CD, compte rendu critique. Joyce & Tony : Joyce DiDonato, mezzo-soprano et Antonio Pappano, piano (1 cd Erato 2014)

joyce-tony-didonato-pappano-recital-live-at-wigmore-hall-septembre-2014-2-cd-ERATO-cd-review-compte-rendu-critique-CLASSIQUENEWSCD, compte rendu critique. Joyce & Tony : Joyce DiDonato, mezzo-soprano et Antonio Pappano, piano (1 cd Erato 2014). Erato nous lègue un superbe programme nĂ© de l’entente artistique entre une diva et un pianiste prĂŞts Ă  toutes les nuances… D’abord, la diva amĂ©ricaine s’impose en dĂ©but de rĂ©cital dans un long monologue, enrichi de traits pianistiques ciselĂ©s il est vrai (tout l’art du Pappano complice se dĂ©voile dès le dĂ©but), qui redevable de l’esthĂ©tique raffinĂ©e des Lumières, met en avant son style de belcantiste affĂ»tĂ©e… Haydn, admirablement dĂ©fendu ici, se plaĂ®t Ă  dĂ©tailler chaque saillie intĂ©rieure de l’hĂ©roĂŻne, son Ariane palpite continĂ»ment : du pardon Ă  la rage, car ici malgrĂ© le dĂ©sir d’oubli, l’abandonnĂ©e par ThĂ©sĂ©e, figure de l’amoureuse dĂ©munie et trahie,ne peut Ă©carter la brĂ»lure de l’abandon ni la morsure de la trahison. Un cĹ“ur blessĂ© qui n’arrive pas Ă  maĂ®triser sa haine irrĂ©pressible… La cantate de 1789, que Haydn prit soin encore de jouer lors de sa tournĂ©e Ă  Londres, semble rĂ©sumer toutes les passions du coeur humain.
Louons surtout les accents maitrisĂ©s d’une râgeuse expressivitĂ© linguistique : toutes les nuances d’un cĹ“ur trahi s’y succèdent : invectivant, languissant, et bientĂ´t murmurant au souvenir des effusions passĂ©es et perdues, enfin l’appel Ă  la paix intĂ©rieure et surtout le poison de l’aigreur outragĂ©e qui en fin de cantate (presque 20mn quand mĂŞme!), emporte la fin de l’Ă©pisode. La longueur du souffle, la justesse contrĂ´lĂ©e de l’Ă©mission, l’Ă©clat des nuances vocales et l’articulation sont splendides.

La facĂ©tie des Rossini fait un heureux contraste: BeltĂ  crudele (1821) en particulier fait surgir en filigrane, cet humour parodique propre au compositeur italien romantique. La riche palette expressive de la mezzo l’aborde avec un feu et une passion, d’autant mieux chauffĂ©s par la cantate de Haydn. La rĂ©vĂ©lation vient des chants du soir (1908) du napolitain Santoliquido dont le style se rapproche par son expressivitĂ© linguistique des vĂ©ristes italiens :  surtout son inspiration mĂ©lodique si ardente et passionnĂ©e se rĂ©vèle …. finement puccinnienne. A croire que le compositeur passe en revue en offrant leur profil le plus intense, chaque hĂ©roĂŻne qu’a portraiturĂ©e Puccini : Tosca, Mimi, Cio Cio San semblent paraĂ®tre dans l’incarnation palpitante toujours proche du texte qu’en offre la diva du Kansas. La couleur tragique, filigranĂ©e par le ruban embrasĂ© de Joyce, fait merveille dans la dernière mĂ©lodie parfois extatique souvent Ă©chevelĂ©e signĂ©e De Curtis (Non ti scordar di me), prière amoureuse radicale, dont la diva habitĂ©e laisse un tĂ©moignage hallucinĂ©, d’une ivresse enchantĂ©e.

C’est un prĂ©lude dramatique idĂ©al pour la seconde partie du rĂ©cital qui regroupe des songs du Nouveau Monde, si proche  par leur jeu expressif des airs et mĂ©lodies d’opĂ©ras initialement abordĂ©s. La chanteuse y dĂ©ploie une rĂ©elle habiletĂ© sensible, en diseuse autant qu’en actrice, et dans l’amĂ©ricain, fait Ă©tinceler comme dans l’italien, les mille nuances d’un cĹ“ur touchĂ©, ivre, parfois facĂ©tieux (Kern : Life upon the wicked stage) ou parodique : mais Ă  travers les 14 chansons qui empruntent pour beaucoup Ă  la fantaisie dĂ©lirante de Broadway, c’est l’art de la tragĂ©dienne et de l’amoureuse enchantĂ©e, enivrĂ©e qui surgit et s’affirme d’Ă©pisode en sĂ©quence, vrais opĂ©ras en miniature. La DiDonato sait incarner et nuancer un personnage avec une vibration remarquable, y compris dans sa variation brĂ©silienne (Food for Thought de Villa-Lobos ; extrait de sa Magdalena de 1948)… 3 “encore”/bis confirment cette rage expressive subtilement contrĂ´lĂ©e : chacun standard cĂ©lĂ©brissime, My funny Valentine de Rodgers et Hart de 1937, All the things you are d’Hammerstein de 1939 (et qui marqua les adieux de Kern Ă  Broadway), I love a piano d’Irving Berlin (1915 : clin d’Ĺ“il Ă  peine voilĂ© au pianiste en parfaite entente) sans omettre l’enchanteur Over the rainbow, l’Ă©ternelle prière Ă©crite pour Le Magicien d’Oz de 1939. La sensibilitĂ© palpitante de la cantatrice rĂ©gale son auditoire dans ce live londonien des 6 et 8 septembre 2014, oĂą se dĂ©voile une complicitĂ© rare avec le Pappano pianiste.

CD, compte rendu critique. Joyce & Tony : Live at Wigmore Hall. Joyce DiDonato, mezzo-soprano et Antonio Pappano, piano. Haydn, Rossini, Santoliquido. Foster, Kern, Berlin, Villa-Lobos, Rodgers, Nelson, Dougherty… RĂ©cital live enregistrĂ© au Wigmore Hall de Londres, les 6 et 8 septembre 2014. 2 cd Erato 0825646 107896.