Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 2 mars 2015. Charles Gounod : Faust. Piotr Beczala, Jean-François Lapointe… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra National de Paris. Michel Plasson, direction. Jean-Romain Vesperini, mise en scène.

Michel Plasson revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris pour Faust de Charles Gounod. L’OpĂ©ra Bastille accueille une distribution largement non-francophone dans une nouvelle mise en scène conçue par Jean-Romain Vesperini. 3 heures d’Ă©motion et de musique enchanteresse, mais peut-ĂŞtre trop dĂ©sĂ©quilibrĂ©e en ce qui concerne quelques choix artistiques qui laissent perplexes. Une performance honorĂ©e plutĂ´t par les quelques spĂ©cialistes engagĂ©s, et un choeur et un orchestre… ravissants.

 Gounod + Plasson = un duo gagnant !

FAUSTFaust de Gounod a Ă©tĂ© reçu comme une Ĺ“uvre innovante et impressionnante lors de sa crĂ©ation en 1859 grâce Ă  un certain rejet des conventions de l’Ă©poque, notamment le chĹ“ur introductif et le final concertĂ©. Aujourd’hui, nous apprĂ©cions surtout les vertus musicales de la partition, sa transparente et efficace théâtralitĂ©, malgrĂ© le livret de modeste envergure de Jules Barbier et Michel CarrĂ© d’après Goethe. Rarement mise en scène, l’opus a une abondance mĂ©lodique indĂ©niable et un certain flair avec beaucoup de potentiel dramatique. Or, ce soir le drame se voit largement affectĂ© par toute une sĂ©rie de pĂ©ripĂ©ties et choix incomprĂ©hensibles. Le bateau tient bon grâce Ă  la direction musicale d’un Michel Plasson toujours maĂ®tre de son art et des chĹ“urs impressionnants, mais nous avons de nombreuses rĂ©serves vis-Ă -vis de la plupart des rĂ´les et aussi quant Ă  la mise en scène.

Les choeurs de l’OpĂ©ra de Paris sous la nouvelle direction de JosĂ© Luis Basso sont extraordinaires. Ils sont toujours investis lors des nombreuses interventions et font preuve d’un dynamisme saisissant que ce soit dans la lĂ©gèretĂ© mondaine au deuxième acte dans « Ainsi que la brise lĂ©gère » ou dans l’expression d’un hĂ©roĂŻsme mystique et glorieux au quatrième lors du cĂ©lèbre chĹ“ur des soldats « Gloire immortelle ». Nous regrettons pourtant l’Ă©cart abyssal entre la richesse de leur prestation musicale et la trop modeste inspiration du metteur en scène. En ce qui concerne les solistes embauchĂ©s, il s’agĂ®t sans doute d’artistes de qualitĂ©, dont les talents musicaux arrivent Ă  toucher l’auditoire malgrĂ©, notamment, un grand souci d’articulation et de diction du français pour la plupart. Mais connaissant la prosodie pas facile du livret, nous constatons tout autant que de tels artistes spĂ©cialistes du chant français auraient pu avoir plus d’impact. En
l’occurrence le Faust de Piotr Beczala est solide, avec le beau timbre qui lui est propre et une projection correcte. Or, si nous aimons l’intensitĂ© passionnante et passionnĂ©e de son chant lors du cĂ©lèbre air « Salut, demeure chaste et pure », nous pensons que le français peut s’amĂ©liorer et nous sommes davantage frappĂ©s et conquis par le violon solo du morceau (NDLR : le tĂ©nor polonais vient de sortir chez Deutsche Grammophon un rĂ©cital dĂ©diĂ© aux Romantiques Français : Piotr Beczala, The French Collection : lire notre compte rendu critique complet “Les Boieldieu et Donizetti sans dĂ©faut de Beczala, 1 cd DG).
Ildar Abdrazakov en MĂ©phistophĂ©lès est une force de la nature. C’est un diable charmant et charmeur, avec une voix qui ne nous laisse pas insensibles. Or, encore une fois, il est regrettable que son français ne soit pas Ă  la hauteur de son charisme scĂ©nique ni de son Ă©vidente musicalitĂ©. Nous pouvons presque en dire autant de Krassimira Stoyanova dans le rĂ´le de Marguerite. Si nous aimons les qualitĂ©s de l’instrument, le français presque incomprĂ©hensible nous Ă©loigne des charmes de sa belle voix. En plus elle ,’est guère aidĂ©e par la mise en scène, pas très valorisante pour son personnage.

Bien heureusement la distribution compte avec quelques francophones dans les rĂ´les secondaires, notamment le baryton spĂ©cialiste du chant français Jean-François Lapointe. Il habite le rĂ´le de Valentin avec une prestance et une prĂ©sence pleine d’Ă©motion qui ensorcelle l’auditoire. A la beautĂ© plastique du chanteur se joignent une prosodie sensible et un chant sincère et touchant. Lors de son air au deuxième acte « Sol natal de mes aĂŻeux » comme dans la scène de sa mort au quatrième, il se donne et s’abandonne totalement,  théâtralement et musicalement, rĂ©galant l’audience des moments de très fortes sensations. La mezzo-soprano AnaĂŻk Morel dans le rĂ´le travesti de Siebel, rayonne d’un charme attendrissant lors de ses participations, son articulation est bonne et son chant irrĂ©prochable.

L’orchestre de l’OpĂ©ra, lui, est sans doute le protagoniste de l’oeuvre en l’occurrence, et son principal argument. Si nous avons aimĂ© les lumières de François Thouret et la chorĂ©graphie de Selin DĂĽndar au ballet du dernier acte, nous avons beaucoup de rĂ©serves vis-Ă -vis Ă  la mise en scène de Jean-Romain Vesperini, protĂ©gĂ© d’un Luc Bondy et d’un Peter Stein.
Certaines idĂ©es de potentiel aboutissent souvent Ă  un rien quelque peu dĂ©suet. Des nombreuses et longues transitions scĂ©niques impliquent beaucoup de temps mort (dans une Ĺ“uvre dĂ©jĂ  longue…), l’aspect fantastique se limite Ă  des explosions et du feu sur scène, frappant aux yeux et aux oreilles, mais d’un kitsch et d’une facilitĂ© confondante. La beautĂ© monumentale des dĂ©cors de Johan Engels contrastant avec la modestie confondante de quelques scènes cĂ©lèbres. Notamment la scène de Marguerite, avec tant de potentiel, « Il Ă©tait un Roi de ThulĂ© » finissant dans l’air des bijoux,  moments de la mise en scène que nous aimerions oublier.

FAUSTLa prestation de l’orchestre est, elle, complètement inoubliable. Michel Plasson est un des grands spĂ©cialistes de la musique romantique française d’une ardeur intacte, et toujours avec une baguette sensible et raffinĂ©e, mais aussi inventive, rĂ©active, parfois dynamique, parfois sublime. Toujours intĂ©ressante ! Impossible de ne pas aimer l’œuvre devant un travail si bien ciselĂ©, l’Orchestre de l’OpĂ©ra faisant preuve d’un beau coloris, de transparence et de clartĂ©, de charme et de brio ; une prestation si frappante par son naturel et son rigueur, inspirant tour Ă  tour des soupirs et des frissons, des frĂ©missements dĂ©licieux qui caressent et enivre l’ouĂŻe  en permanence. Une Ĺ“uvre Ă  voir par sa raretĂ©, pour la beautĂ© des performances et gestes d’un Lapointe saisissant, d’un Plasson inspirĂ© et rayonnant, d’un superbe orchestre, de superbes choeurs, et de quelques bons danseurs… Suffisamment de sĂ©ductions Ă  nous yeux pour venir applaudir ce nouveau Faust parisien.  A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris, les 5, 9, 12, 15, 18, 22, 25 et 28 mars 2015.