Toulouse. Théâtre du Capitole. Le 17 décembre 2010. Mitch Leigh : L’Homme de la Mancha. Comédie musical de Dale Wasserman. Didier Benetti, direction.

Le mythe de Don Quichotte reste porteur. Dans cette adaptation française en forme de comédie musicale, le Capitole de Toulouse en coproduction avec l’Opéra de Monte-Carlo, propose une production attachante et très lyrique.

Don Quichotte éternel

Quelle bonne idée ! Pour changer des opérettes, en cette fin d’année froide, Frédéric Chambert invite à Toulouse une adaptation de Don Quichotte. Cet Homme de La Mancha est la version remaniée par Jacques Brel de la comédie musicale Man of la Mancha du trio Dale Wassermann, Mitch Leight et Joe Darion crée en 1965. Jacques Brel a ensuite immortalisé sa version française en 1968 avec le succès que l’on sait. Cette version française est présentée au Capitole en co-création avec l’Opéra de Monte-Carlo. La distribution privilégie des chanteurs d’opéras et l‘Orchestre du Capitole offre une grande amplitude à la partition qui bénéficie rarement de tels moyens. Donnée sans sonorisation (sauf certains instruments ?), l’effet opératique domine avec des nuances très riches. Ainsi le prélude avec des cuivres profonds campe d’emblée une atmosphère lourde qui sied admirablement à ce roman, le premier de l’histoire de l’humanité, qui a tant fait pour la naissance de la pensée libre, amie de l’imagination, opposée à la scholastique, trop souvent ennemie du bonheur. Cette pièce joue très habilement d’une double mise en abyme judicieuse : Cervantes lui même, dans les geôles de l’inquisition, improvise avec ses compagnons d’infortunes, la pièce qui narre les aventures de l’Homme de la Mancha, le chevalier à la triste figure, notre bien aimé Don Quichotte.

La mise en scène de Jean-Louis Grinda en rajoute une seconde en faisant débuter la pièce, lumières de la salle allumées et rideau ouvert, chaque personnage arrivant tranquillement sur scène. L’effet est un peu lent car ce n’est qu’insensiblement que le silence s’installe et que la lumière décroît mais renforce l’effet de l’entrée fracassante de l’orchestre qui annonce une belle interprétation musicale. La direction de Didier Benetti est précise et énergique. Il dose admirablement les contrastes et les dynamiques de l’œuvre. Les grandes scènes chorales sont parfaitement maîtrisées et le final, qui sera trissé, prend une autre dimension avec de tels moyens. La mélancolie profonde de la pièce est équilibrée par la musique qui coule facilement. Le sens de cette œuvre est limpide : un refuge dans la création artistique, avec les plus mauvais des hommes, et la valorisation de l’imaginaire, par la voix du fougueux chevalier, construisent un profond désir d’échapper à la réalité violente et laide. Le message reste des plus actuels !

La distribution comprend de belles voix. Nicolas Cavallier campe un fier hidalgo, Cerventés impressionnant de noblesse et Don Quichotte animé d’une passion débordante qui en le perdant lui donnera l’immortalité. Vocalement la voix parlée impressionne par sa puissance, la voix chantée de baryton-basse est belle mais la diction se ramolli un peu. La rigueur du chanteur d’opéra devra s’assouplir pour mettre en valeur la souplesse de la comédie musicale qui paraît ici trop corsetée. Son incarnation du personnage est remplie d’humanisme et de tendresse. Sa Dulcinea, Marie-Ange Todorovitch, joue d’un physique agréable et d’une belle voix de mezzo corsée. La difficile maîtrise du passage de la voix parlée au chant la met quelques fois en danger mais les moyens vocaux si conséquents sont admirablement utilisés pour lancer le célèbre « Rêver un impossible rêve, porter le chagrin des départs… » du final. La version opératique de cet ensemble, avec un crescendo brûlant, arrache une belle émotion au public. Le plus équilibré, entre les aspects théâtraux et musicaux de son rôle, est le Sancho Pança de Rodolphe Briand. La conduite de la voix est admirable, les textes dits comme chantés ont la même précision et la même lisibilité. Le jeu de l’acteur est tour à tour émouvant ou drôle. C’est lui qui domine la scène de bout en bout. Bien connu du public du Capitole il a bénéficié d’une ovation méritée. Les autres chanteurs-acteurs sont engagés et pertinents. Franck T’Hézan est une Gouverneur sensible et touchant, Jean-François Vinciguerra entre ces nombreux rôles reste un Chevalier aux miroirs terrifiant de présence. Il faudrait les citer tous, jusqu’aux plus humbles admirablement présents, comme Bruno Comparetti ténor au métal rare. Une belle soirée théâtrale et musicale qui fait honneur au Capitole dans une production très habile, avec des décors intelligents, des costumes sobres et des éclairages d’une grande subtilité. Un choix original récompensé par des ovations enthousiastes du public.

Toulouse. Théâtre du Capitole. Le 17 décembre 2010. Mitch Leigh (né en 1928) : L’Homme de la Mancha. Comédie musical de Dale Wasserman, paroles de Joe Darion, adaptation française de Jacques Brel. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; Décors : Bruno de Lavenère ; Costumes : David Belugou ; Lumières : Jacques Chatelet. Avec : Cervantes/Don Quichotte : Nicolas Cavallier ; Aldonza/Dulcinea : Marie-Ange Todorovitch ; Sancho Pança : Rodolphe Briand ; L’ Aubergiste : Chritine Solhosse ; Le Gouverneur/L’Aubergiste : Franck T’Hezan ; Un Duc/Docteur Carrasco/Le Chevalier aux miroirs : Jean-François Vinciguerra ; Pedro : Pierre Doyen ; Juan : Guy Bonfiglio ; Tenorio : Alain Gabriel ; Antonia : Laure Laure Baert ; Le Padre/Un muletier : Jean-Philippe Corre ; Maria/Femina : Estelle Danière ; Le Barbier/Un muletier : Philippe Ermelier ; Anselmo : Bruno Comparetti ; José : Fernand Bernardi ; Paco :Vincent Vittoz ; Le Capitaine de l’inquisition : Jean-Claude Barbier. Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : Didier Benetti.

Illustrations: © P.Nin 2010

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