CD. François Ier, musiques d’un règne. Music of a reign. Doulce MĂ©moire, Denis Raisin Dadre (Livre 2 cd ZZT)

13_cd-francois1erCD, critique. François Ier, musiques d’un règne. C’est certainement le meilleur cd rĂ©alisĂ© Ă  ce jour sur les musiques de François 1er, soit au dĂ©but du XVIème français, d’autant plus dĂ©lectable qu’il est ici superbement Ă©ditĂ©, sous la forme d’un livre aux textes passionnants (signĂ©s en grande partie, Denis Raisin Dadre). Outre la finesse et les multiples subtilitĂ©s de l’interprĂ©tation rĂ©vĂ©lant aujourd’hui une approche superlative des musiques du XVIè français, Ă  la fois sacrĂ©es et profanes (soit le siècle de la Renaissance en France puisque le XVè est gothique), la rĂ©alisation de Doulce mĂ©moire affirme une intelligence artistique qui doit ĂŞtre particulièrement saluĂ©e. Pour illustrer les fastes sonores des fameuses cĂ©lĂ©brations musicales, protocolaires voire politiques du Camp du Drap d’or (juin 1520), et aussi illustrer l’inspiration des poètes et compositeurs favorisĂ©s par le souverain couronnĂ© en 1515, Denis Raisin Dadre s’appuie sur une importante phase prĂ©alable de recherche et choisit les sources les plus proches des originaux (Ă  ce jour non identifiĂ©s : pas de description prĂ©cise des musiques jouĂ©es pour les souverains de France et d’Angleterre, rĂ©unis en grande pompe sur la prairie du Val dorĂ©, par exemple). Les interprètes ont soignĂ© la cohĂ©rence collective de l’approche et aussi, surtout, le raffinement sensuel sonore : souci de la langue, souci du verbe articulĂ© et incarnĂ©, Ă©lans des polyphonies collectives oĂą se dilue la notion mĂŞme d’individualitĂ©… que les enregistrements (nocturnes) Ă  Fontevrault (pour la Messe du Camp du Drap d’or) et Ă  Chambord (pour les chansons et mĂ©lodies) subliment par leur relief chambriste, leur saisissante intensitĂ© poĂ©tique et expressive, leur Ă©loquence concentrĂ©e et intime (Chambord).

 

 

Denis Raisin Dadre et Doulce Mémoire confrontent François Ier et Henry VIII

Vertiges anglais, solennité suave des Français

 

2015 : l'annĂ©e François Ier par Doulce MĂ©moireComparĂ©e aux confrontations artistiques des autres grandes rencontres du règne : Aigues-Mortes en 1538 avec Charles Quint et auparavant, Bologne avec le pape LĂ©on X en dĂ©cembre 1515 (oĂą il y a convergence stylistique car les princes en question se disputent les mĂŞmes chantres et compositeurs au style majoritairement franco flamand), c’est assurĂ©ment le Camp du Drap d’or du 5 au 23 juin 1520 qui marque un jalon important dans l’histoire musicale française : la chapelle de François 1er se confronte ainsi Ă  celle de Henry VIII, dont la singularitĂ© liĂ©e Ă  l’insularitĂ©, marque particulièrement les esprits. Hors du continent, les voix, le chant anglais se distinguent nettement des pratiques et styles continentaux. A la noblesse et solennitĂ© française, non dĂ©pourvu de grande et suave nostalgie, rĂ©pond l’agilitĂ© flexible des chantres d’Angleterre, aux vertiges virtuoses d’une infinie sĂ©duction.

 

Pour illustrer la messe clĂ´turant le Drap d’or (23 juin, dont on ne sait rien des partitions jouĂ©es), Denis Raisin Dadre (DRD) suit les descriptions originelles de son dĂ©roulement et le plan en interventions alternĂ©es : Kyrie chantĂ© par les Français, Gloria par les Anglais… Ainsi cĂ´tĂ© français, aux cĂ´tĂ©s des motets virtuoses de Jean Mouton (dont le très opportun motet Reges terrae / Les Rois de la terre…), DRD choisit la Messe Ă  5 voix “Quare fremuerunt gentes” (Pourquoi les gens…) et l’Agnus Dei Ă  8 (sa simplicitĂ© verticale plus directe, puissante, virile) de Claudin de Sermisy, alors jeune compositeur promis Ă  devenir le premier compositeur de la Chambre… auquel rĂ©pond en complĂ©ment le Credo Ă  6 voix de Divitis (qui mieux que Sermisy fait entendre cet accroissement vocal – deux voix de dessus indiquĂ©es sur le manuscrit : primus et secundus puer-, propres Ă  exprimer la profession de foi des fidèles en un moment essentiel de la messe). Enfin, autre facette passionnante de cette restitution riche en rĂ©fĂ©rences, DRD ajoute l’hymne O salutatis hostia anonyme en style vertical fĂ©cond en dissonances entre dessus et tĂ©nor, accents troubles et Ă©tranges propres eux aussi Ă  ce temps important de la dĂ©votion.
Vraie confrontation, – passionnante en vĂ©ritĂ©, la Messe permet aussi d’Ă©couter la musique anglaise contemporaine si diffĂ©rente et d’un raffinement singulier : DRD retient ainsi la Messe Benedicta et venerabilis Ă  6 voix de Nicholas Ludford qui au hiĂ©ratisme retenu et solonnel de Sermisy, dĂ©veloppe une inventivitĂ© mouvante de la forme, changeant les formations Ă  5,6 puis 3, favorisant aussi la diversitĂ© rythmique… Les chantres anglais sont ici selon les usages a capella quand les français sont diversement accompagnĂ©s d’instruments (cornets, sacqueboutes, flĂ»tes, bassons…) ; de mĂŞme que le diapason change selon la nationalitĂ© : haut chez les Anglais (464Hz), bas pour les Français (415 voire 392 pour le motet Reges congregati sunt). A voir les deux portraits officiels des souverains : François Ier par Jean Clouet et Henry VIII par Holbein (les deux portraits son reproduits opportunĂ©ment en pages 51 et 52 du livre cd), on redĂ©couvre ce rĂ©alisme pointilliste si raffinĂ© propre Ă  l’Ă©poque, lequel dĂ©passe la question des nationalismes, tout en offrant deux facettes diversement caractĂ©risĂ©e de chaque sensibilitĂ©, selon les modèles : buste dynamique et teintes chaudes pour le français, stature frontale en nuances froides pour le Britannique.

 

 

 

Divins Meslanges profanes de Serton

 

 

Dans le cd2, Doulce MĂ©moire s’intĂ©resse Ă  la riche littĂ©rature de chansons et mĂ©lodies cultivĂ©es Ă  la Cour de François Ier pour laquelle les compositeurs de la Chambre livrent d’abondants recueils. Denis Raisin Dadre Ă©carte le très connu et dĂ©jĂ  longuement abordĂ© ClĂ©ment Jannequin (qui fait surtout sa carrière Ă  Angers et Bordeaux). Pour honorer l’anniversaire de l’avènement de François Ier en 1515, DRD dĂ©voile surtout les manières des compositeurs de la gĂ©nĂ©ration du souverain, et comme lui, portĂ©s par une ardeur juvĂ©nile poĂ©tique, d’une constante invention, d’une permanente exigence poĂ©tique : Claudin de Sermisy, Pierre Certon, Pierre Sandrin. Sans sa partie de quintus, le fameux recueil des Meslanges de Certon Ă©tait injouable : qu’importe le dĂ©fi si l’enjeu est prometteur… donc DRD aidĂ© du musicologue chanteur Marc Busnel (basse) rĂ©tablit le manque : ainsi est dĂ©voilĂ© le cycle le plus Ă©tonnant de chansons Ă©ditĂ© en 1570 et qui reprend nombre de succès musicaux signĂ©s Jannequin, Cadeac et Certon lui-mĂŞme.
En un phĂ©nomène de rĂ©Ă©critures hommages, Certon actualise les chansons de ses prĂ©dĂ©cesseurs, avec le raffinement et la complexitĂ© captivante qui le caractĂ©risent : ajout de voix, changements rythmiques, transformation rĂ©gĂ©nĂ©rante qui permet ici aux standards de l’Ă©poque : La volontĂ©, Contre raison, Susanne un jour … de perdurer selon les sensibilitĂ©s et les changements de goĂ»t. Accord secret de la note et du verbe, chaque texte poĂ©tique mis en musique Ă©tonne par sa profondeur, sa richesse sĂ©mantique, la complexitĂ© harmonique et mĂ©lodique : l’Ă©quivalent français du madrigal italien. DRD ajoute le jeu des instrument qui selon le goĂ»t, l’inspiration du moment, comme Ă  l’Ă©poque, rĂ©alise une partie initialement dĂ©volue Ă  la voix. En maĂ®tre des sens, Denis Raisin Dadre opère une gastronomie vocale et instrumentale riche en saveurs, surprises, accents, mĂ©langes subtilement associĂ©s : Las je my plains de Certon, Si par fortune, Reviens vers moy offrent des textures nouvelles inĂ©dites oĂą les voix s’accordent au chant des flĂ»tes, au basson, ductile, Ă©loquent opĂ©rant comme un liant, composant une mosaĂŻque de couleurs, très proches de la peinture de l’Ă©poque, oĂą Ă  l’idĂ©al de la Renaissance classique rĂ©pond aussi les dissonances du chromatisme nuancĂ© acide des maniĂ©ristes, les Primatice et Rosso invitĂ©s par François Ier comme Leonard pour y perfectionner encore pour la Cour de France, leur maĂ®trise inĂ©galĂ© du dessin et de la couleur.

CLIC_macaron_2014La sensibilitĂ©, suave, prĂ©cise, mesurĂ©e, toujours dĂ©licieusement intime des chanteurs et instrumentistes de Doulce MĂ©moire restitue un univers Ă©lĂ©gant, complexe, foisonnant, Ă©tonnamment voluptueux qui Ă©claire l’art de Cour sous François Ier, tel un âge d’or enfin revivifiĂ©. Programme magistral, coup de coeur de classiquenews (CLIC d’avril 2015) et qui tourne dans de nombreux sites tout au long de l’annĂ©e 2015 pour l’anniversaire de l’avènement de François 1er (1515). Retrouvez ici l’agenda des dates de la tournĂ©e François Ier par Doulce MĂ©moire en 2015 : en France (l’IndonĂ©sie en mai) : le 9 avril Ă  Paris (Bnf), le 11 avirl Ă  Rambouillet, puis les 21 juillet Ă  Vincennes (le Camp du Drap d’or), 12 septembre Ă  Azay le rideau… etc… voir toutes les dates et les diffĂ©rents programmes.

 

 

 

13_cd-francois1erCD. François Ier, musiques d’un règne. Music of a reign. CD1 : Messe pour le Camp du Drap d’or (juin 1520) : Messe de Sermisy, Credo de Diviti, motets de Jean Mouton. Gloria, Sanctus, Benedictus de Nicholas Ludford. EnregistrĂ© Ă  Fontevraud en novembre 2013. CD2 : La Chambre du Roy : chansons de Gervaise, Certon, Rippe, Sandrin, Attaingnant, Sermisy, Penet, Lupi, FĂ©vin… EnregistrĂ© Ă  Chambord en mars 2014. Doulce MĂ©moire, Denis Raisin Dadre, 2 cd ZZT 357.