dimanche 18 octobre 2026

CRITIQUE, festival. SOFIA, opéra de Sofia, du 28 juin au 3 juillet 2025. WAGNER : Der Ring des Nibelungen. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Sofia. Plamen Kartoloff / Evan-Alexis Christ

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le metteur en scène (et directeur de l’Opéra de Sofia) Plamen Kartaloff a une fois de plus transformé l’Opéra de Sofia en épicentre wagnérien avec sa production du Ring des Nibelungen, présentée cette année du 28 juin au 3 juillet 2025 – dans le cadre de son festival annuel dédié à Richard Wagner (depuis 2023). Cette Tétralogie, portée par une mise en scène visionnaire, un orchestre électrisant dirigé par Evan-Alexis Christ, et une distribution majoritairement bulgare, a conquis un public accouru des quatre coins de l’Europe.

 

Plamen Kartaloff a transformé la tétralogie wagnérienne en une fresque visuelle et philosophique unifiée par le symbole du triskèle (cercles géocentriques). Ce motif, représentant la « spirale de la vie », structure chaque opéra tout en créant une continuité scénographique. Dans Das Rheingold (visible ici) les triskèles immergés dans une piscine centrale, éclairés en bleu électrique, forment un vortex liquide. Les Filles du Rhin (Woglinde, Wellgunde, Flosshilde) nagent littéralement dans cet espace, utilisant des trampolines pour simuler des mouvements de vagues. Des projections de reflets aquatiques envahissent le fond de scène, créant une illusion de profondeur abyssale. Pour l’antre d’Alberich, les triskèles se disloquent en structures métalliques anguleuses. Des jeux de lumières stroboscopiques (Andrej Hajdinjak) et des fumées denses évoquent la forge infernale, tandis que les enclumes (18 en tout !) résonnent depuis les coulisses, conformément à la partition de Wagner. La transition du fluide au métallique illustre la perversion de la nature par la cupidité. La chute d’Alberich dans le Rhin, où il est encerclé par des projections de vagues dévorantes, souligne la circularité du destin — un thème central du Ring.

Dans Die Walküre (visible ici)  la hutte de Hunding est un triskèle brisé, recouvert de neige artificielle, forme un cercle de pierres ancestral. Des ombres projetées (représentant le frêne sacré) envahissent le sol lors de la scène de reconnaissance entre Siegmund et Sieglinde, liant leur destin à la mythologie nordique. Pour la célèbre “Chevauchée des Walkyries”, les huit guerrières émergent d’un brouillard rougeoyant, juchées sur des plateformes suspendues évoquant des rochers célestes. Leurs capes pourpres flottent sous des ventilateurs cachés, créant un effet de vol stylisé. Des projections de runes scandinaves défilent sur le cyclorama durant leur cri de guerre. La scène finale de Wotan entourant Brünnhilde d’un anneau de feu utilise des flammes virtuelles projetées sur un écran de fumée. Les triskèles s’embrasent en synchronie avec l’orchestre, fusionnant le leitmotiv du feu (Loge) et de la malédiction — une métaphore de l’implosion des Dieux.

Dans Siegfried (voir ici), la forêt au centre du livret devient organisme vivant. Des triskèles recouverts de mousse et de lianes forment des dômes végétaux. Des projections d’arbres en croissance accélérée répondent aux cuivres de l’orchestre, tandis que l’Oiseau (soprano suspendue à un trapèze) survole la scène dans une cage lumineuse en forme de sphère. Pour représenter Fafner en dragon, plutôt qu’un costume réaliste, Kartaloff opte pour une abstraction : des lasers verts dessinent les contours du dragon, pilotés depuis la fosse par des techniciens. La « peau » de Fafner est un écran translucide où défilent des algorithmes évoquant sa mutation monstrueuse. Quant à la forge de Siegfried, elle intègre des étincelles réelles (système pyrotechnique à froid) et des sons d’enclume spatialisés. Quand l’épée brisée est reforgée, les triskèles pivotent pour former une étoile, symbolisant la renaissance héroïque.

Pour Götterdämmerung (voir ici), un triskèle doré géant forme le palais des Gibichungen. Des colonnes de lumière blanche (évoquant le pouvoir stérile de Gunther) croisent des ombres noires (Hagen), tandis que des miroirs brisés reflètent la duplicité des personnages. Dans la fameuse scène d’Immolation finale, Brünnhilde chante son monologue sur un cheval stylisé en métal rouillé. Le bûcher s’embrase via des projections de flammes dansantes, tandis que des paillettes argentées (l’or du Rhin restitué !) tombent du ciel. Le Valhalla brûle en hologramme, remplacé par une aurore boréale verte, l’Espoir selon Kartaloff. Les filles du Rhin récupèrent alors l’anneau dans un bassin vide, soulignant le retour à l’équilibre naturel. Le triskèle central se désagrège lentement en poussière lumineuse, clôturant le cycle de la démesure par une purification visuelle… C’est tout simplement superbe à voir !

 

 

Comme toujours, l’Opéra de Sofia peut interpréter la plupart des rôles avec sa propre troupe. Mais on a également assisté à d’excellentes performances de certains invités. La Bulgare Iordanka Derilova a été tout simplement superbe, tant par son soprano au dramatisme intense que par son interprétation talentueuse de l’une des meilleures Brünnhilde du moment (dans Le Crépuscule des Dieux), tandis que a compatriote Radostina Nikolaeva n’a pas moins démérite (dans le même rôle) dans La Walkyrie, avec une voix tranchante et acérée dans l’aigu, mais sachant s’adoucir et s’humaniser dans les suppliques adressées à son père dans le finale. Le Britannique Thomas Hall a brillé en Wotan dans L’Or du Rhin et La Walkyrie, tout comme le Hongrois Krisztián Cser qui reprenait le rôle dans Siegfried. Le danois Magnus Vigilius a incarné un Siegfried éclatant de santé et avec un charisme rayonnant (dans Siegfried) tandis que Kostadin Andreev a lourdement déçu dans la reprise du rôle dans Le Crépuscule, avec une voix fatiguée et de piètres qualités d’acteur. La basse bulgare Petar Buchkov en Fafner (puis Hagen), l’Alberich de Plamen Dimitrov, et l’Erda de Vesela Yaneva ont également fait grande impression, parmi la multitude de leurs confrères et consoeurs dont aucun.e. n’a démérité (hors le cas déjà cité). 

Sous la baguette dynamique du chef greco-américain Evan-Alexis Christ – déjà à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Sofia dans une Elektra vue un mois plus tôt à l’Opéra d’Istanbul -, la phalange “maison” a livré une performance puissante et nuancée : les leitmotivs (destin, épée, or) ont notamment été articulés avec une clarté remarquable, notamment dans la « Marche funèbre » de Götterdämmerung. Christ a utilisé ici une version orchestrale adaptée aux théâtres de taille moyenne, sans sacrifier la grandeur wagnérienne. Une quadruple production qui consolide Sofia comme le Bayreuth des Balkans !

 

 

 

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CRITIQUE, festival. SOFIA, opéra de Sofia, du 28 juin au 3 juillet 2025. WAGNER : Der Ring des Nibelungen. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Sofia. Plamen Kartoloff / Evan-Alexis Christ. Crédit photo © Opéra de Sofia

 

 

 

 

 

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