Opéra, compte rendu critique. Opéra, Avignon, le 6 mai 2015. Ambroise Thomas : Hamlet. Ciofi, Lapointe
 Jean-Yves Ossonce, Vincent Broussard

Il est des opĂ©ras, il est des Ɠuvres qui, sans ĂȘtre musicalement des chef-d’Ɠuvres, sont cependant d’une telle facture qu’ils en donnent l’illusion, ne serait-ce que le temps d’un spectacle de plus portĂ©, transportĂ© par de tels interprĂštes, si bien qu’ĂȘtre ou ne pas ĂȘtre excellent est la seule question et, ici, elle ne se pose pas tant l’excellence sauta aux yeux, capta les oreilles : images, voix, tout concourut Ă  la rĂ©ussite.

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L’Ɠuvre

Il serait vain et injuste de comparer cet Hamlet Ă  la piĂšce originale de Shakespeare qui dure six heures. D’une bonne piĂšce ordinaire de Sardou, Tosca, Puccini et son librettiste firent un opĂ©ra extraordinaire qui la sublima et Ă©clipsa ; de l’extraordinaire drame original, Barbier et CarrĂ©, Thomas, font non un opĂ©ra ordinaire mais solidement charpentĂ© et musiquĂ©, en parfaite adĂ©quation avec les attentes du public de leur temps : ouverture, interludes nourris orchestralement, chƓurs, ensembles, airs de trĂšs bonne tenue, malgrĂ© l’inĂ©galitĂ© de certains rĂ©citatifs et passages. Mais l’on goĂ»te aussi les trouvailles de bon aloi, solo de trombone, nostalgique cor anglais, etc, qui mettent dĂ©licatement en valeur de nombreux pupitres et les instrumentistes, au dĂ©tour d’une phrase musicale, Ă©levĂ©s au rang de l’interprĂšte soliste. Des motifs musicaux unificateurs donnent une couleur et une homogĂ©nĂ©itĂ© dramatique remarquable Ă  l’ensemble. Bref, cette Ɠuvre, peut-ĂȘtre trop longue, se tient et tient son engagement.

Un Hamlet d’excellence

À la hauteur de cette rĂ©ussite, on comprend mieux les difficultĂ©s Ă  monter cette Ɠuvre : un rĂŽle titre Ă©crasant pour un baryton pratiquement toujours prĂ©sent, un personnage d’OphĂ©lie qui ne le cĂšde en rien aux voltiges acrobatiques des hĂ©roĂŻnes folles de l’opĂ©ra avec une scĂšne de folie dĂ©mente de longueur ; deux autres personnages requĂ©rant autant prĂ©sence vocale que scĂ©nique, Gertrude et Claudius ; un spectre Ă  voix d’outre-tombe et au moins quatre autres interprĂštes non nĂ©gligeables, sans compter un grand orchestre omniprĂ©sent, nĂ©cessitant un chef aussi Ă  cette altitude, des chƓurs nourris. Rajoutons la nĂ©cessitĂ©, aujourd’hui, d’un metteur en scĂšne inventif pour pallier les changements de tableaux en un lieu et scĂ©nographie uniques. Autant de dĂ©fis du grand opĂ©ra Ă  la française du XIXe siĂšcle pour avoir la mesure de cette gageure et de ce succĂšs. Et l’on dĂ©couvre, honteux rĂ©trospectivement de prĂ©jugĂ©s partagĂ©s sans preuves Ă  l’appui contre lui, un Ambroise Thomas mĂ©connu, inconnu, oubliĂ©, aprĂšs avoir connu une cĂ©lĂ©britĂ© exceptionnelle en son temps.

La réalisation

Ce spectacle reprend, avec des nuances et une distribution diffĂ©rente, dont rien moins que le hĂ©ros titulaire et le couple royal maudit, la production marseillaise de 2010. La superbe mise en scĂšne originale de Vincent Boussard est rĂ©alisĂ©e ici brillamment par Natascha Ursuliak qui l’adapte intelligemment Ă  l’OpĂ©ra d’Avignon, moins grand. On dira plus loin les diffĂ©rences intĂ©ressantes qu’elle apporte, notamment dans la spatialisation du hĂ©ros, de scĂšne Ă  salle, qui font sens subtil et profond. Pour le reste, pratiquement rien Ă  changer de mon texte d’alors que je ne change donc pas puisqu’on sent ici simplement, mais solidement, que le propos d’alors, sans changer, a mĂ»ri, s’est nourri.

Le dĂ©cor unique de Vincent Lemaire, hautes et longues parois d’une froideur de papier glacĂ© angoissant Ă  peine froissĂ©, encore accusĂ© par de longues doubles lignes verticales, que des horizontales ont du mal Ă  rassĂ©rĂ©ner, gagnĂ©es par le bas d’une noire moisissure de ce royaume de Danemark « oĂč quelque chose est pourri » selon Shakespeare, de temps en temps Ă  peine ouvert d’une embrasure de fenĂȘtre sur un nĂ©ant de nuit qui semble happer le sombre hĂ©ros, est Ă©touffant, oppressant malgrĂ© ses proportions. Selon les lumiĂšres dramatiques (Alessandro Carletti),  il se teinte d’émotions bleu de nuit introspectif, ombreux d’angoisse, vert d’eau malĂ©fique pour la pauvre OphĂ©lie, trace sanglante pour le spectre du roi.

Un immense portrait du roi dĂ©funt, assassinĂ© par son frĂšre Claudius (ici, avec la complicitĂ© de Gertrude, la reine, sa maĂźtresse) de travers, symbolise cette instabilitĂ© dĂ©lĂ©tĂšre et criminelle. Le cadre vide de l’ĂȘtre devient miroir ou tableau du paraĂźtre, encadrant en mise en abĂźme les apparences, le jeu de l’illusion du thĂ©Ăątre du monde. L’utilisation des loges d’avant-scĂšne, oĂč se trouveront le roi usurpateur et sa reine complice, puis les fossoyeurs, jouent aussi bien le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre de la piĂšce. Le spectre (doublĂ© par Philippe Chevrier) descendant des cintres, en perpendiculaire, insecte effrayant marchant sur le mur central, est saisissant, dans l’esprit de la machinerie baroque. C’est donc, par la seule image, un intelligent renvoi au Baroque de la piĂšce originelle. Autre belle trouvaille, OphĂ©lie et ses livres comme de minuscules tentes vertes sur le sol, romanesque folle, tel le fol Chevalier Ă  la Triste Figure presque contemporain rendu fou par ses lectures : Don Quichotte (1605), l’homme d’action qui ne doute jamais, Hamlet (1601), personnification du doute, paralysĂ© dans l’action, double incarnation opposĂ©e du hĂ©ros moderne entre rĂ©flexe et rĂ©flexion.

Les costumes de Katia Duflot, comme toujours, participent de la dramaturgie, renvoyant, en gros Ă  l’époque de la crĂ©ation de l’opĂ©ra pour les hommes, austĂšres redingotes et habits noirs et gris, d’une sĂ©vĂ©ritĂ© luthĂ©rienne, robes annĂ©es 30 sombres pour les dames qui se teinteront, s’adouciront un peu de lumiĂšres moins dures. Gertrude a le rouge du dĂ©sir et du sang, robe vite ouverte sur dessous noirs de voluptueuse dentelle, et OphĂ©lie, mal coiffĂ©e, mal fagotĂ©e en vaporeuse robe blanche, lis inverse, nu-pieds, Ă  l’écart, est dĂ©jĂ  ailleurs, Ă©trangĂšre Ă  ce monde qu’elle voit dĂ©jĂ  de loin. Gageure rĂ©ussie dans un lieu unique : OphĂ©lie ne va pas se noyer dans un Ă©tang extĂ©rieur mais ici, au milieu de la scĂšne, dans une baignoire ; en faut-il plus Ă  une enfant fragile et gracile pour sombrer dans sa folie et se noyer dans ses larmes? (et dans celles qu’elle nous arrache?)

L’interprĂ©tation

Et quand OphĂ©lie est Patrizia Ciofi (illustration ci dessus), lĂ©gĂšre comme un moineau au milieu de sombres corbeaux morbides, sautillant, pĂ©piant tout doucement sans jamais s’intĂ©grer Ă  leurs vols funĂšbres ou bals frivoles, c’est le frisson de la grĂące qui passe, dĂšs son mĂ©lancolique premier air : doux legato dessinant un flottant horizon dĂ©jĂ  lointain. Regards Ă©garĂ©s, bras aux envols brisĂ©s retombant, dĂ©sespĂ©rĂ©s d’étreintes rejetĂ©es, sur la pointe des pieds pour atteindre un inaccessible Hamlet dressĂ© comme un roc dans son obsession qui le rend insensible. Livre Ă  la main, elle est l’image, et le son idĂ©al, de l’abandon, de la dĂ©tresse douce et bleutĂ©e qui va l’étreindre dans sa brume aquatique. Et tout cela avec cette voix tendre, moelleuse jusque dans l’extrĂȘme aigu, jonglant, aĂ©rienne, avec notes piquĂ©es, trilles d’oiseau, roulades, cadences irrĂ©elles, avec une aisance bouleversante qui fait vivre ce sommet de l’art, l’artifice de cette haute voltige vocale, comme tout naturel. Et de ces lignes, Ă©crites il y a cinq ans pour Marseille, je ne vois rien Ă  retrancher tant, miracle de l’art, Patrizia a paru immobiliser, ou plutĂŽt, retenir, retrouver le temps, qui semble n’avoir pas passĂ© depuis lors ni pour sa voix ni pour cette Ă©motion intacte qu’elle nous redonne ici comme au premier jour lĂ -bas.

On se souvient, Ă  Marseille : Hamlet, assis sur le rebord de la fosse d’orchestre ou dans l’embrasure de la fenĂȘtre, comme OphĂ©lie, est lui aussi, ailleurs, mais pas dans le mĂȘme, spectateur plus qu’acteur, indĂ©cis, vellĂ©itaire, corrodĂ© par le dĂ©sir d’une action, d’une vengeance qu’il diffĂšre sans cesse. Ici, Ă  Avignon, cette marginalisation hors du monde du hĂ©ros est accentuĂ©e. Hamlet, admirablement incarnĂ© par Jean-François Lapointe, apparaĂźt d’abord dans la salle, tel un spectre. D’entrĂ©e, il est hors scĂšne, hors jeu, contemplant le thĂ©Ăątre tantĂŽt Ă  cour, tantĂŽt Ă  jardin : contemplatif, mĂ©ditatif, il regarde s’agiter le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre du monde —magnifique idĂ©e baroque— dont il tirera aussi les ficelles, metteur en scĂšne de la scĂšne du crime, sans entrer dans l’action, auteur mais non acteur d’une piĂšce par ailleurs fantasmĂ©e ou soufflĂ©e par le fantĂŽme, vĂ©ritable deus ex machina. On s’attend Ă  un personnage frĂȘle, faible, prince neurasthĂ©nique rongĂ© d’un dĂ©sir de vengeance longtemps inassouvi, paralysĂ©. Mais c’est un  beau tĂ©nĂ©breux dotĂ© d’une force animale qui sait la plier en des murmures d’une extrĂȘme douceur pour captiver la douce OphĂ©lie et la dĂ©chaĂźner pour la broyer. De sa grande, taille, de sa puissance,  il fait l’image inverse de sa faiblesse rĂ©elle, de ses hĂ©sitations : comme si toute sa force vitale, se tournait contre lui, le dĂ©truisait de l’intĂ©rieur, aprĂšs avoir dĂ©truit sa malheureuse fiancĂ©e.

Acteur saisissant autant que chanteur d’exception, Lapointe est un Hamlet tout tendu par l’introspection, le dialogue permanent avec soi-mĂȘme qu’on dirait Ă  voix basse, et soudain, la voix explose dans des aigus d’une Ă©clatante beautĂ© que pourrait envier un tĂ©nor. La tessiture est tendue pour un baryton, sur la corde raide du rĂ© et s’élĂšve Ă  des sol # lumineux oĂč l’on retrouve, mais dans la violence, la lumiĂšre de celui qui fut un PellĂ©as idĂ©al et qui se donne le luxe aujourd’hui de chanter les Golaud. Timbre riche, plein, voix d’une remarquable Ă©galitĂ© du grave Ă  l’aigu, ronde, sans faille, puissante et tendre : il est au sommet de son art consommĂ©. Gertrude et Claudius, le couple criminel, semble d’abord goĂ»ter le bonheur de leur union, jouir avec  une sensible voluptĂ© du fruit de leur crime : leurs Ă©treintes ne trompent pas sur les raisons Ă©rotiques autant que politiques pour le roi, de leur complicitĂ©. La mezzo GĂ©raldine Chauvet, qui ici mĂȘme avait affrontĂ© les aigus redoutables de la Kostelnicka de Jenufa, prĂȘte le velours raffinĂ© de son timbre et une certaine fragilitĂ© Ă  la reine rĂ©gicide, meurtriĂšre meurtrie sinon assassinĂ©e par Hamlet, Clytemnestre nordique dĂ©chirĂ©e du remords, objet presque sexuel de la brutalitĂ© sadique du fils rĂ©voltĂ© dans une scĂšne dramatique trĂšs rĂ©ussie oĂč la mise Ă  nu du corps de la mĂšre est pratiquement la mise Ă  nu de l’ñme. Âme damnĂ©e de sa belle-sƓur amante puis femme, la basse Nicolas TestĂ©, voix large et sombre (le seul Ă  rouler les r avec la diva italienne) est le mĂąle sĂ»r de la force du dĂ©sir qu’il exerce sur sa maĂźtresse et femme, arrogant, mais d’une belle grandeur abattue dans l’aveu du crime qu’il fait sonner comme une Ă©mouvante priĂšre. Planant et pesant sur eux comme l’épĂ©e de DamoclĂšs du  remords, Patrick Bolleire, immense, a la voix froide et sĂ©pulcrale du spectre dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ© Ă  Marseille. SĂ©bastien GuĂšze, tĂ©nor, dans un rĂŽle bref mais tendu, campe un LaĂ«rte Ă©lĂ©gant, touchant Valentin confiant sa sƓur Ă  celui qui en fera le malheur. Julien Dran, autre tĂ©nor, illumine de sa voix un Marcellus entĂ©nĂ©brĂ© de crainte auprĂšs de l’Horatio de Bernard Imbert, encore un tĂ©nor, les deux se suivant comme une ombre dans la sombre scĂšne du spectre. Jean-Marie Delpas est l’ombreux et Ă©phĂ©mĂšre Polonius dans cette Ɠuvre qui, divisant en quatre brĂšves figures le timbre traditionnel du tĂ©nor, donne le primat aux grands hĂ©ros Ă  voix grave, le Prince, le roi et le spectre et, comme dans une logique funĂšbre, au Premier fossoyeur, la basse Saeid Alkhouri exaltant de sa loge ou du bord d’une tombe, de sa solide voix, la fragilitĂ© dĂ©risoire de la vie et la dive bouteille, rejoint en ironique et clair contrepoint, d’une autre loge, par le tĂ©nor RaphaĂ«l BrĂ©mard, toujours solide au poste.

Les chƓurs, importants, sont parfaitement prĂ©parĂ©s par Aurore Marchand, bien intĂ©grĂ©s scĂ©niquement au drame. Mais, Ă  la tĂȘte de l’Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence, Jean-Yves Ossonce, dĂšs l’ouverture, fait passer le frisson, un tressaillement qui gonfle et gronde en tremblement de terre terrifiant, dĂ©ploie l’ample tissu orchestral, en fait briller les Ă©clats instrumentaux, donne sens dramatique aux interludes entre les actes, conduit sans faille cette partition finalement riche dont il rĂ©vĂšle, avec puissance et finesse, des trĂ©sors insoupçonnĂ©s, qu’on dĂ©couvre ou redĂ©couvre avec bonheur.

Opéra, compte rendu critique.  Opéra, Grand Avignon, le 6 mai 2015. Ambroise Thomas : Hamlet.

Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence

ChƓur de l’OpĂ©ra Grand Avignon (Aurore Marchand)

Direction musicale : Jean-Yves Ossonce

Mise en scĂšne : Vincent Boussard
réalisée par  Natascha Ursuliak.
DĂ©cors : Vincent Lemaire. Costumes : Katia Duflot.
LumiĂšres : Alessandro Carletti.

Distribution :
Ophélie : Patrizia Ciofi; Gertrude : Géraldine Chauvet;  Hamlet : Jean-François Lapointe; Claudius : Nicolas Testé; Laërte : Sébastien GuÚze ; Le spectre : Patrick Bolleire; Marcellus : Julien Dran; Horatio : Bernard Imbert ;  Polonius : Jean-Marie Delpas; Premier fossoyeur : Saeid Alkhouri; DeuxiÚme fossoyeur : Raphaël Brémard.

Illustrations : © Cédric Delestrade/ACM-Studio/Avignon