CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra Comique, le 6 novembre 2021. Philippe HERSANT : Les Éclairs (création)

CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra Comique, le 6 novembre 2021. Philippe HERSANT : Les Éclairs. Jean-Christophe Lanièce, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, François Rougier, Elsa Benoît… Ensemble Aedes, chœur. Orchestre Philarmonique de Radio France. Ariane Matiakh, direction. Clément Hervieu-Léger, mise en scène. En cette soirée d’automne, création lyrique à l’Opéra Comique : Les éclairs, événement des plus attendues de la saison 2021-2022. Le compositeur français Philippe Hersant signe un « drame joyeux » sur un livret de Jean Echenoz d’après son roman « Des Éclairs » (2010). La cheffe Ariane Matiakh dirige un Orchestre philharmonique de Radio France impeccable, et une distribution de chanteurs rayonnants, dans une mise en scène enthousiasmante et pragmatique signée Clément Hervieu-Léger.

 

 

« Rien… d’aussi beau qu’un multiple de trois »

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Le livret de l’opéra est une sorte de fiction romancée inspirée de la vie de l’inventeur et ingénieur américain d’origine serbe, Nikola Tesla. Il est d’après le roman « Des Éclairs » du même auteur, dernier volet d’une trilogie de « fictions biographiques ». Au cours des 4 actes sans entracte est racontée l’histoire de Gregor, depuis son arrivée pleine d’espoir à New York jusqu’à sa déchéance et sa mort, sans omettre sa rivalité avec Edison, le départ au Colorado, excentricités et déceptions…

La production de Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie Française, a un je ne sais quoi de cinématographique qui sied merveilleusement au livret et à la partition. Elle n’est pas sans rappeler Broadway par certains procédés (les décors changés à vue signés Aurélie Maestre).

Tout est très fluide, sobrement stylisé et beau, même pendant les scènes les moins intéressantes. Fabuleux, les costumes de Caroline de Vivaise ; excellente, la direction d’acteur, avec une distribution caractérisant superbement, investie, habitée par ce qu’elle raconte, y compris quand elle ne raconte peu ou rien.

Si le triumvirat Hersant – Echenoz – Hervieu-Léger est triomphant, le bijou se trouve sans le moindre doute dans la partition. Le plaisir des interprètes à jouer la musique du compositeur est palpable, et s’exprime dignement dans leurs performances de haut niveau. Le baryton Jean-Christophe Lanièce (Gregor) est une révélation (nommé Révélation Classique Adami en 2017). Sa présence sur scène est magnétique, voire séductrice ; son chant comme son jeu d’acteur, fluides et percutants ; un heureux et mémorable mélange de tendresse et d’orgueil. Bravo aussi pour André Heyboer délicieusement vilain en Edison, Elsa Benoît pétillante en Betty, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et François Rougier parfait couple Axelrod, ou encore Jérôme Boutillier pompier mais pas trop dans le rôle de Parker. Le chœur Aèdes, fréquemment sollicité, est formidable, en panache et brio.

« Vous divaguez mais j’aime ce délire »

Au-delà des mini-citations musicales mignonnes mais jamais incongrues (9ème symphonie de Dvorak pour signifier les oiseaux, Chet Baker pour un New-York so jazzy ; Bregovic pour le côté balkanisant…), l’écriture orchestrale et vocale du compositeur demeure l’aspect le plus intéressant et jouissif de l’opus. Dès l’entrée de Gregor sur scène au I, avec des cordes tendues et obstinées, pendant que les vents batifolent dans l’air, nous sommes devant un orchestre bien ciselé, magistralement dirigé par la cheffe Ariane Matiakh. La ballade de Betty (I, 4), est une réussite musicale où se marie superbement la voix diaphane de la soprano Elsa Benoît avec un orchestre troublant, voire bouleversant. Si la musique est encore toujours excellente aux deux derniers actes, comme par exemple celle du chœur « Laissez-nous voir le mécène » (III, 5), ou encore ce sublime passage au début du IV où Norman chante « tous les espoirs me sont permis » avec piano obligato, une différence qualitative pointe vis-à-vis du texte par rapport aux premiers actes. En effet, la musique paraît naturelle et combler les manquements du livret, voire déguiser les coutures beaucoup trop évidentes dans le traitement du sujet. Il y a là une petite fragilité qui donne une aura d’humanité à cette extraordinaire production.

Toutes nos félicitations aux équipes artistiques et au directeur sortant, Olivier Mantei, pour avoir ainsi passé commande qui a aussi le mérite de rendre un hommage discret à la Salle Favart elle-même, premier théâtre européen éclairé à 100% par l’électricité ! Diffusion le 1er décembre à 20h sur France Musique et ultérieurement sur TV5 Monde. A déguster sans modération !

 

 

VOIR un extrait vidéo des ECLAIRS de Philippe Hersant, création Opéra Comique, nov 2021 :
https://www.youtube.com/watch?v=UBg9KXoFFSs

 

 

 

 

 

 

PARIS. Création des ÉCLAIRS, le nouvel opéra de Philippe Hersant

PARIS, Opéra-Comique. Ph. HERSANT : Les éclairs. 2 > 8 nov 2021. Commande de l’Opéra Comique, Les Eclairs, est un drame joyeux de Philippe Hersant, d’après le roman « Des Eclairs » de Jean Echenoz, donné en création mondiale du 2 au 8 novembre 2021.

Starry Sky... Sous un ciel Ă©toilĂ© : la 4è Quatuor de Philippe HERSANTLa partition, conçue pendant le confinement, Ă©voque le destin de l’ingĂ©nieur Nikola Tesla, devenu Gregor, entre conte et chemin de croix. Lorsqu’il arrive Ă  New York en 1884, Gregor est habitĂ© par ses visions. Il veut dĂ©velopper de façon rĂ©volutionnaire les usages de l’électricitĂ©. Mais la science l’intĂ©resse plus que le profit. Des industriels le pillent et dĂ©voient ses inventions. Il se rĂ©fugie dans le spectacle des Ă©clairs et la compagnie des oiseaux. La poĂ©sie plutĂ´t que le profit… TĂ©moin et observateur confinĂ©, Philippe Hersant (photo ci contre DR) observe lui aussi les oiseaux…en Ă©cho Ă  la passion inĂ©dite du personnage principal de l’opĂ©ra, Gregor, fascinĂ© par les pigeons. « Que pouvez-vous trouver chez ces oiseaux stupides ? », lui demande Ethel, exaspĂ©rĂ©e.« Ce sont les humbles, les oubliĂ©s, rĂ©pond-il. Ils me rassurent mieux qu’aucun humain ne peut le faire ». Un message hautement artistique et souhaitons le esthĂ©tique sur les planches de la salle Favart, premier théâtre d’Europe construit avec un Ă©quipement tout Ă©lectrique !

 

 

 

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Mardi 2, Jeudi 4, Samedi 6 et lundi 8 nov 2021, 20hhersant-les-eclairs-tesla-opera-creation-critique-classiquenews

Opéra-Comique, PARIS
INFOS et RESERVATIONS ici
https://www.opera-comique.com/fr/spectacles/les-eclairs

 

 

 

Direction musicale : Ariane Matiakh
Mise en scène : Clément Hervieu-Léger
Avec Jean-Christophe Lanièce, André Heyboer, Elsa Benoit, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Jérôme Boutillier, François Rougier
Ensemble Aedes
Orchestre Philharmonique de Radio France

 

 

 

 

 

 

CD, événement. DIALOGUES. Sainte-Colombe, Hersant. Ronald Martin Alonso, viole de gambe ( 1 cd PARATY oct 2019)

dialogues-paraty ronald martin alonso cd critique annonce concert classiquenewsCD, Ă©vĂ©nement. DIALOGUES. Sainte-Colombe, Hersant. Ronald Martin Alonso, viole de gambe ( 1 cd PARATY oct 2019). Le violiste Ronald Martin Alonso exprime toute la noblesse grave et lĂ©gère de Sainte-Colombe (c 1640 – c 1700) dont le Manuscrit de Tournus offre ici les pièces de ce programme de bout en bout hypnotique. Les 3 Suites, en Sol mineur, Do Majeur, RĂ© mineur Ă©crites en 1690, dĂ©ploient chacune une ivresse introspective qui n’est pas dĂ©nuĂ©e de nervositĂ© ni de caractère (« Allemande » de la dernière en RĂ© mineur). En dialogue donc, les deux Ă©critures font paraĂ®tre dans leur confrontation maĂ®trisĂ©e, leurs tropismes essentiels : Ă  l’articulation formelle et classique de Sainte-Colombe rĂ©pond la fulgurance de Philippe Hersant (nĂ© Ă  Rome en 1948), son esprit de quintessence, son geste en litote, tels qu’ils sont incarnĂ©s dans les 2 pièces, relativement rĂ©centes : Le Chemin de JĂ©rusalem de 2003, et son parcours labyrinthique ritualisĂ©, puis Pascolas de 2019, autre danse ritualisĂ©e propre aux chasseurs mexicains (Indiens Yaquis), comme brodĂ©e Ă  partir des ritournelles ancestrales et traditionnelles initialement jouĂ©es au violon. La partition tripartite de Philippe Hersant est dĂ©diĂ©e au commanditaire, Ronald Martin Alonso lui-mĂŞme ; de sorte que l’intention du compositeur se rĂ©alise dans le geste de l’interprète auquel est destinĂ© son dĂ©roulement. Hersant affectionne l’épure et la synthèse ; rien n’est jamais dĂ©veloppĂ© ni diluĂ© dans son esprit s’il ne s’agit de servir une intention prĂ©cise : la gestion du temps musical y est fondamental : Ă©conome, sobre, mesurĂ©e ; et chaque morceau final sonne comme une interrogation subtilement amenĂ©e, qui nĂ©e de l’ombre et de la suggestion retourne in fine, dans l’absolu mystère de l’informel CLIC_macaron_2014et du murmure. Le jeu libre et intime de R M Alonso apporte la dĂ©tente heureuse Ă  des pièces d’une riche vie intĂ©rieure. Le geste du violiste en exprime l’urgence et la noblesse pudique. La puissante originalitĂ© aussi comme l’atteste l’itinĂ©raire fantaisiste des Suites de Sainte-Colombe dont l’humeur unique l’amène Ă  polir des danses inouĂŻes dont il a alors l’exclusive (« La Pianelle », 2è sĂ©quence de la première Suite en sol mineur). Passionnant parcours.

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CD, événement. DIALOGUES. Sainte-Colombe, Hersant. Ronald Martin Alonso, viole de gambe ( 1 cd PARATY oct 2019). Durée : 1h01mn. CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2020.

LE TRIO ATANASSOV sur tous les fronts : cd & concerts

TRIO ATANASSOV : nouveau cd, concerts les 3, 7 dĂ©cembre (Paris, Cortot puis Sceaux). Riche actualitĂ© pour le Trio français ATANASSOV. Les trois musiciens illustrent avec tempĂ©rament le chic “Ă  la française” (titre de leur dernier album Ă©ditĂ© chez PARATY) ; ils jouent quasiment le programme de leur disque Ă  Sceaux pour la Schubertiade de Sceaux, samedi 7 dĂ©cembre 2019 Ă  17h30, salon de l’HĂ´tel de Ville…

Paraty_987 Ko-_1-Chic-a-la-francaise-Trio-Atanassov-qual30LIRE notre critique du cd Chic Ă  la française / Trio Atanassov : “De Debussy, le Trio en sol est une pièce de jeunesse vite oubliĂ©e par l’auteur et qui plus est, est restĂ©e inachevĂ©e (dans le 4è mouvement). Pourtant elle tĂ©moigne de sa première manière, encore « romantique », rappelant Saint-SaĂ«ns, Franck et Massenet ; la partition dut animer les soirĂ©es de musique de chambre organisĂ©es par la protectrice de Tchaikovski, la baronne Nadejda von Mack qui employa le jeune pianiste Debussy en 1880, dans ses dĂ©placements en Italie (Fiesole). Les 3 musiciens du Trio Atanassov aborde chaque sĂ©quence avec Ă©loquence et tension : nonchalance heureuse et tension mesurĂ©e (Andantino) ; vivacitĂ© nerveuse et engagĂ©e comme celle d’une conversation oĂą chacun chante et affirme sa partie (Scherzo) ; puissance suave et nostalgique de l’Andante ; enfin, insouciance et lĂ©gèretĂ© vive du Finale.” LIRE la critique complète ici

 

 

 

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Concerts de lancement
du CD “Chic à la française” *

 

 

3 décembre 2019 | Paris | 20h *
Salle Cortot
“Les Pianissimes » : Dvořák, Schubert, Ravel

 

 

7 décembre 2019 | Sceaux | 17h30 *
« La Schubertiade de Sceaux“
Présenté par Frédéric Lodéon
Debussy, Boulanger, Schubert (quintette « La truite »)

 Avec Manuel Vioque-Judde & Benoît Levesque

 

 

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Plus d’infos :

trioatanassov.com

 

 

 

 

 

 

Livres, compte rendu critique. Philippe Hersant, portrait d’un compositeur. Entretiens (Éditions CĂ©cile Defaut)

hersant philippe portrait, entretiens editions cecile dufaut critique compte rendu classiquenewsLivres, compte rendu critique. Philippe Hersant, portrait d’un compositeur. Entretiens avec Jean-Louis Tallon (Éditions CĂ©cile Defaut). C’est toujours un immense apport lorsqu’un compositeur de notre temps, de surcroĂ®t l’un des plus passionnants, se prĂŞte au dialogue, au jeu des entretiens (ici rĂ©alisĂ©s en juin 2014) ; dĂ©voilant au fil des questions des facettes jusqu’alors imprĂ©cises, comme voilĂ©es, par l’absence de textes ou d’Ă©crits rĂ©ellement pertinents sur son Ĺ“uvre. Le lecteur prend donc bĂ©nĂ©fice de la confession, l’auteur se livrant par ses propres mots, sans le masque des convenances ou le truchement des mĂ©diateurs, Ă  un exercice qui au fond recherche l’entente et la comprĂ©hension dans le partage, autour ou en immersion dans ses partitions.

De tous les compositeurs “tonaux”, depuis la disparition des Greif et Lorentz (dont il se dit proche et admirateur), Philippe Hersant (nĂ© Ă  Rome en 1948) reprĂ©cise donc ce que nous savions dĂ©jĂ  : sa finesse pudique, son goĂ»t pour l’allusion et l’ambivalence voire l’interrogation Ă©nigmatique et mystĂ©rieuse (en particulier pour ses conclusions musicales), un net intĂ©rĂŞt pour la peinture (rĂ©vĂ©lant des lectures rĂ©gulières des historiens de l’art, une complicitĂ© aussi avec son frère, grand spĂ©cialiste de la Renaissance…), son goĂ»t de l’allemand, langue inspirante quand elle est articulĂ©e par les grands poètes romantiques que sont Goethe ou Heine ; L’homme se dĂ©voile en filigrane, entre les lignes d’une simplicitĂ© qui touche, malgrĂ© une timiditĂ© qu’il a su contrĂ´ler, n’hĂ©sitant jamais au plaisir de la rencontre avec le public quand il s’agit d’expliquer ses oeuvres ou de prĂ©senter telle ou telle pièce.

CLIC_macaron_2014Une grande partie des entretiens concerne sa propre recherche esthĂ©tique, malgrĂ© les dogmes Ă©tablis, Ă©touffants et assĂ©chants au carrefour des annĂ©es 1960, 1970 et 1980 ; ni sĂ©riel, ni abstrait conceptuel, ni minimaliste, ni mĂŞme spectral…. Philippe Hersant a su trouver non sans attendre patiemment, sa propre voie ; en un style “rĂ©fĂ©rencĂ©”, oĂą la culture du passĂ© n’est pas contrainte ni rĂ©confort mais terreau fertilisateur et expĂ©rimental pour inventer le chant du futur.

hersant P-Hersant_0024Les pages dĂ©diĂ©s Ă  ses annĂ©es d’enrichissement personnel, moins de crĂ©ativitĂ© au moment de la rĂ©sidence Ă  la Villa Medicis ; le passage vers des oeuvres structurantes qui affirment davantage qu’une identitĂ© en construction, un tempĂ©rament et une personnalitĂ© musicale ; les Ă©pisodes oĂą il avoue s’intĂ©resser le premier parmi ses pairs et contemporains Ă  la musique baroque… sont passionnantes; les entretiens passent en revue les Ĺ“uvres marquantes dont Ă©videmment les opĂ©ras Le Château des Carpathes (que nous tenons mĂŞme s’il le trouve trop noir et malheureusmeent sans humour, pour une pièce maĂ®tresse), et Le Moine noir, ce dernier, crĂ©Ă© Ă  Leipzig (en allemand) attend toujours d’ĂŞtre crĂ©Ă© en français : un comble quand on sait combien rares sont les rĂ©vĂ©lations lyriques contemporaines et nombreuses les productions coĂ»teuses plutĂ´t bancales… La mesure dont fait preuve le compositeur entre culture, rĂ©fĂ©rences et invention ;  Ă©quilibre entre dissonance et consonance, raffinement harmonique et sĂ©duction mĂ©lodique se trouve magnifiquement exprimĂ©e pour le plus grand plaisir / profit de ses fans comme des amateurs qui ne connaissent pas encore son style. Cependant que l’Ă©vocation de sa collaboration avec le cinĂ©aste Nicolas Philibert (Etre et avoir…) offre des commentaires intĂ©ressants sur sa sensibilitĂ© Ă  l’image et au cinĂ©ma, avec un parallèle rĂ©jouissant entre montage et composition…

La date des entretiens (juin 2014) permet d’embrasser jusqu’aux pĂ©riodes les plus rĂ©centes, comprenant ses dernières oeuvres dont Les VĂŞpres de la Vierge Marie crĂ©Ă©es pour le jubilĂ© 2013 de Notre Dame de Paris (450 ans). Lecture incontournable. CLIC de classiquenews de novembre 2015. ComplĂ©ment pertinent, l’Ă©diteur ajoute un cahier iconographique composĂ© de partitions, de photographies provenant de la collection personnelle du compositeur…

Livres, compte rendu critique. Philippe Hersant, portrait d’un compositeur. Entretiens avec jean-Louis Tallon (Éditions CĂ©cile Defaut). 144 pages. Parution : octobre 2015. ISBN 978 2 35018 376 3. Prix indicatif :18 €

Entretien avec Philippe Hersant

Interview Philippe Hersant. Notre collaborateur Pedro Octavio Diaz a rencontré en mars dernier le compositeur contemporain Philippe Hersant. Bilan et regards sur l’écriture contemporaine : sources d’inspiration, notions de senti et de ressenti, la place de l’opéra, l’évolution des concerts, les œuvres en cours et les créations à venir. 

 

ClassiqueNews : Bonjour Philippe Hersant, nous sommes au Vrai Paris, au cœur de Montmartre, je vous remercie de nous avoir donné rendez-vous. Tout d’abord pouvez-vous nous présenter brièvement vos dernières et futures créations ?

hersant P-Hersant_0024Philippe Hersant : J’ai une année assez chargée, consacrée en grande partie à des œuvres chorales, mais pas seulement : j’ai écrit également un concerto pour flûte et une pièce pour huit violoncelles qui a été  jouée  au CRR de Paris (j’ai eu la chance d’avoir Yo-Yo Ma comme premier violoncelle !) Il y a eu aussi une pièce pour trio (piano, violon, violoncelle) et orchestre à cordes qui a été créée à Pau et reprise ensuite à Poitiers puis à Bordeaux. Parmi les œuvres que je viens de terminer, il y a une grande pièce commandée par Radio France, Le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise d’après le Livre de Daniel pour la Maîtrise de Radio-France et la Maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles.  Elle va être créée avec une Messe de Marc-Antoine Charpentier à Abbeville au mois de mai. Je termine actuellement une oeuvre pour le Jubilé des 900 ans de  l’Abbaye de Clairvaux, pour chœur et archiluth qui sera créée au mois de Juin. Et je vais bientôt commencer une pièce pour piano, commandée par le Concours International d’Orléans.

CN : En préparant cette interview, nous avons remarqué que vous êtes licencié ès lettres et vous avez étudié la composition au CNSM de Paris. Les lettres et la littérature ont finalement beaucoup influencé votre œuvre. Rappelons notamment Les Hauts des Hurlevent, Le Château des Carpates, Le Moine Noir etcaetera… A la lumière de ce parcours intéressant, êtes-vous un compositeur lyrique né ?

PH : Je suis attirĂ© par le monde lyrique, par la voix, c’est certain. J’ai hĂ©sitĂ© vers 18-20 ans Ă  poursuivre des Ă©tudes de Lettres. C’est finalement Ă  l’âge de 30 ans que j’ai vraiment dĂ©cidĂ© de me consacrer Ă  la composition. Mais j’ai gardĂ© une passion pour la littĂ©rature, et j’aime mettre en musique des mots, des textes – que ce soit pour solistes ou (plus souvent) pour chĹ“ur.

CN : Ce qui est très intéressant dans votre parcours, c’est que vous avez fait de la musique de scène, même des expériences assez étonnantes au Festival d’Avignon avec des pièces assez complexes, telles celles d’Heiner Müller.

PH : Ces collaborations sont issues du hasard des rencontres. Pendant les années  80 j’ai beaucoup travaillé avec Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret. Jourdheuil a traduit Müller et a été un des premiers à faire connaître son œuvre en France. J’ai donc écrit trois musiques de scène pour des pièces d’Heiner Müller, la plus importante d’entre elles étant Paysage avec Argonautes, présentée en Avignon avec un gros effectif, 12 chanteurs et 8 trombones, une expérience tout à fait passionnante. J’ai écrit 7 ou 8 musiques de scène dans les années 80, ce fut une expérience très enrichissante qui m’a conduit vers l’opéra. J’ignorais tout de la scène avant cela, j’ignorais tout du théâtre, ma formation s’est faite au contact de ces metteurs en scène.  Et j’ai même eu la chance d’avoir des musiciens sur scène.  Par exemple mon deuxième quatuor était à l’origine une musique de scène pour Paysage sous surveillance de Müller. Le Quatuor Enesco l’a joué sur la scène de la MC93 de Bobigny tous les soirs, pendant quatre semaines.

CN : Et à quand un quatuor pour « Quartett » ?

PH : Jourdheuil et Peyret ont mis en scène Quartett à Avignon, mais j’avais choisi de mettre plutôt en musique Paysage avec Argonautes. Aujourd’hui cet univers est un peu loin de moi…

CN : Contrairement à beaucoup de compositeurs vous êtes entré à l’opéra par le théâtre.

PH : Il faut que je rectifie un peu, car j’ai écrit dès 1983, un petit opéra de chambre, Les Visites espacées, créé également au Festival d’Avignon. Ma première expérience fut donc lyrique, mais j’étais assez novice à l’époque et par la suite j’ai beaucoup appris grâce au  théâtre.

CN : Est-ce que pour vous l’opéra tient beaucoup plus du théâtre ou de la musique ?

PH : Il faut évidemment les deux. On l’a vu dans le passé : beaucoup d’œuvres lyriques contiennent des merveilles musicales mais ne tiennent pas la route à cause d’un livret trop faible. Par exemple Euryanthe de Weber ou les opéras de Schubert. Musique souvent magnifique, mais livret faible. Ils sont difficiles à monter et ne sont pas vraiment entrés au répertoire.

CN : Est-ce qu’il faut avoir une « pâte » intellectuelle pour toucher le public par la création ?

PH : Je ne sais pas s’il le faut, je ne peux pas répondre d’une façon générale, mais pour moi oui, c’est important. J’avoue que je ne peux pas composer sans m’inscrire dans une continuité culturelle, musicale – même si mes « bagages » me semblent parfois un peu encombrants…

CN : Donc c’est une émotion partagée avec le public ?

PH : Il est sûr que l’émotion, pour moi, est au cœur de tout. C’est-à-dire l’émotion que l’art me procure, et qu’à mon tour j’espère pouvoir procurer.

CN : Justement, dans un cas très particulier de votre œuvre, en écoutant Les Hauts des Hurlevent, en voyant même la chorégraphie et en ressentant en live Les Vêpres à la Vierge, votre musique nous touche par une émotion délicate. Mais est-ce que vous croyez que notre temps est propice à cette création par l’émotion ?

PH : Je pense que oui. Les recherches spéculatives, du reste, ne m’intéressent pas beaucoup. Mais le risque inverse existe, bien sûr :  j’essaye de me préserver de tomber dans une émotion excessive.

CN : Votre musique se porte plus dans le senti que dans le ressenti ?

PH : Oui, et j’essaie de trouver la juste mesure. Le problème s’est posé pour moi tout particulièrement dans le ballet Wuthering Heights. Le roman d’Emily Brontë déborde d’émotion, c’est une littérature de l’excès. C’est sans doute la musique la plus « excessive » que j’aie jamais écrite, mais le sujet l’imposait. D’une manière générale, j’essaie de m’arrêter « à temps », d’éviter la surabondance – tout cela reste très subjectif, bien entendu.

CN : Dans ce sens là, dans Les Hauts des Hurlevent la difficulté de la mesure aussi venait de la chorégraphie et le maniement du langage corporel.

PH : Ecrire la musique d’un ballet narratif n’est pas simple. Il y avait trois auteurs, en fait : Emily Brontë, Kader Belarbi (le chorégraphe) et moi-même. Entre le musicien et le chorégraphe doit s’installer un climat de grande confiance, il faut impérativement éviter la guerre des ego, ne pas tirer à hue et à dia. Cette confiance s’est heureusement installée entre nous : je me suis très bien entendu avec Kader Belarbi et nous avons su négocier nos différends en toute amitié.  Ça a été une belle expérience – et le ballet s’est bonifié au gré des reprises. Les représentations de 2008 étaient parfaitement abouties.

CN : Est-ce que le compositeur est un poète ou un artisan ?

PH : Il est fatalement les deux. La technique est indispensable – et j’ai l’impression de passer plus de temps dans mon rôle d’artisan que dans celui de poète. Mais, par ailleurs, ce travail technique est plutôt rassurant.  Le polissage qui vous occupe toute une journée a quelque chose d’apaisant. En revanche, la recherche d’une idée qui ne vient pas est assez angoissante.

CN : Parfois on remarque que la tendance est à la recherche technique pure, même chez certains jeunes compositeurs.  Dans votre musique, en revanche, on sent le souffle de l’inspiration.

PH : J’essaye de renouveler l’émotion, d’éviter les tics, les répétitions de formules toutes faites. Un texte, bien souvent peut servir d’étincelle, il peut vous apporter des idées nouvelles – c’est pourquoi j’aime bien mettre des poèmes en musique.

CN : En parlant du métier de compositeur, vous avez traversé un certain âge d’or. Mais est-ce qu’il a vraiment existé ? La création est, de nos jours, bien plus soutenue qu’avant ?

PH : Il y a eu une rĂ©elle Ă©volution. Dans les annĂ©es 60, la notoriĂ©tĂ© de nos aĂ®nĂ©s – Messiaen, Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis – Ă©tait pour nous assez Ă©crasante. Et puis, certaines musiques (celles qui osaient faire rĂ©fĂ©rence au langage tonal) Ă©taient ouvertement mĂ©prisĂ©es. Je ne dis pas que les querelles esthĂ©tiques se sont tues, mais le jeu s’est beaucoup ouvert depuis une vingtaine d’annĂ©es. Jamais je n’aurais osĂ© Ă©crire mes VĂŞpres de la Vierge dans les annĂ©es 80. Ce langage modal, très rĂ©fĂ©rencĂ©, intĂ©grant des citations de Monteverdi  ou de monodies grĂ©goriennes, aurait sĂ»rement choquĂ©. Mais on juge moins aujourd’hui un compositeur sur son langage ou son appartenance esthĂ©tique.

CN : Alors est-ce que depuis le XIXème siècle, finalement, le ressenti du milieu musical a-t-il beaucoup changé ?

PH : Non, je ne pense pas vraiment.  On a essayé de casser la vision de la musique qui avait cours au XIXème siècle. On s’en est pris à l’orchestre, à l’opéra. Mais en somme le concert continue à être ce qu’il était au XIXème siècle.  Si on finance les orchestres c’est pour qu’ils interprètent le répertoire, la création a certes une place, mais le répertoire reste au cœur des programmes.  Finalement la « révolution » espérée n’a pas vraiment eu lieu. Nous demeurons  globalement dans une économie qui est celle du XIXème, malgré les progrès.

CN : Est-ce que vous croyez que ça changera ou c’est en cours de changement ?

PH : Il y a des éléments positifs, comme le développement du système de compositeur en résidence auprès des orchestres ou des festivals.  Dans le domaine de l’opéra, contemporain, en revanche, il me semble que la situation était meilleure il y a quelques années. Il y a des raisons économiques à cela, mais sans doute pas seulement… Le plus inquiétant, de façon plus générale, est la perte de vitesse de la musique classique en France.

CN : Et est-ce que vous croyez qu’avec des phénomènes comme Le Balcon on assiste à un renouvellement des publics ?

PH : Ce que fait le Balcon est formidable, en effet. L’intérêt du jeune public pour la musique contemporaine reste, hélas, très marginal.

CN : A ce sujet, vous avez des activités institutionnelles à la SACD, au FCL et à la Fondation Banque Populaire qui soutient des jeunes talents. Mais avec la conjoncture de vieillissement des publics quel langage avoir pour les encourager ?

PH : Ce que je conseillerais aux jeunes compositeurs, c’est d’aller le plus souvent possible au-devant du public. Un compositeur ne devrait jamais perdre une occasion de présenter ses œuvres – au public, aux étudiants des conservatoires, aux jeunes interprètes. C’est en général très apprécié. Cela aide à combler le fossé qui s’est creusé depuis longtemps entre le public mélomane et la création contemporaine.

CN : Finalement, faire du terrain.

PH : Absolument, c’est une politique des « petits pas ». Beaucoup de jeunes interprètes ont compris cela, en créant un festival dans leur région. J’ai entendu ainsi, dans une petite église de Picardie, le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, qui a recueilli une ovation enthousiaste d’un public quasi néophyte.

CN : Et vous qui avez été en contact avec le public partout dans le monde, Amérique Latine, Allemagne et Etats-Unis,  est-ce que c’est partout pareil qu’en France ?

PH : C’est un peu partout pareil. On est partout confronté à un public mélomane qui a eu de mauvaises expériences avec la création contemporaine.  Il est important de parler pour tenter de faire tomber les préventions.

CN : Faire de la pédagogie finalement.  En corollaire, permettez-moi de vous demander quelles seraient d’ici dix ans vos envies de composition?

PH : J’ai en projet un troisième opéra, mais je ne peux pas en parler plus précisément à l’heure actuelle. J’aimerais également écrire une pièce pour chœur et orchestre, et je travaille actuellement à une grande pièce pour chœur que m’a commandée Teodor Currentzis pour le Festival Diaghilev à Perm en 2015.

CN : En tous cas nous vous souhaitons le plus grand succès pour tous ces beaux projets et merci encore pour cet entretien.

PH : Merci à vous.

Propos recueillis par notre collaborateur, Pedro Octavio Diaz. 

Agenda : prochaine concert de Philippe Hersant. Parmi un agenda chargé, la rédaction de classiquenews a sélectionné la création de la nouvelle œuvre de Philippe Hersant, commande de Radio France, Chapelle royal de Versailles, jeudi 2 juillet 2015, 20h (concert Marc-Antoine Charpentier / Hersant).