CRITIQUE, opéra. CAEN, le 5 mai 2022. HAENDEL : Alcina. Gauvin… Herman / Luks

handel-haendel-portrait-vignette-carre-handel-380CRITIQUE, opéra. CAEN, le 5 mai 2022. HAENDEL : Alcina. Gauvin… Herman / Luks   –   Les histoires d’enchanteresses sont un leitmotiv qui constitue la colonne vertébrale de l’imaginaire de toutes les cultures. Il y a quelque chose de fascinant dans ces êtres sensuels et terribles. Alcina est issue de l’imagination de Ludovico Ariosto dans son Orlando Furioso. Episode hautement moral sur la chûte du héros Roger dans les griffes sexuelles de la belle Alcine. Händel avait déjà mis en musique une multitude d’enchanteresses et êtres de magie dans ses précédents opéras. De l’Armida guerrière de Rinaldo à la redoutable Melissa de l’Amadigi, Händel prête à ces figures toutes les nuances de sa plume et fait des rôles incarnés avec des sentiments contrastés et d’une humanité déroutante.

Alcina, créé le 16 avril 1735 au Convent Garden de Londres est un des dernier chefs d’oeuvre d’opéra du maître saxon. Dans sa partition Händel y déploie sa maîtrise totale des codes de l’opera seria et semble avoir un attachement particulier pour le rôle titre, une enchanteresse en mal d’amour et qui décline petit à petit en se prenant à son propre piège. Sa grande amie, Mary Granville (Mrs Delany) écrit à sa mère après avoir assisté aux répétitions d’Alcina:

Yesterday morning my sister and I went with Mrs. Donellen to Mr. Handel’s house to hear the first rehearsal of the new opera Alcina. I think it is the best he ever made, but I have thought so of so many, that I will not say positively ’tis the finest, but ’tis so fine I have not words to describe it. Strada has a whole scene of charming recitative — there are a thousand beauties. Whilst Mr. Handel was playing his part, I could not help thinking him a necromancer in the midst of his own enchantments.”

Les illusions perdues

Cette réaction montre l’efficacité dramatique de la partition d’Alcina, même à une époque où les histoires d’enchanteresses étaient un lieu commun des scènes européennes. Alors qu’en 1735, Händel voyait son influence décliner, pourrait-on voir dans Alcina une sorte de miroir du compositeur? En effet, la perte des pouvoirs pour l’enchanteresse est traitée non pas comme une juste punition d’une vile sorcière, mais comme une perfidie infligée par Ruggiero et une trahison. En outre, il est intéressant de constater que les deux livrets directement inspirés de l’Arioste que Händel a mis en musique : Orlando (1733) et Alcina (1735) ont été adaptés par une main anonyme, serait-il possible que ce soit celle du compositeur? Dans les deux livrets les rôles titres sont confrontés à des épreuves cruelles infligées par l’objet de leur passion, Angelica et Ruggiero respectivement. Chez Orlando, la découverte de la “trahison” d’Angelica le mène au délire, chez Alcina c’est plutôt la “folie triste” proche d’une dépression. Quelques mois après la création d’Orlando, en juin 1733, la création de l’Opera of the Nobility défiait le monopole de Händel sur la scène londonienne et lui enlèverait son théâtre, son public et ses chanteurs vedettes, lors de la création d’Alcina en 1735, la guerre entre les deux compagnies rivales battait son plein, cette année-là cependant, Händel a failli perdre la lice. Alcina semble se débattre contre la fin de son monde, peut-être que Händel lui-même nous fait part de son sentiment de lassitude à travers l’enchanteresse qui se débat face à la perte imminente et irrémédiable de ses pouvoirs.

Alcina, semble être une magicienne toute puissante dans son île enchantée, cependant, tout le long de ses airs on remarque une distance, sensuelle certes, mais définitivement déconnectée de la réalité. Toute sa sincérité explose littérallement dans “Ah! Mio cor” dont les accords des cordes illustrent les battements d’un coeur en souffrance (avec le même effet que les dernières mesures du IVe mouvement de la 6 symphonie de Tchaikovsky). Dans “Ombre pallide”, Alcina est totalement désabusée, elle sait qu’elle finira bientôt par perdre ses pouvoirs et tout le monde merveilleux qu’elle a construit va s’effondrer à cause de ses amours funestes pour Ruggiero. Pendant contraire à cette reine-magicienne, la reine-guerrière Partenope ne laisse pas l’amour la contraindre et se ressaisit à temps pour garder sa dignité. En revanche, alors que dans d’autres opéras la punition de la lascive magicienne est un avertissement moral, ici nous compatissons avec Alcina, ses tourments ne sont pas sans rapeller, à l’ère du numérique, les déceptions amoureuses dans le monde factice des réseaux sociaux et leurs funestes conséquences.

Il y a des spectacles qu’on attend sans vraiment être impatients d’être saisis au coeur et dans l’âme, il y en a d’autres que l’on sait porteurs d’une grande maîtrise. Ce soir au Théâtre de Caen, cette production d’Alcina a été une révélation pour notre coeur profondément Händelien. Sans hésiter, cette production est une des meilleures que nous ayons vu de toute notre existence. La maîtrise du genre, l’audace de la dramaturgie et les partis pris surprenants ont révélé Alcina sous des attraits nouveaux. Je suis heureux d’avoir eu le privilège d’assister et de faire part d’une telle merveille.

La mise en scène de Jiří Heřman est remarquable en tous points. Non seulement sa conception de l’oeuvre épouse l’argument mais en plus il rend visible les deux mondes d’Alcina. La sensualité du monde magique est évoqué sans la vulgarité de Katie Mitchell (Aix-en-Provence, 2015) ou la lecture bâclée de Christof Loy (Théâtre des Champs-Elysées, 2018). Jiří Heřman réussit avec un tour de force l’ambivalence du monde d’Alcina. Le décor de Dragan Stojčevski figure une maison très sobre en bord de mer, qui pourrait faire penser à celles du roman Les fous de bassan d’Anne Hébert. Or, c’est en son sein que les sortilèges d’Alcina ouvrent le ventre de cet édifice pour faire paraître son monde fantastique et sublime. Peuplé des guerriers qu’elle a transformé en ruisseaux, animaux et végétaux en tous genres, elle semble graviter dans une galerie où les lumières créées par Daniel Tesař dessinent parfaitement à la fois les émotions et les situations des personnages, une narration incandescente. Seule ombre au tableau, certaines situations qui se veulent loufoques mais qui n’apportent rien ni à la mise en scène, ni à l’histoire. La présence d’une horde de sycophantes (un manchot empereur notamment), abusent du comique de répétition, surtout dans les moments héroïques. La danse a toute sa place dans cette oeuvre dont les intermèdes à la française ont été conçus par Händel pour la danseuse star de l’époque Marie Sallé. Dans notre ère  la mise en scène l’emporte souvent sur les autres aspects du spectacle, dû à notre manie contemporaine du tout visuel. Jiří Heřman nous propose ici une relecture très intelligente et équilibrée d’Alcina, sans artifices surannés en général. Cette mise en scène demeurera dans notre esprit et nos émotions comme une des plus belles et des plus réussies qui soient.

A l’égal de l’intelligence et le goût très sur de la conception théâtral, l’incarnation de Karina Gauvin de cette enchanteresse en mal de magie est parfaite. La soprano canadienne réunit une technique à toute épreuve et un raffinement splendide dans l’ornementation, elle est une Alcina de légende. Sa connaissance du “bel canto” baroque et du style händelien est manifeste dans ce rôle fait sur mesure pour une cantatrice accomplie que fut Anna Maria Strada del Po. Mais outre les considérations purement musicales, Karina Gauvin joue sans limites cette femme de magie qui voit petit à petit son coeur se briser. Elle attrape le spectateur dès sa première apparition et continue à nous faire vivre le drame d’Alcina comme l’aurait fait une grande comédienne au cinéma. A la fin de l’opéra, quand Alcina a tout perdu, on la voit seule dans sa maison, regarder la salle, éperdue, comme un corollaire amer d’une âme brisée. L’Alcina de Karina Gauvin est inoubliable!

Malheureusement, on ne peut pas dire la même chose de Ray Chenez dans le rôle éprouvant vocalement de Ruggiero. Composé pour Carestini, ce rôle comporte des difficultés dans l’élégiaque (“Verdi prati”, “Mio bel tesoro”) et dans l’héroïque (“Sta nell’Ircana”). Mais, quoi qu’avec une belle présence et, sans doute beaucoup de bonne volonté, M. Chenez n’a pas les moyens vocaux pour atteindre l’excellence de sa partenaire enchanteresse. L’émission est trop nasale et les aigus semblent bloqués dans le masque, le grave n’a pas de rondeur non plus. C’est bien dommage.

Dans les autres rôles, Krystian Adam nous offre un Oronte vaillant et avec une belle présence vocale d’une grande sensibilité. Le Melisso de Tomáš Král est ravissant et nous chante sa belle sicilienne “Pensa chi geme” dans l’Acte II avec des belles couleurs veloutées, c’est un pur plaisir de l’entendre dans un rôle de Händel. La Morgana interprétée par Mirella Hagen est correcte avec un joli timbre mais sans avoir une présence renversante, son “Credete al mio dolore” est touchant mais décliné sans beaucoup d’imagination dans le da capo. La Bradamante de Václava Krejčí Housková et l’Oberto de Andrea Široká n’ont pas été convaincants ni dans l’emploi dramatique ni dans la musicalité.

Dans la fosse, le Collegium 1704 projette des enchantements souvent subtilement dosés. Les obbligati sont d’ailleurs magnifiquement maîtrisés et on goûte avec gourmandise le talent des solistes de ce bel orchestre. Or, il manque parfois un peu d’énergie dans les tempi, on sent une certaine lourdeur dans quelques morceaux et parfois les récitatifs manquent de dynamisme. Václav Luks est généreux dans les couleurs qu’il apporte à la partition et maîtrise le style, cependant, il n’en demeure pas moins qu’il semble rester un peu en retrait des enchantements de cette musique. On eut souhaité, peut-être, un engagement plus manifeste pour certaines scènes. Or, l’orchestre est excellent lors des grands moments de théâtre, notamment dans les scènes d’Alcina, le drame est déployé sans états d’âme pour nous cueillir au coeur.

Outre les fantasmagories des enchantements, grâce à la lecture de Jiří Heřman, Alcina ne pose plus simplement la question des sentiments contrariés, mais elle ouvre un champ philosophie très différent. Pouvons nous être certains que l’abandon des illusions est la voie du bonheur ? Peut-être que ce que toute la culture a veillé à condamner depuis l’Antiquité jusqu’à Black Mirror, n’est pas le terrible puits où l’esprit se noie pour toujours. L’illusion ou le rêve, n’est pas la vile prison de Segismundo dans La vida es sueno de Calderon, mais c’est la sève qui nous préserve de la brutalité de la vie, de notre animalité profonde et nous ouvre les yeux à l’émerveillement. La morale de cette fable est ambigüe. Alcina a métamorphosée le désir et la concupiscence des hommes et son propre désir pour mieux le maîtriser. Quand tout vole en éclats, ce qui lui reste est le goût de cendres de la solitude, de la haine de soi et de l’abandon. Le bonheur n’est plus moral s’il fait souffrir. En définitive, c’est pas l’illusion, le rêve, la contemplation absolue que l’art peut exister. Alcina n’est finalement pas une affreuse servante des pouvoirs occultes, c’est une artiste mais qui finit par se livrer à un homme sans foi et sans morale. Alcina serait Händel ou serait-elle l’enchanteresse qu’il faut absolument défendre face aux chevaliers de la vertu dont les armures d’acier ne renferment que le vide?

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CRITIQUE, opéra. Théâtre de Caen – Jeudi 5 mai 2022 – 20h
Georg Friedrich Händel : Alcina (1735)

Alcina – Karina Gauvin
Morgana – Mirella Hagen
Ruggiero – Ray Chenez
Bradamante – Václava Krejčí Housková
Oronte – Krystian Adam
Oberto – Andrea Široká
Melisso – Tomáš Král

Collegium 1704
Collegium Vocale 1704
Václav Luks – direction

Jiří Heřman – mise en scène
Dragan Stojčevski – décors
Alexandra Grusková – costumes
Daniel Tesař – lumières
Jan Kodet – chorégraphie
Tomáš Hrůza – vidéo

CD événement, critique. RAMEAU : Les Boréades (Luks, 3 cd Château de Versailles, janv 2020)

RAMEAU-cd-boreades-vaklav-luks-cd-critique-classiquenewsCD, critique. Rameau : Les Boréades (Cachet, Weynants, Kristjánsson… Luks, 3 cd Château de Versailles, janv 2020). Pour célébrer la fin de la guerre de Sept ans en 1763, victoire de Louis XV, Rameau, compositeur officiel compose son dernier ouvrage Les Boréades, sans pouvoir accompagner jusqu’à sa création, ce chef d’oeuvre du XVIIIè, car il meurt en répétitions (sept 1764). Jamais l’ouvrage ne sera créé sur la scène de l’Académie royale. Les dernières recherches ont montré que l’opéra était achevé en réalité dès juin 1763 devant être créé à Choisy. Le livret de Cahusac trop subversif (osant même montrer l’arbitraire cruel d’un souverain : torture et nouveau supplice d’Alphise par Borée le dieu des vents nordiques) ; héritier des Lumières, Rameau octogénaire dénonce alors la torture. Audacieuse et visionnaire intelligence propre aux philosophes français.
La redoutable difficulté des récits accompagnés, la tenue de l’orchestre où brillent les timbres instrumentaux d’une manière inédite (cors et clarinettes dès le début), exprimant cet imaginaire sans équivalent d’un Rameau, génial orchestrateur. Le Praguois Václav Luks et son Collegium 1704 aborde la partition avec un appétit rafraîchissant, une vivacité régulière qui cependant manque de la séduction élégantissime d’un Christie (Opéra de Paris, 2003) ou d’un McGegan. Or ici règne à travers les multiples suite de danses qui composent les ballets omniprésents d’acte en acte, la pure inventivité orchestrale (le V et son ballet du supplice est particulièrement expressif ) ; Rameau atteignant même un absolu poétique jamais écouté auparavant. Pour autant les interprètes ne manquent pas de qualités. Nervosité, éloquence, onirisme : Luks exploite et guide les facultés de son orchestre. Le début exulte de rebonds sylvestres grâce à l’accord magicien des instruments où percent et rayonnent la caresse amoureuse des cors, l’aubade enchantée des clarinettes : emblème de cette inclination d’Alphise pour Abaris, malgré la déclaration des princes Boréades. Tout est dit et magnifiquement maîtrisé dans cette ouverture au charme pastoral persistant. Rameau immense orchestrateur et poète lyrique se révèle dans toutes ses nuances. Le héros isolé confronté à un destin qui le dépasse et l’éprouve, c’est Alphise « forcée » et inquiété par les Boréades ; c’est déjà au I, le souffle fantastique de l’ariette de Sémire « un horizon serein » où la suivante d’Alphise souligne la fragilité du sort quand orage et tempête éprouvent la sincérité des cœurs justes. Opéra des saisons, Les Boréades est un chef d’oeuvre français qui fait rugir les timbres de l’orchestre dans une pensée poétique et universelle inédite. Vaklav Luks dont le geste exploite les tempéraments des chanteurs solistes, frappe un grand coup : maîtrise des nuances, direction claire, raffinée, particulièrement souple comme expressive (vitalité fluide des danses et des divertissements) ; l’orchestre de Rameau respire, s’enivre, exulte…

De toute évidence, ce sont les chanteuses qui forment l’argument principal de la distribution : heureux choix de Deborah Cachet en Alphise, la princesse sujet de tractations à rebondissements et donc d’une scène de torture inoubliable par sa cruauté barbare (acte V, scène II) – quel contraste éloquent et mémorable avec le final amoureux et tendre du IV ; de même la Sémire (sa suivante) de Caroline Weynants touche par son angélisme naturel, par la clarté d’un chant sincère sans artifices. L’orchestre a le nerf solide, l’articulation honnête, mais pêche par une absence de respirations justes, d’accents architecturés qui ont fait l’expressivité ardente de Christie (en particulier dans les effets spatialisés avec choeur, et dans ce laboratoire des timbres aux harmonies imprévisibles au début du V pour caractériser le démonisme de Borée et de ses deux fils haineux, Borilée et Calisis).

Néanmoins les suites du II (Loure et gavottes), du III (menuets et gavottes), du IV surtout (Rigaudons), préparent à la souplesse savoureuse du final du V (ultimes contredanses), où triomphe la lumière (et la victoire d’Abaris qui sauve son aimée Alphise). L’intégrale captée à Versailles (Opéra royal) séduit par la franchise du geste collectif qui laisse se déployer les somptueux tableaux climatiques d’un opéra décidément inclassable où la fureur sauvage des vents doit souffler et rugir avec intensité, panache, dans le sens du spectaculaire et de l’élégance. Equation à demi réalisée ici. Pour autant, l’engagement des instrumentistes sous la direction vive du chef Václav Luks, fait mouche (tempête, orage et tremblements de terre du III).

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. Rameau : Les Boréades (Cachet, Weynants, Kristjánsson… Luks, 3 cd Château de Versailles, janv 2020) – CLIC découverte de CLASSIQUENEWS hiver 2020. Lire aussi notre annonce du coffret Les Boréades par Vaclav Luks : http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-rameau-les-boreades-vaclav-luks-3-cd-cvs/

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VIDEO : Les Boréades par Václav Luks
(Utrecht Early Music Festival août 2018) – intégrale en version de concert

https://www.youtube.com/watch?v=eTwohoV0w2g

 

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