LIVRE événement, critique. Jean-Yves Clément : CHOPIN et LISZT, la magnificence des contraires (Éditions Premières Loges, sept 2021)

chopin-et-liszt jean yves clement premieres loges livre critique classiquenewsLIVRE Ă©vĂ©nement, critique. Jean-Yves ClĂ©ment : CHOPIN et LISZT, la magnificence des contraires (Éditions Premières Loges, sept 2021). CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2021. Il est tentant toujours de rapprocher les deux compositeurs pianistes les plus passionnants de l’ère romantique : nĂ©s contemporains, Chopin (1810) et Liszt (1811) incarnent chacun Ă  leur façon, la question du piano, de la musique ; chacun interroge jusqu’à la forme, son sens, son dĂ©veloppement ; l’écriture mĂŞme comme la pensĂ©e musicale. Evidemment notre Ă©poque de la radicalitĂ© affectionne l’éloquente estimation des oppositions… Leurs diffĂ©rences renforcent cette “magnificence des contraires” : le premier, expatriĂ© nostalgique, maladif et pudique, renfermĂ© patriote, concentrĂ© sur son Ĺ“uvre, chĂ©tif mais frappĂ© et portĂ© par une crĂ©ativitĂ© gĂ©niale malgrĂ© une vie fauchĂ©e (Chopin meurt Ă  39 ans) ; le second, nĂ© hongrois mais ouvert au monde, citoyen universaliste et fraternel, virtuose flamboyant et spectaculaire, baladin surdĂ©ployĂ©, surexposĂ©, … pourtant tout autant habitĂ© par un feu intĂ©rieur qui interroge son rapport Ă  la musique. C’est pourquoi sa 2è vie, celle amorcĂ©e avec la Sonate en si mineur, (et après la mort de son gĂ©nial double) impose le Liszt compositeur, obsĂ©dĂ© par une mĂŞme approche critique et spirituel de son art. Ce que rĂ©vèle le texte du livre Ă©ditĂ© par Premières Loges, c’est la pensĂ©e et le cheminement musical de Liszt, Ă©clairĂ© dans son rapport au modèle chopinien. Liszt expĂ©rimentant après Chopin, l’expĂ©rience spirituelle de l’art ; mais lĂ  oĂą le premier la vit en fulgurance, le second passe d’abord par la carrière du rĂ©citaliste (forcenĂ© / extĂ©nuĂ©) pour atteindre Ă  la vĂ©ritĂ© du crĂ©ateur, gĂ©nie de la transformation thĂ©matique (il est mort en 1886 Ă  75 ans). Chopin est dans l’instant touchĂ© par la grâce ; Liszt dans la durĂ©e d’une mĂ©tamorphose permanente. Lumineuse confrontation qui passionne car elle rĂ©vèle tout ce qui bouleverse chez Chopin comme (surtout) chez Liszt.

Au final, la confrontation des deux tempéraments romantiques serait une approche admirative d’une équation féconde, convoquant comme un rébus, la réalité de la dispersion, l’urgence de l’unité ; c’est là que Liszt nous paraît dans toute sa quête critique qu’il n’aurait pas même conscientisé, sans sa profonde compréhension du temps compté de Chopin : le Polonais saisit par son essence et quand il meurt (1849), le Hongrois peut enfin naître à lui-même ; et du concertiste épuisé perdu, devient le compositeur auquel est révélé le sens unifié d’une vie faite œuvre.

Le texte admirable de JY Clément n’est pas comparaison mais témoignage de deux unités réalisées en deux temps distincts, cependant mêlés l’un à l’autre. Liszt serait-il devenu ce génie de la transcendance, apôtre de l’essence, sans Chopin, qui fut l’âme de la musique, mais une âme franche, directe, concentrée, et parfois violente (ce que n’oublie pas de souligner l’auteur)?

En un temps deux fois plus long, Liszt expérimente et revit le calvaire et aussi le miracle de Chopin ; il trouve son essence dans un minimalisme final prédebussyste quand son gendre, Wagner développe pour lui-même et sans rendre hommage à son mentor, la musique qui fusionne temps et espace dans cette durée alchimique du Liszt en pleine mutation chopinienne.

CLIC D'OR macaron 200Tout en rétablissant la violence prophétique de Chopin (ce qui tempère le « raphaëlisme » dont parle cependant non sans justesse Balzac), l’auteur exprime en fin connaisseur, le chemin de croix du dernier Liszt (son doute créateur), ses fabuleuses dernières conquêtes  (le « nocturne » Wiegenlied de 1880, En rêve de 1885…), celui des Nocturnes endeuillés et énigmatiques dont l’épure éthérée (éolienne) tout en renouant avec la vibration chopinienne, annonce la propre ferveur d’un Messiaen… . Passionnant.

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LIVRE événement, critique. Jean-Yves Clément : CHOPIN et LISZT, la magnificence des contraires (Éditions Premières Loges, sept 2021). CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2021.

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Cd, compte rendu critique. Saint-Saëns : Concertos pour piano n°2 et n°5. Louis Schwizgebel, piano (1 cd Aparté, 2015)

saint saens cd concertos 2 et 5 cd review critique compte rendu louis schwizgebel BBC symphony orchestra cd Aparte critique sur classiquenewsCd, compte rendu critique. Saint-SaĂ«ns : Concertos pour piano n°2 et n°5. Louis Schwizgebel, piano (1 cd ApartĂ©, 2015). VoilĂ  une nouvelle rĂ©alisation discographique qui confirme le talent du jeune pianiste eurasien sino-suisse Louis Schwizgebel, claviĂ©riste vedette de l’écurie ApartĂ©. Évidemment le fleuron de ce programme reste la prise la plus rĂ©cente (avril 2015) du Concerto l’Égyptien n°5 en fa  majeur d’une prodigieuse sĂ©duction mĂ©lodique qui berce littĂ©ralement l’entente amoureuse piano /orcheste – union  complice qui est loin de s’affirmer dans le Concerto prĂ©cĂ©dent n°2 oĂą la  virtuositĂ© hallucinante du soliste fait souvent cavalier seul auprès d’un orchestre fracassant et pĂ©remptoire. Dans le n°5,  a contrario la tonicitĂ© enivrĂ©e soliste, chef, instrumentistes Ă©blouit littĂ©ralement dans ce Concerto, l’un des meilleurs de Saint-SaĂ«ns d’une Ă©quilibre romantique saisissant de plĂ©nitude en cela servi par l’excellente complicitĂ© entre les musiciens. Le jeu et le toucher du pianiste sino suisse crĂ©pite et nuance une partition qui pourrait paraĂ®tre bavarde et creuse : rien de tel sous ses doigts inspirĂ©s qui font surgir tel un jaillissement continu et excellemment articulĂ©, le feu juvĂ©nile de l’Allegro animato du dĂ©but (mĂŞme allant vivace dans le troisième et ultime mouvement). Il y dĂ©montre une belle allĂ©geance Ă  la vivacitĂ© tendre et Ă  l’Ă©lĂ©gance pudique, qualitĂ©s que l’excellent orchestre cultive lui aussi dès le premier mouvement dans un rĂ©glage instrumental Mozartien : tel sens de la connivence et de la nuance se rĂ©vèle convaincant.

03_Louis-Schwizgebel-11_credit-Marco-Borrgreve-250x250La danse de l’Andante au dĂ©hanchĂ© oriental / andalou, style Carmen ajoute une pointe d’espièglerie, de notre point de vue plus hispanisante que rĂ©ellement proche-orientale. .. (mĂŞme s’il s’agit de l’aveu du compositeur d’un chant d’amour nubien rapportĂ© de son voyage Ă©gyptien en 1891) avec des superbes respirations prĂ©impressionnistes totalement subjuguantes. Pour ses 50 ans de carrière en 1896, Saint-SaĂ«ns qui joue lui mĂŞme alors sa nouvelle partition, se montre d’une inspiration riche, flamboyante, d’une suavitĂ© raffinĂ©e et scintillante (avec accents du gong et donc allusions chinoises esquissĂ©s comme des traits fugaces). Au-delĂ  de la virtuositĂ© et des nombreuses Ă©chappĂ©es orientalistes, la partition impose aussi la faconde du dramaturge grand voyageur, aux Ă©clairs instrumentaux gĂ©niaux rĂ©vĂ©lant un orchestrateur d’une invention inouĂŻe (l’enchaĂ®nement du dernier mouvement est d’une suractivitĂ© irrĂ©sistible)… Voici certainement le meilleur feu crĂ©pitement du romantisme français, alliant verve, finesse, narration, subtilitĂ©.

Le Concerto surtout dans son Andante est conçu comme une sĂ©rie d’Ă©vocations et de songes (fin suspendue et murmurĂ©e). .. que l’allant du dynamique et virtuose dernier mouvement contredit ou complète dans un caractère ostinato libre des plus brillants (molto allegro) tournĂ© vers la lumière ; c’est une onde de plĂ©nitude scintillante d’un tempĂ©rament de feu et de flamme, d’autant plus surprenant de la part de son auteur sexagĂ©naire au tempĂ©rament prĂ©servĂ©. En 1896, le compositeur pianiste spectaculaire d’une exceptionnelle musicalitĂ© montrait ce jaillissement intact de l’inspiration. La verve du soliste, sa complicitĂ© avec l’orchestre idĂ©alement canalisĂ© par le chef Martyn Brabins ici Ă  Londres en avril 2015 se rĂ©vèlent très convaincantes.

On ne peut hĂ©las en dire de mĂŞme du Concerto n°2 (1868) oĂą la direction de l’autre chef, Fabien Gabel, paraĂ®t plus contrainte et dure sans vraie vision globale. … dommage d’autant plus regrettable que l’Ă©locution du pianiste est aussi aboutie et juste que son approche du Concerto n°5.

schwizgebel-louis-pianoPourtant l’opus dĂ©butant avec une sublime phrase qui plagie Bach, est une rĂ©ponse claire de Saint-SaĂ«ns aux meilleurs Concertos romantiques qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, ceux signĂ©s Chopin, Liszt, surtout Schumann. .. de fait Clara et Franz avaient immĂ©diatement reconnu la maĂ®trise d’un Saint-SaĂ«ns alors touchĂ© par la grâce, rĂ©ussissant comme peu avant lui l’Ă©loquente virtuositĂ© du soliste et la science de l’architecte, soucieux de narration structurĂ©e. MalgrĂ© nos faibles rĂ©serves  (Concerto n°2), voilĂ  un disque passionnant qui rĂ©vèle le gĂ©nie du Saint-SaĂ«ns concertiste et symphoniste de première valeur, dĂ©fendu par un jeune soliste plein de feu, de mesure, de sobre musicalitĂ© : Louis Schwizgebel pas encore trentenaire, nĂ© en 1987. Talent Ă  suivre.

 

 

 

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Cd, compte rendu critique. Saint-Saëns : Concertos pour piano n°2 et n°5. Louis Schwizgebel, piano. BBC Symphony orchestra. Fabien Gabel (n°2), Martyn Brabbins (n°5). Enregistrement réalisé en avril 2014 et 2015 (n°5). 1 cd Aparté AP 112