entre les danseurs, rappellent que le vivant persiste par la fantaisie.
L’engagement physique des danseurs (80 minutes sans relâche) et la cohérence du propos écologique ont offert une véritable expérience cathartique. Il Cimento dell’Armonia e dell’Inventione est bien plus qu’une relecture de Vivaldi : c’est un rituel chorégraphique pour une planète en péril. Si quelques longueurs apparaissent dans les séquences répétitives (notamment les tours vertigineux), elles rappellent paradoxalement l’essoufflement des cycles naturels.
Une ouverture magistrale pour un festival qui, dès sa 29ᵉ édition, place la barre très haut !
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CRITIQUE, festival. VAISON-LA-ROMAINE, XXIXème Festival « Vaison Danses » (Théâtre Antique), le 9 juillet 2025. ANNE TERESA DE KEERSMAEKER : « IL Cimento dell’Armonia e dell’Invenzione ». Crédit photo Photos © Anne Van Aerschot





