Compte rendu, concert. Temple Lanterne, Lyon. 21 fĂ©vrier 2014. Schubert : Mathieu GrĂ©goire, ChƓur HypĂ©rion (E.Planel). Et aussi, Saison « Bach et plus », mars Ă  juin 2014

Schubert portraitUn Temple d’architecture nĂ©o-gothique, cela ne semble pas lieu idĂ©al pour cĂ©lĂ©brer Franz Schubert. Pourtant, bien beau concert : le jeune pianiste Mathieu GrĂ©goire est soliste dans la Sonate D.958), et accompagne les trop peu connus chƓurs (ChƓur HypĂ©rion, Etienne Planel), dont deux sublimes Hymnes Ă  la Nuit
 Et un nouveau groupe (Baroque et plus) ouvre sa saison en variations instrumentales sur Bach.

Cent clochers et mille dévotions de Lyon
La musique, ce sont aussi des lieux, on le sait. Les attendus, les traditionnels, les Ă©vidents, et puis les occasionnels, parfois un peu paradoxaux ou intrigants. Souvent aussi Ă©glises, sanctuaires, temples pour les cultes, et on ne s’attendrait pas Ă  ce que Lyon, ville Ă  colline-qui-prie, Ă  cent clochers et mille dĂ©votions, Ă©chappe Ă  cette prĂ©sence musicale, – plus ou moins laĂŻcisĂ©e, selon les Ă©poques -
De plus, cet hiver (qui en est si peu un), deux « verrouillages » de salles favorisent le refuge avec d’autres abris : la Salle MoliĂšre, Ă  lĂ©gendaire acoustique, est en rĂ©fection interne, et la Salle VarĂšse, joyau moderne du CNSMD, brutalement menacĂ©e d’inondation en novembre (au bas d’une colline qui glisse
), est indisponible selon dĂ©lais reportĂ©s : cela oblige le CNSMD Ă  des acrobaties
supĂ©rieures pour cours et concerts. Hommage soit rendu aux organisateurs qui parent au plus urgent et trouvent « ailleurs »(Lyon et pĂ©riphĂ©rie) des solutions de substitution
et d’aimables accueils.

Du Second Empire aux Paroles de RĂ©sistance
Le Temple de la rue Lanterne n’a certes pas attendu ces mois difficiles pour se faire havre sonore. Son cadre continue Ă  intriguer : cet Ă©difice du Second Empire –mais peu Ă  voir avec Badinguet, alias NapolĂ©on le Petit – est enchĂąssĂ© entre de hautes maisons ; sa façade austĂšre franchie, on a la surprise d’un sanctuaire Ă©troit mais trĂšs haut, oĂč le style nĂ©o-gothique n’engendre pourtant pas la froideur, surtout quand le sonore des concerts gĂ©nĂ©reusement accueillis par la communautĂ© protestante y rĂ©vĂšle une acoustique fort acceptable. (On peut aussi y songer Ă  l’un des pasteurs qui parlĂšrent ici : Roland de Pury, dĂ©nonciateur prĂ©coce et public du nazisme puis de la collaboration vichyste, protecteur des rĂ©sistants et des Juifs, arrĂȘtĂ© par la Gestapo en 1943 et internĂ© Ă  Montluc, d’oĂč il pourra ĂȘtre « exfiltré » Ă  cause de sa nationalitĂ© suisse). C’est en ce lieu chargĂ© d’histoire (discrĂšte, et de sens si lourde
) qu’on a aujourd’hui le bonheur d’écouter
du Schubert, ici moins attendu. Non point d’ailleurs le cycle du Voyage d’Hiver (le baryton Jean-Baptiste Dumora, Mathieu GrĂ©goire, reprenant le lendemain leur beau concert de 2012 dans la nĂ©o-gothique – et vaste, et froide – Ă©glise de la RĂ©demption : nous ne doutons pas que l’interprĂ©tation, subtile et forte, en ait Ă©tĂ© encore approfondie), mais, ce 21 fĂ©vrier, un programme original de piano soliste puis accompagnateur d’un chƓur d’hommes
.

La beethovénienne et Schubert
Le pianiste Mathieu GrĂ©goire s’y affronte, en solitude, Ă  la 1Ăšre des trois ultimes Sonates ( D.958) : parfois surnommĂ©e « la beethovĂ©nienne », elle porte certains Ă©chos du Commandeur qui tant fascina le « petit Franz ». Mais le langage de Schubert s’y affranchit de toute subordination au MaĂźtre rĂ©vĂ©rĂ©, pour partir en quĂȘte d’une conception du Temps, irrĂ©ductible aux dĂ©couvertes si autonomes de Beethoven, puis Schumann, Chopin ou Liszt. Il faut y marier le rĂȘve au voyage, comprendre l’importance de ce lointain (die ferne) qui, dans l’espace – paysage mental, est une des clĂ©s du romantisme allemand. En recherche inquiĂšte dans l’allegro initial, M.GrĂ©goire nous emmĂšne, d’une vraie respiration, dans un adagio qui participe vraiment de ce que le poĂšte français Yves Bonnefoy nomme « L’arriĂšre-pays » : bonheur d’un chant- pour -lui-mĂȘme, extrĂȘme prĂ©caution de qui improviserait dans le sans-tumulte, et puis, lors de deux ruĂ©es d’angoisse, une qualitĂ© d’ñme « orphĂ©enne » pour affronter les puissances d’en-bas
 Ensuite butĂ©es sur silence du Minuetto, et continuum Ă©nigmatique aux Ă©clairages pourtant changeants du finale : oui, on entend rarement une telle concentration sur les tensions de ces textes complexes, de surcroĂźt appuyĂ©e sur un pianisme ouvert Ă  l’imagination, tour Ă  tour lyrique et rigoureux.

Hypérion à Bellarmin
Encadrant ce parcours soliste, des raretĂ©s au concert sinon au disque : pourtant ces chƓurs – hommes, femmes, mixitĂ©, accompagnement instrumental – sont dans le premier cercle du romantisme austro-allemand, parfois proches du « populaire », ou traducteurs de ce que David d’Angers nomma chez Friedrich « la tragĂ©die du paysage », et encore tirant l’esprit vers le haut, lĂ  oĂč siĂšge l’ñme religieuse, Ă  tout le moins mystique. La vraie connaissance de Schubert passe par ce chemin aussi , et il faut de prime abord remercier le Choeur Hyperion – gĂ©omĂ©trie variable autour d’une quinzaine de chanteurs – de se vouer Ă  un rĂ©pertoire qui exige savoir, science du groupe, Ă©lan et culture. Gageons que les HypĂ©rion rĂ©citent Ă  chaque retrouvaille la derniĂšre lettre que le hĂ©ros grĂ©co-romantique inventĂ© par Hölderlin envoyait Ă  son ami Bellarmin : « Ô Ăąme, beautĂ© du monde ! Toi l’indestructible, la fascinante, l’éternellement jeune : tu es. Les dissonances du monde sont comme les querelles des amants. La rĂ©conciliation habite la dispute, et tout ce qui a Ă©tĂ© sĂ©parĂ© se rassemble. »

L ’ultime barriùre se brise
PlacĂ© sous un tel « patronage », l’ensemble fort intelligemment dirigĂ© par Etienne Planel dans six de ces Ɠuvres qui relient Schubert aux poĂštes (l’ami Mayrhofer, Seidl, et Son ImmensitĂ© IndiffĂ©rente le Conseiller Goethe
) nous conduit aux bons Poteaux Indicateurs : des eaux miroitantes pour un Gondolier charmeur Ă  la cordialitĂ© en Esprit de l’Amour, et Ă  une Berceuse de la Nature en MĂ©lancolie. Le PassĂ© dans le PrĂ©sent est doux balancement (c’est le Divan Oriental-Occidental de Goethe) comme si on s’immergeait dans la matiĂšre mĂȘme du Temps, et conclut en « hymne radieux de la beautĂ© pure ». Au dessus de tout, deux Nuits dignes de Novalis : la premiĂšre, si recueillie, lance des appels par delĂ  collines et montagnes, comme en quelque « beau monde, tu es bien là ! ». La seconde (Nachthelle) est lumiĂšre palpitante, Ă©chos magiquement Ă©changĂ©s entre soliste, piano « scintillant » et groupe vocal, puis la mĂ©taphysique, mystĂ©rieuse Ă©vocation d’une « ultime barriĂšre qui se brise ». Cette merveille primordiale de la musique romantique rayonne et palpite en son battement perpĂ©tuel, la voix Ă©thĂ©rĂ©e – hors du monde, jurerait-on – du tĂ©nor Julien Drevet-Santique comme y conduisant notre voyage extasiĂ©.Et le piano de M.GrĂ©goire est vrai compagnon rythmique et harmonique.

Une saison de printemps
Tiens, en attendant un 2e programme d’HypĂ©rion (les romantiques français cette fois) et –pourquoi pas ? un disque -, indiquons qu’au cours du printemps, le Temple s’éclairera d’interventions proposĂ©es par des « invitĂ©s permanents », tel le ChƓur EmĂ©lthĂ©e ( dirigĂ© par Marie Laure TeyssĂšdre : musique baroque et XXe) qui donnera le 11 avril des « Histoires SacrĂ©es » de Carissimi et M.A.Charpentier. Et aussi un « petit nouveau », qui honore l’inĂ©puisable Johann Sebastian : « Baroque et plus »alias « le baroque autrement ». AprĂšs une ouverture en quatuor le 28 fĂ©vrier (les Varese, quatre jeunes gens issus du CNSMD qui commencent Ă  briller dans le paysage français : le 3e de Bartok, l’op.18/3 de Beethoven, et, justement, de l’Art de la Fugue en version « à quatre archets »), ce seront des « Variations Bach », souvent avec instruments qu’on n’attendrait pas forcĂ©ment, en Temple, Eglise ou mĂȘme Salle de Concert. JoĂ«l Versavaud confie Ă  son saxophone Suites et Partitas de Dieu le PĂšre Musical, Joachim Expert et Mathilde Malenfant cheminent avec piano, harpe et confĂ©rence, de Bach Ă  Chick Corea. Didier Patel et Samuel Fernandez unissent leurs claviers pour une Leçon de Musique alla Bach. (Et le mĂȘme Samuel Fernandez dialogue Ă  l’Amphi-OpĂ©ra avec le jazzman et enseignant du CRR Mario Stantchev en « une Ă©tonnante variation classique et jazz sur Goldberg or not Goldberg ? »). Quant aux Percussions-Claviers de Lyon, c’est autour du Bien TempĂ©rĂ© qu’elles centrent leurs transpositions rejoignant le Kantor en une gĂ©omĂ©trie dans l’espace au « Point Bak ». Ou comme le dit l’Evangile de Jean : « Il y a plusieurs demeures dans la Maison du PĂšre ». Croyants et incroyants : Ă  mĂ©diter


Lyon, Temple Lanterne. 21 fĂ©vrier 2014 : Mathieu GrĂ©goire (piano), ChƓur HypĂ©rion (E.Planel) : F.Schubert (1797-1828), Sonate D.958, Six chƓurs pour voix d’hommes
ChƓur EmĂ©lthĂ©e, 4 avril 20h30 : Histoires sacrĂ©es. « Baroque et plus », autour de J.S.Bach : JoĂ«l Versavaud, 21 mars ; Percussions-Claviers, 11 avril ; Samuel Fernandez, D.Patel, 23 mai : Temple Lanterne, concerts Ă  20h30
Mario Stantchev,S.Fernandez, 28 mars, 12h30, Amphi Opéra
Renseignements et réservation : Tel. 06 27 30 11 72 ; www.baroqueetplus.com
www.emelthee.fr ; Tel. 06 49 58 16 83