Compte rendu, opéra. Marseille. Théâtre du Lacydon, le 16 novembre 2014. Messager : Véronique, 1898. Valérie Florac, piano et direction

Belle et bonne idée : créer une troupe d’artistes du cru et leur donner la possibilité de s’exprimer sur scène, en troupe. Belle et bonne troupe que celle de ces jeunes et beaux chanteurs menés tambour battant par le dynamique et enthousiaste Mikhael Piccone qui signe mise en scène et part de l’adaptation avec ses complices Gwennaelle Seiferer et Marion Gregori. Le résultat : un spectacle réjouissant, plein d’allant et de talent à partir d’une œuvre dont la musique résiste encore au temps, au moins deux airs, mais dont le texte est passablement vieillot.

 

 

 

La nouvelle Véronique : au poil !

 

messager andre220px-André_MessagerL’œuvre. Encore que peu originale mais courante à la scène, l’intrigue, le déguisement pour faire advenir la vérité, ici un travestissement de la fiancée incognito pour jouer et déjouer un Vicomte criblé de dettes et coureur de dot et jupons, pourrait être du Marivaux, du Da Ponte/Mozart. Mais la trame, sans frôler le drame (un adultère, une rupture, une aventure et mariage faussés), est desservie par un texte d’une fadeur bourgeoise qui, sans être tiré par les cheveux, est loin d’être ébouriffant, de décoiffer. Et c’est là que nos lascars, sans se faire des cheveux, ont saisi la fortune par un cheveu, par la chevelure, en ont fait des frisettes et des risettes, et même paré les personnages de perruques et de nouveaux noms qui sont un programme digne d’un salon, sinon de la haute, de coiffure. Dans ce monde bourgeois où prime l’intérêt, où Guizot, ministre de Louis-Philippe, sous le règne duquel se passe l’action, lançait le fameux « Enrichissez-vous ! », cette Nouvelle Véronique, sans que cela tienne à un cheveu, ou plutôt oui, tout se monnaie non en monnaie de songe mais de singe : au cheveu près ! On ne paie pas rubis sur l’ongle mais sous l’angle de sa chevelure, on ne paie pas sur sa mine, sur sa tête, mais sur sa crête : on paie sur la mine plus ou moins riche de ses cheveux plus ou moins fournis! Et de tant devoir, de tant de dettes, certains, sans un radis, ont les cheveux ras, sans être rasoir, menacés de calvitie totale par les remboursements.

Réalisation et interprétation. La mise en scène de Piccone, sur ce postulat chevelu farfelu, fourmille de trouvailles, de détails cocasses colorés où l’on retrouve sa veine et sa verve comique, bien servie par les échos coloristes des costumes et des perruques du quatuor Agnès Pasqualini, Mireille Frayssinhes, Marie Pons, Marion Redoutey, qui bien attifent et affublent un quatuor de belles plantes du fleuriste, Alice Buro, Sabrina Kilouli, Marie Pons, Laura Stamboulis, de beaux tailleurs et de perruques platine d’abord, rousses ensuite pour la suite de demoiselles d’honneur de la noce qui font jeu même avec la botte de carottes : un carré de dames bien sexy pour la sage robe virginale de mariée de la Véronique dévoilée. On apprécie également l’harmonie de la robe de la tante qui joue même avec celle de son parapluie, et l’arc-en-ciel de la robe de la volage Agathe, la belle Émilie Cavallo à la superbe voix. Jolie harmonie des couleurs et des ensembles vocaux.
Mais la trouvaille essentielle est d’avoir fait de Florestan, ci-devant Vicomte de Cheveux courts (Gilen Goicoechea) menacé, pour dettes, d’être rasé à zéro comme son compte en banque, un rocker, le rocker par excellence, un Elvis Presley en blouson de cuir et le cuir chevelu brillantiné pour ce brillant ténor —pardon— baryton brillantissime, timbre chaud de chaud lapin, voix sonore, ample et large comme ses épaules de rouleur de mécaniques et comme son ego, miroir en main pour vérifier sa rutilante dentition (« Cheese ! ») et sa coupe de cheveux soigneusement et amoureusement plaquée de sa main et de ce peigne qui ne le quitte pas.
Le destin de son compère Loustot, baron de Frisette sans un poil, tient à lui par un cheveux pour récupérer les siens si l’ami règle ses dettes grâce au mariage d’argent. Il est campé avec drôlerie par l’excellent ténor Guilhem Chalbos qui pourrait crier « Chauve qui peut ! » avec le cocu Coquenard, la basse sombre Guillaume Barralis, dont le manteau est aussi enrichi des scalps d’autrui, signe extérieur de richesse, que son crâne en est pauvre, et le front, orné par sa femme et Florestan, est nu comme un œuf, le faisant rêver de la promotion d’une perruque. On ajoutera à ces bien chantants mâles en mal de cheveux ou mariage, le drolatique Séraphin d’Angelo Citriniti, sorte de Napolitain frustré par sa femme, la jolie Alexia M’Basse, couple haut en couleur.
Côtés dames de la high society, il faut saluer l’aisance scénique d’Annabelle Sodi-Thibault en Ermerance de Cheveux durs/Estelle, tante aristo et pincée qui en pince pour l’humble fleuriste Coquenard. Véronique —pour le dragueur Florestan— en grisante grisette (mais en robe vichy et non en grisaille ouvrière) Hélène de Cheveux d’Ange déguisée, a l’angélique et fraîche voix de Marion Rybaka, musicale et douce, mêlée, sinon encore mariée, à celle ardente du pendard Florestan de Gilen Goicoechea. Ils nous font goûter les duos au charme désuet attendrissant : « De-ci, de-là, cahin-caha, /Va chemine, va, trottine !/ Le picotin te récompensera », de la balade et ballade en âne, et le fameux « Poussez, poussez, l’escarpolette ». Il faut dire que la fermeté et la vivacité de la direction musicale, à partir du piano, de Valérie Florac tient bien toute la remuante et juvénile troupe, en maintien le dynamique tempo sans faille avec le soutien feutré du violoncelle de Jean-Yves Poirier et de la flûte parfois espiègle de Danilo de Luca.
Même les silhouettes (Fabienne Hua, Émilie Bernou, Jérémy Favret,  Jeong- Hyun Han) sont bien traitées. Mal traitée ? Une jolie Colombine muette, mime, danseuse, pendant tout le long spectacle, en contrepoint, se gondole, contorsionne, se tord et se distord joliment, sans un temps d’arrêt : Alessia Tomasello.
Un spectacle de jeunes qui pourraient en remontrer à des vétérans, qui a réjoui les uns et les autres dans cette salle pleine et vibrante.

 

 

 

La Nouvelle Véronique
Marseille, Théâtre du Lacydon, 16 novembre,
Cabriès, maison des Arts, 7 décembre, 15h

D’après Véronique (1898), opérette d’André Messager, libre livret adapté de l’original (Vanloo et Duval) par Mikhael Piccone en collaboration avec Gwennaelle Seiferer et Marion Gregori.

Direction musicale/piano : Valérie Florac ; violoncelle : Jean-Yves Poirier ; flûte : Danilo de Luca.
Mise en scène : Mikhael Piccone. Scénographie : Gwennaelle Seiferer ;
Costumes : Agnès Pasqualini, Mireille Frayssinhes, Marie Pons, Marion Redoutey.

Distribution :
Hélène de Cheveux d’Ange/Véronique : Marion Rybaka ; Agathe Coquenard : Émilie Cavallo ; Ermerance de Cheveux durs/Estelle : Annabelle Sodi-Thibault ;
Denise : Alexia M’Basse ; vendeuses/ demoiselles d’honneur : Alice Buro, Sabrina Kilouli, Marie Pons, Laura Stamboulis ; Tante Benoît : Fabienne Hua ; cliente : Émilie Bernou.
Florestan/Vicomte de Cheveux courts : Gilen Goicoechea ; Loustot/baron de Frisette : Guilhem Chalbos ; Coquenard : Guillaume Barralis ; Séraphin : Angelo Citriniti ; un acheteur : Jérémy Favret ; Patron du tourne bride : Jeong- Hyun Han ; Colombine danseuse : Alessia Tomasello.