Livres, compte rendu critique. Cristobal de Morales par Cristina Diego Pacheco (Editions Symétrie)

morales avant ROme biographie presentation CLASSIQUENEWS isbn_978-2-914373-92-0Livres, compte rendu critique. Cristobal de Morales par Cristina Diego Pacheco (Editions Symétrie). RECONSIDERER MORALES. Voilà un texte capital qui modifie très sensiblement la connaissance du compositeur espagnol Cristobal de Morales, lequel dès avant sa période romaine (où il était de bon ton et de bonne érudition de reconnaître sa vraie maturité et le sommet de son inspiration), témoigne d’un tempérament déjà abouti ; en l’occurrence preuve à l’appui, voici Morales tel qu’en lui-même, un compositeur ibérique totalement maître de son écriture – entre grâce et profondeur -, dès avant de connaître de facto la consécration à Rome. Ainsi entre 1535 et 1545, lorsqu’il devient chanteur à la Chapelle Sixtine et compositeur pour Paul III Farnèse (pour Messes et surtout Magnificat), Morales est déjà un auteur particulièrement réfléchi, exigeant, convaincant ; surtout puissant comme original. Moralès dès son apprentissage castillan, maîtrise l’art contrapuntique des franco-flamands.

Morales avant Rome…

Ce que confirmeront après Rome, son œuvre à Tolède, Malaga ou Marchena. L’auteure présente ainsi une révision importante des données concernant Morales, précisant et identifiant des partitions désormais révélées, datées de la période pré romaine comme la pièce instrumentale Unicum In diebus illis, transposition pour instrument d’un motet originellement vocal, datant de 1536, soit juste avant ou au moment du séjour romain. Preuve est ainsi faite que Morales était un compositeur accompli et surtout célèbre car ce type de transposition hommage ne concernaient que des partitions particulièrement célébrées et appréciées.
Mais l’ensemble des apports bénéfiques ne se résume pas à cela : il s’agit même de démontrer que le manuscrit 5 de la Cathédrale de Valladolid serait un recueil autographe de la période préromaine, attestant définitivement de la grande maturité du musicien avant son départ pour Rome.
Complétant la nouvelle proposition de biographie préromaine de Moralès, le texte comprend aussi un ensemble de commentaires musicologiques des œuvres de Moralès, et une proposition de transcription des œuvres. Les arguments pour une révision du cas Moralès sont convaincants ; et leur lecture, définitivement passionnante. Incontournable.

Livres, compte-rendu critique. Cristobal de Morales en Espagne, ses premières œuvres et le manuscrit de Valladolid par Cristina Diego Pacheco (Editions Symétrie, collection Symétrie Recherche, série Anciens & Modernes. 36 euros, ISBN 978 2 914373 92 0, 275 pages. Parution : décembre 2015.

 

Livres. Compte rendu critique. Les Concerts de la Reine (1725-1768) par David Hennebelle. Éditions Symétrie

Concerts de la reine 1725-1768 Marie Leczinska à Versailles editions symetrie compte rendu classiquenews décembre 2015 isbn_978-2-36485-030-9Livres. Compte rendu critique. Les Concerts de la Reine (1725-1768) par David HennebelleÉditions SymétrieDe 1725 à 1768, les Appartements de la Reine à Versailles, entendez Marie Leczinska reçoivent concerts et extraits d’opéras, selon une tradition instituée par Louis XIV et qui fait du prince, un esthète protecteur des musiciens et des compositeurs : Versailles aura de ce fait institutionnaliser le patronage monarchique. Le goût de la Reine, pourtant personnage effacé et peu versé dans la nouveauté, la modernité, l’audace, se précise ainsi à l’aulne des partitions présentées et jouées dans ses appartements versaillais.  Si l’on prend pour acquis aujourd’hui que le choix des programmes ainsi défendus chez la Reine, relève d’une conception volontaire, alors s’établissent les marques d’une esthétique et d’un goût  dont la cohérence est ainsi révélée et explicitée. Au même moment que les spectacles des petits cabinets initiés et développés par la favorite en titre, La Pompadour,- simultanément aux Concerts de Mesdames (les filles de Louis XV), les Concerts de la Reine illustrent aussi le tempérament artiste de la souveraine, moins effacée qu’on l’a dit. A partir du fonds archivistique disponible et accessible, qu’il était temps de consulter méthologiquement (Menus Plaisirs, comptes rendus du Mercure de France, complétés par la lecture des Mémoires du duc de Luynes, intime de la Reine Marie et dont l’épouse était dame d’honneur de la souveraine). L’intitulé donne une idée de l’importance des Concerts de la Reine dans l’essor de la vie musicale à Versailles : à partir de 1745, quand Rameau triomphe comme compositeur officiel de Louis XV, les Concerts de la Reine, deviennent les “Concerts de la Cour”.

Tout en dévoilant très précisément l’ensemble des programmations présentées dans les appartements royaux, le texte ambitionne d’élargir le phénomène du Concert curial en le rattachant à ses enjeux sociaux, culturels, musicaux et bien sûr politiques : tout concert chez la Reine est lié à un dispositif de représentation du pouvoir qui oblige ses participants à un decorum qui sera de plus en plus aménagé selon les dispositions de la Souveraine et le lieu où elle organise le concert.

Depuis la naissance des Concerts dans les années 1720, c’est l’engagement réel et concret de la Souveraine qui est ainsi dévoilé, comme le déroulement des concerts en un rituel codifié par l’étiquette… (concert de cour ou concert à la cour ?) et aussi les lieux où s’est déployée la musique de Marie (Versailles, Marly, Compiègne, Fontainebleau…). L’étude des répertoires (sujet du V ème chapitre) est de loin le plus captivant car ici, un goût se manifeste, emblématique de l’art curial, avec une évolution parfois très sensible du choix des oeuvres : ainsi au moment de la présence à Versailles de l’Infante Marie-Thérèse d’Espagne, la première Dauphine en 1745, puis la seconde Dauphine Marie-Josèphe de Saxe en 1747… Les Concerts de la Reine sont une récente conquête de notre connaissance de la musique officielle au XVIIIè. Quels sont les musiciens de l’Administration chargés de proposer à la Reine les musiques de ses Concerts (Destouches, Rebel, Colin de Blamont, Francœur) ? Pourquoi l’Institution si florissante dans les années 1740 et 1750, se dilue progressivement et finit par se taire ? Pourquoi les concerts sont-ils de façon croissante “contremandés”, ainsi qu’il est noté dans les archives… ? voilà autant de questions passionnantes auxquelles le texte des 6 chapitres offrent une réponse de plus convaincantes et des plus riches.

Livres. Compte rendu critique. Les Concerts de la Reine (1725-1768) par David Hennebelle. Éditions Symétrie, collection Symétrie Recherche, série Histoire du Concert. ISBN 978-2-36485-030-9. 17 x 24 cm, cousu broché, 352 pages, 668 g. Prix public indicatif  TTC : 30 €

 

 

 

Marie Leczinska : grande mécène musicale ?

 

La Reine Marie Leczinska portraituré par Natier : et si la Reine Marie, un temps à l’ombre du fringant et mélancolique Louis XV et ses maîtresses (dont la lumineuse Pompadour) fut une politique artiste et mélomane ?

 

 

Livres, compte rendu critique. Changer des vies par la pratique de l’orchestre, Gustavo Dudamel et l’histoire d’El Sistema par Tricia Tunstall. Traduction : Cécile Roure (Éditions Symétrie)

symetrie sistema gustavo dudamel abreu venezuela enfants orchestres livre critique compte rendu classiquenews isbn_978-2-36485-036-1Livres, compte rendu critique. Changer des vies par la pratique de l’orchestre, Gustavo Dudamel et l’histoire d’El Sistema par Tricia Tunstall. Traduction de Cécile Roure (Éditions Symétrie). Symétrie édite la traduction française du texte américain « Changing lives » de Tricia Tunstall (publié en 2012 par W. W. Norton, New York). A l’automne 2015, Cécile Roure en assure non seulement une traduction engagée et personnellement investie, mais aussi toutes les notes de bas de page, un texte d’introduction relevant d’un témoignage admiratif et sincère (Prélude : Gustavo et moi) et aussi surtout, lumineuse démonstration d’un modèle musical et social qui s’exporte jusque dans l’ancien monde, une Postface (“des orchestre de jeunes en France”), qui dessine de formidables perspectives précisant la fonction salvatrice de la musique classique sur la scène sociétale européenne. Ce dernier texte, totalement rédigé par la traductrice, s’avère en fait, aussi intéressant que le texte initial américain écrit en 2012 car il dresse en 2015, un premier bilan des initiatives en France, associant pratique de la musique orchestrale et éducation des jeunes en difficulté. Il revient aux particuliers ou musiciens de la société civile de relever le défi d’un vivre ensemble désormais possible grâce à la pratique d’un instrument au sein d’un orchestre : expérience salutaire dans bien des cas, qui refonde l’estime de soi et la confiance des jeunes, leur apprend l’exercice concret du vivre ensemble, impliqués dans un projet collectif où chacun ayant sa place, participe concrètement à la société humaine ainsi organisée.

El Sistema… A quoi tient l’intérêt de ce programme né au Venezuela ? Surtout, d’où vient que la musique classique pratiquée en orchestre améliore considérablement les chances du vivre ensemble quand elle est ainsi vécue, défendue (“jouer, lutter”) par les jeunes “nécessiteux”, ceux que la misère, l’exclusion mettent à l’écart de l’opulence sociale et civile ?

A ces questions fondamentales pour l’avenir de nos sociétés, actuellement rongées et dévorées de l’intérieur par l’affrontement des nationalismes, par l’essor du communautarisme, voici des réponses inouïes où le lecteur puisera un vivier de solutions précises, concrètes, éloquentes.

L’expérience orchestrale, une partition pour la paix sociale

Jamais la culture et en particulier la pratique des instruments, et l’expérience de l’orchestre n’auront paru plus indiqués pour éradiquer l’intolérance, la haine collective, la peur de l’autre, l’irrespect général… qui se manifestent par la délinquance et l’insécurité, les gangs, le vol, le racket, la corruption organisés ou même les innombrables signes d’incivilité qui se multiplient ici et là jusque dans les lieux ordinaires de la vie quotidienne. Respecter l’autre, reconnaître ce qu’il peut nous apporter, cultiver un regard fraternel… sont des valeurs fondatrices de notre démocratie républicaine. Fondé sur la cohésion et l’intégration de chacun de ses membres, l’orchestre n’est plus cette partition offerte à chacun instrumentiste pour réussir l’idée d’un accomplissement collectif dans le seul cadre du concert payant : appliqué à la réalité du terrain social, urbain,  le cadre et le dispositif ont démontré d’indiscutables vertus, comme celles de la solidarité, l’entre aide, le tout collectif : on ne réussit rien seul ; on gagne ou perd tous ensemble. Il ne s’agit pas de constater la réussite indiscutable d’un projet politique et social. Le texte ainsi traduit appelle à prendre les mesures concrètes qui s’imposent puisque tout y est magistralement expliqué. Le livre devrait donc être lu par tous les responsables politiques, les élus et les décisionnaires de la société civile, futurs porteurs enfin d’un projet pratique aux bénéfices avérés. A tant de promesses déclarées au moment des temps électoraux, et souvent oubliées après l’élection, voici un programme de solutions réelles, à l’efficacité prouvée.

CLIC_macaron_2014Cest un texte éblouissant qui parlant d’humanité et de fraternité, offre tous les éléments pour résoudre le problème de la violence et de la haine dans notre société. Le président François Hollande avait inscrit comme priorité de son programme de candidat à l’élection présidentielle, les jeunes et l’éducation : voilà un texte et une expérience décrite qui répondent totalement à sa préoccupation. Force est de constater le silence tenace de la part des politiques car comme partout en Europe, la mise en pratique du Sistema venezuelien, adapté à l’Europe, reste le fruit des initiatives privées, au prix d’un dévouement et d’un engagement qui relèvent du parcours du combattant. Les réalisations pionnières en France dont témoigne dans sa postface Cécile Roure, sont éloquentes : il faut du courage et une audace hors du commun pour faire bouger la société. Et nous payons très cher à l’échelle collective, ce décalage archaïque.

La valeur du texte originel de Tricia Tunstall montre précisément et très concrètement grâce à une immersion dans les nucleos vénézuéliens (centres éducatifs installés dans les quartiers des jeunes qui participent au Sistema), l’organisation, le fonctionnement, le profil des participants, jeunes délinquants ou défavorisés marqués par la fatalité de l’échec…, formateurs et enseignants, création des orchestres de jeunes, formation, perfectionnement, jeu et pratique collective… Le but n’étant pas de transformer les jeunes en instrumentistes virtuoses mais de vivre la musique ensemble, régulièrement, passionnément pour retrouver une estime de soi, partager, fraterniser, accomplir, (se)réaliser… Plus qu’un programme musical et éducatif, l’exemple du Sistema est une leçon de vie pratique qui permet de retrouver des valeurs humanistes pour les partager concrètement. Or il apparaît que seule la musique et la pratique d’un instrument dans un orchestre permet de réaliser ce cheminement exemplaire et salvateur pour chacun.

Au départ, le Sistema (programme d’éducation musicale pour les jeunes des quartiers défavorisés du Venezuela) a été fondé en 1975 par le musicien et économiste visionnaire José Antonio Abreu.

dudamel gustavo40 ans plus tard, le million de jeunes instrumentistes formés par le Sistema a été atteint, leur apportant une estime de soi et une identité renforcée, particulièrement positive qui les tiennent éloignés de la fatalité de la délinquance et de l’échec. L’un des disciples d’Abreu les plus célèbres, demeure le jeune maestro Gustavo Dudamel, actuel directeur musical du Los Angeles Philharmonic, soutenu dès ses débuts par Simon Rattle ou Claudio Abbado. Dudamel a lui-même développé un programme encourageant les jeunes chefs comme lui : aujourd’hui Diego Matheuz ou Christian Vasquez, lauréat de ce dispositif particulier, se sont affirmé avec la séduction que l’on sait : le premier est directeur musical de La Fenice de Venise….

Le Sistema a prouvé que la culture et la musique en particulier pouvait concrètement améliorer la paix sociale offrant aux jeunes tentés par la délinquance, un avenir, une vision, une identité positive et des valeurs humaines, exemplaires. On ne peut que souscrire à un tel programme qui ne cesse de démontrer ses vertus et l’on s’étonne que les systèmes éducatifs de la vieille Europe ne s’en inspirent pas sans délai. En France, l’Education nationale peine toujours à trouver son modèle, et l’essor de la délinquance urbaine comme l’abandon par les politiques des banlieues font craindre le pire dans les années à venir. Le texte que publie en octobre l’éditeur lyonnais Symétrie se révèle donc plus qu’opportun, nécessaire. D’autant qu’ici la culture que tout un chacun continue de considérer comme un divertissement accessoire, fait valoir des vertus concrètes, philosophiques, spirituelles, humanistes… que nous ne pouvons plus ignorer. A lire sans tarder. Lecture révélation, donc CLIC de classiquenews de novembre 2015.

Sommaire

Prélude. Gustavo et moi

Chapitre 1. Bienvenido Gustavo ! L’étrange nouvelle star d’Hollywood

Chapitre 2. Mambo !, un premier aperçu du Sistema

Chapitre 3. Jouer et lutter : l’évolution du Sistema

Chapitre 4. Danse de violoncelles : l’orchestre de jeunes Simón Bolívar du Venezuela

Chapitre 5. Une idée pour changer le monde

Chapitre 6. Etre ou ne pas être. Le Sistema en action

Chapitre 7. Vues du Sistema U.S.A.

Chapitre 8. Merci Gustavo. Guérir les communautés à Los Angeles

Coda. Chérir les enfants nécessiteux

Remerciements

Postface. Des orchestres de jeunes en France

Livres, compte rendu critique. Changer des vies par la pratique de l’orchestre, Gustavo Dudamel et l’histoire d’El Sistema par Tricia Tunstall. Traduction de Cécile Roure (Éditions Symétrie). ISBN 978-2-36485-036-1, 304 pages. Parution ; octobre 2015. Prix indicatif : 19 €. CLIC de classiquenews de novembre 2015.

 

Livres. Compte rendu critique. Paweł Gancarczyk: La Musique et la révolution de l’imprimerie, les mutations de la culture musicale au XVIe siècle (Éditions Symétrie).

musiqe revolution de l imprimerie editions symetrie les mutations de la culture musicale au XVI eme 16 eme siecle critique livres classiquenewsLivres. Compte rendu critique. Paweł Gancarczyk: La Musique et la révolution de l’imprimerie, les mutations de la culture musicale au XVIe siècle (Éditions Symétrie). L’auteur analyse les changements fondamentaux qui concerne l’écriture musicale  de la fin XVè au début du XVIIè. Non sans raison, il s’agit de mettre en parallèle, la révolution actuelle suscitée par internet et les réseaux sociaux, et l’essor de l’imprimerie au XVè, précisément appliquée à la musique. Diffusion élargie, avènement d’un nouveau “marché” comptant ses clients, ses éditeurs (dont le premier entre tous, Petrucci à Venise, hélas vite concurrencé…), son répertoire (où se distinguent Frottole, chansons, motets, messes, sans omettre les recueils intentionnellement didactiques et pédagogiques destinés à la pratique des amateurs…), ses foyers de production (Venise, Nuremberg, Paris, Lyon…), ses mécènes aussi…. toutes les composantes qui ont cours encore aujourd’hui, composent un paysage qui se précise de page en page (à travers les 6 chapitres idéalement documentés et complémentaires l’un à l’autre dans l’ordre de lecture).

Très appréciées, les reproductions en exemples des exemplaires manuscrits et imprimés proposant à l’appui du texte et des thématiques argumentées, un complément particulièrement éloquent : en reproduisant les page de titre ou les frontispices, éditeur et auteur offrent aux lecteurs l’occasion de mieux comprendre et mesurer les avancées essentielles qui marquent l’histoire de l’écriture musicale au XVIè.

CLIC D'OR macaron 200Mais l’analyse va plus loin et fouille les pistes de son investigation, révélant de nouvelles données qui alimentent la richesse de l’évocation et nuancent considérablement notre propre connaissance du phénomène. L’imprimerie influence progressivement la façon de composer (élaboration des pages de titres, des cycles de partitions conçus comme une totalité thématisée ayant sa propre cohérence…) – mêmes les auteurs dont entre autres Banchieri-, appellent à prendre en compte les attentes des “clients”-…, comme elle assoit et organise aussi un nouveau statut pour le compositeur, celui de créateur reconnu, recherché, apprécié, donc “acheté”. Avec le développement du marché de la partition, s’impose alors une nouvelle économie assurant la nouvelle notoriété du compositeur dont le nom tel Lassus, Palestrina, Marenzio suscitent les ventes. A travers l’image de certains artistes reconnus pour leur talent, s’impose ainsi la notion de signature, de personnalité, c’est à dire d’individualisation de la musique qui créée désormais la côte d’un artiste musicien, comme celle que nous connaissons pour les peintres et les plasticiens : les lettrés, l’églises, les princes recherchent une manière, un style (le XVIè n’est-il pas justement dans l’histoire simultanée à la musique, celle de la peinture, le siècle du maniérisme, c’est à dire au delà des querelles esthétiques, la période où naît un nouveau discours qui analyse et reconnaît la notion d’écriture et de styles personnels différents, à présent identifiables ?

A cela s’ajoute d’autres nouveaux comportements, tel l’hommage (dédicace) aux bienfaiteurs mécènes qui financent tel ou tel édition : la politique s’invite également dans cette pièce qui connaît alors, durant tout le XVIème siècle, un élan fondateur, préparant les grandes révolutions à venir. D’ailleurs, l’auteur, comme s’il souhaitait lancer son prochain chantier de recherche (non sans raison et légitimité) précise l’urgence de livrer les mêmes analyses sur le marché de l’édition musicale pour le XVIIè, au moment où se développe l’esthétique baroque. Voilà donc un texte fondamental qui appelle sa suite…

Livres. Compte rendu critique. Paweł Gancarczyk: La Musique et la révolution de l’imprimerie, les mutations de la culture musicale au XVIe siècle (Éditions Symétrie). Traduction de Wojciech Bońkowski. 256 pages – ISBN 978-2-36485-034-7 – Série Anciens & Modernes. Prix indicatif : 35 €. CLIC de classiquenews de novembre 2015.

Sommaire indicatif

Prologue. Du parchemin au papier
Chapitre 1. La naissance et le développement de l’imprimerie musicale
Chapitre 2. Typologie et importance de la production imprimée
Chapitre 3. De l’imprimeur au lecteur
Chapitre 4. L’imprimerie et le marché musical
Chapitre 5. L’importance de l’imprimerie pour la culture musicale
Chapitre 6. Les compositeurs face au nouveau médium
Épilogue. De l’imprimerie au manuscrit

Livres. Henri Christophe. Richard Wagner : L’Anneau du Nibelung (Symétrie)

henri christophe l anneau du nibelung wagner traduction isbn_978-2-36485-026-2Rédigée au moment de la diffusion sur Arte en 1991 de la fameuse Tétralogie du centenaire de Bayreuth (1876-1976) signée Chéreau et Boulez, la mythique équipe française, la traduction d’Henri Christophe est éditée chez Symétrie. Le texte a été composé pour être lu sur les images de cette production, dans le temps imparti pour chaque séquence, dans la durée  du spectacle, selon les contraintes aussi pratiques (2 lignes de texte au bas de l’écran). Il en découle une prosodie rapide, séquencée, aux images sensuelles et charnelles, aux éclairs réflexifs qui engagent et dévoilent tout un étroit réseau de correspondances entre les tableaux, dans les strates du texte global. Le cerveau de Wagner n’a jamais été mieux compris dans une langue à la fois précise, violente, organique et flamboyante. C’est immédiatement l’intelligence du dramaturge Wagner qui surgit, son sens du verbe, sa ciselure des portraits psychologiques et des situations.

Traducteur en 1991 pour Arte, Henri Christophe éclaire les facettes prosodiques du Ring

Wagner traduit : une révélation poétique

 

CLIC D'OR macaron 200Ne prenons que deux exemples parmi les plus denses et psychologiquement fouillés du Ring : extraits de La Walkyrie, le monologue de Wotan qui s’adresse à sa fille chérie Brünnhilde et lui avoue son impuissance face aux arguments de l’épouse Fricka qui lui demande de rompre sa protection auprès des Valse… Puis extrait du Crépuscule des dieux : le dernier monologue de Brünnhilde, l’épouse trompée par Siegfried qui cependant frappée d’un discernement supérieur, comprend le sens profond de tout le cycle, pardonne à celui qui l’a trahie, et restitue l’anneau maudit aux filles du Rhin…
D’une façon générale, le texte de Henri Christophe est direct, plus clair du point de vue des idées et des images formulés ; séquencé en phrases courtes, il souhaite (même si sa destination n’est pas d’être chanté) reproduire le rythme du chant lyrique ; le découpage qui en découle semble suivre les méandres du continuum musical : Henri Christophe a écouté chaque scène musicale en formulant la taille, le débit de ses traductions. Evidement indications scéniques et didascalies n’étant pas indiquées entre parenthèses, le lecteur perd en compréhension scénique et visuelle, mais il gagne une proximité émotionnelle avec chaque protagoniste que les autres textes à la rédaction plus contournée, n’offrent pas.
Même pour des non germanistes/germanophones, le travail de Wagner sur l’allitération et non la rime, une saveur organique du langage qui convoque la présence tangible des pulsions et forces psychique inspirées des mythes fondateurs qui l’ont tant porté dans la conception globale de la Tétralogie, s’impose : elle attise la lecture dans le feu des forces en présence. Le jeu de Wagner est d’anticiper ou de se remémorer, dilatation élastique et oscillante du temps qui fonde sa fascinante intensité : passé et futur sont évoqués presque simultanément pour intensifier la perception du présent (prolepses ou prévisions, analepses ou flashback). La vision est déjà cinématographique et l’on repère dans la construction du maillage linguistique ainsi restitué, les filiations et les correspondances multiples du texte, conçu comme un seule et même étoffe qu’on la prenne à son commencement comme à sa fin…

Les idées préconçues tiennent bon, or si certains s’entêtent à regretter les faiblesses du Wagner librettiste, force est de constater ici la puissance de son verbe, l’éloquence de ses idées, la cohérence des imbrications dramatiques, le sens de l’impact dramaturgique. Tout cela restitue la force et la spécificité du théâtre wagnérien, scène plus psychique et politique que narrative et d’action : tout fait sens à mesure que les situations se précisent, que les confrontations accomplissent leur œuvre. Le lecteur saisit enfin l’unité souterraine du cycle. Peu à peu s’affirme la profonde impuissance des êtres ; ces dieux ambitieux, arrogants s’épuisent dans l’exercice et le maintien absurde de leur pouvoir : la destinée de Wotan /Wanderer s’en trouve lumineuse ; un résumé du cycle entier : chacun tôt ou tard doit assumer les conséquences de ses actes. Au compositeur de dessiller les yeux des aveuglés. Gageons que le texte d’Henri Christophe accrédite enfin le principe à présent explicite d’un Wagner, librettiste affûté voire génial. C’est bien le moindre des apports de cette traduction heureusement éditée.

Henri Christophe. Richard Wagner : L’Anneau du Nibelung (Éditions Symétrie). ISBN : 978 2 36485 026 2. 403 pages. 13,80€. Février 2015. Un texte d’introduction très documenté récapitule l’histoire des traducteurs français de Wagner et aussi la chronologie des créations de ses oeuvres dans l’Hexagone… Passionnant.