LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015)

philippe-andre-les-deux-mages-de-venise-classiquenews-compte-rendu-critique-fevrier-mars-2015LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015). Wagner est mort à Venise en 1883, c’est connu. Et il avait reçu, trois mois avant,  la visite de son beau-père, Liszt, « installé » pendant deux mois au Palais Vendramin, la résidence de Richard, Cosima et l’enfant Siegfried. Qu’ont-ils fait, hormis se retrouver et parfois se chamailler ? Philippe André leur invente de « nouvelles aventures » dans une Venise hivernale et fantasmagorique. C’est, adossé à la science musicologique du spécialiste schumanno-lisztien, la nouveauté des Deux Mages, un passionnant « romansonge ». Question et réponse de la duchesse : « Aimez-vous  Wagner ? », eût pu demander en toute fausse candeur la duchesse de Sagan. C’te question ! Naturlich, ma biche ! J’insiste, pourtant : aimez, et je souligne the question qui n’est pas to be or not to be. Bien sûr qu’il est, Wagner, d’une essence irréfragable, plus être que lui on n’en fait plus. Mais j’ai demandé   : aimez. Il est permis de nuancer votre answer…Alors, vous me mettez plus à l’aise. Je sais  ce que cette Oeuvre Totale  apporte à l’histoire de la musique et des arts. Et puis  vous dites qu’on a droit au  clivage ?  Lohengrin, Tannhauser, Tristan, Parsifal, trois fois oui. Pour  la Bande des Quatre organisée en Tétralogie, franchement, vous repasserez . And  Herr Richard Wagner himself, pas mieux ? Encore plus franchement, danke schön ! Même quand il joue son ultime rôle dans Der Tod in Venedig ? Faut ben mourir quéqu ’ part !

R.W. à sa personne parlant

Wagner en DVD ...Donc si vous n’avez pas la foi wagnérienne, ne faites pas semblant de croire pour  bientôt  super-croire. Mais laissez-vous convaincre d’aller faire un tour dans les quartiers les plus perdus de la Sérénissime, en hiver 1882-83. Guidé par R.W. à sa personne parlant – comme toujours – mais aussi adressant à sa chère Cosima une sorte de journal-intime-jours-sombres, pour raconter l’incroyable bordée métaphysique qu’il aurait  menée là-bas avec son beau-père, un certain Franz Liszt, l’éblouissant compositeur- ami  devenu curé-sans-paroisse  mais toujours en quête d’imaginaire.  Et devinez qui vous aurez pour guide et porte-parole ? Un  lisztien par excellence, dont ici même nous louâmes les ouvrages savants sur Années de Pèlerinage et Suite, musicien au demeurant praticien-psy qui vient aussi d’investiguer sur la paralysie générale de Schumann. Le Docteur Philippe André, sans doute pour se délasser du culte schumanno-lisztien, cède aux démons de la Fantasie hoffmanienne : étiquetant « mages » les deux » Vénitiens » d’adoption au crépuscule de leur prodigieuse vie, il les fait basculer de l’autre côté du miroir dans l’inquiétante étrangeté que se permet parfois l’écriture  scientifique dont la rigueur expérimentale aurait  été mise en congé payé par un tour-operator de roman.

Le p’tit  Siegfried

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886Le point de départ est on ne plus historique, et vous en trouverez le récit au 4e chapitre de Nuages Gris (éd.Le Passeur) : Liszt a bien séjourné « chez » les Wagner au Palais Vendramin, du 19novembre 1882 au 13 janvier 1883. Il y a joué au whist, au piano, à l’inépuisable mais intermittente amitié, à la fonction grand-paternelle (le p’tit Siegfried, fruit d’amour fou  entre Richard et  Cosima  qui avait ainsi envoyé au désespoir son exemplaire époux Hans de Bulow), et en cette famille recomposée tout n’était pas que roses, donc  on s’est  chamaillé, fait la gueule, réconcilié…. A partir  de ce substrat non contesté, Les Deux Mages dérape avec délices en imaginaire. Les deux amis – bien que devenus beau-père et gendre, ils sont quasiment « du même âge » – entrent en « mentir-vrai » et « romansonge », comme  titrerait la nébuleuse aragonienne. « C’est moi qui rêve. J’ai piqué du pif au bout du compte. Je dors. Je rêve. Tout cela c’est moi qui le rêve. Tout ceci ce n’est pas la vie de Théodore , c’est ma mienne. Rien de tout  cela n’a pu se passer en 1815…. » : c’est ce qu’avouait  en galopant avec  Géricault son « historien » de 1959 dans La Semaine Sainte…

Tribu miltonienne et Nocturnes hoffmaniens

CLIC D'OR macaron 200Certes  on eût pensé davantage Philippe André journalintimier du côté de son cher Franz. Eh bien non, c’est en Wagner qu’il sort d’un angle de la Piazzetta, faisant d’ailleurs tenir à son petit protégé la moins protocolaire des langues modernisées et l’entraînant dans les aventures vénitiennes les plus saugrenues. Quitte à  ce que R.W. soit mené par le bout de la Fantasie, le beau-père « inventant » pour son gendre plus réticent  les buts de promenades qui accouchent de situations de plus en plus hallucinatoires. « Ici  le temps devient espace », et vice-versa ; le réel moins vrai –et désirable ? -que le fantasmé. On rencontre sortie des pérégrinations italiennes de l’Angleterre rebelle XVIIe  une  tribu miltonienne – dans la famille du Paradis Perdu, je demande le père et puis aussi  les filles -, on découvre une galère « décarcassée » qui selon Franz ferait une merveilleuse salle de théâtre moderne, des allusions à un grand trou qui pourrait être un cercle infernal de Dante, et ce n’est que préface à l’embardée  la plus folle, une entrée en « Nocturnes  à la manière de Callot », où le savant Spallanzani, recréateur lisztien d’Olympia, « emprisonne » dans l’œil de sa poupée diabolique une Cosima qui n’en demandait pas tant…

Haarghh !

Richard se démène en érotisé  hoffmannien (il  est ultra-sensible aux  deux « jolis globes » de l’automate, voire à sa « coquille »), malgré lui ? ou pour mieux exciter  la jalousie de sa Cosima ?), et surtout il mène dialogue réitératif avec un Kobold, figure du tourmenteur qui lui laisse bien peu de répit du côté de l’angine de poitrine, ce dont il mourra bientôt. Et là, il se lâche  dans le discours, parsemant ses phrases d’une interjection souffrante (« haarghh ! »,un écho du  « hojoho  walkyrien ? )qui nous ramène aux temps de la BD-Dargaud, de formules familières (« à ch…, aussi sec ,  c…ries », impact boom, du balai ! lefion…, vacherie, débectant  ou  vioque » ) parfois teintées de rythme célinien… Le comble du paradoxe est atteint lorsque Richard « appelle » en un flux extasié (devenant parfois injurieux ou prosaïque : « fous le camp dans ta cuisine, reste aux fourneaux ») son  indispensable  Cosima,(« ma passerelle pour l’éternité, mon anéantissement en si majeur »…),tout comme – peut-être ? – le romantique Kleist « rebaptisait » son Henriette Vogel  (qui le lui rendait aussitôt) dans les lettres qu’ils échangèrent avant leur suicide en duo…à moins que ce ne soit aussi une allusion à « L’Union Libre » où Breton géographise les blasons du corps de la femme….

Filochard et Croquignol

De même oscille-t-on entre ces visions poétisées du parcours vénitien et les silhouettes rigolotes de la virée Filochard (R.W.)- Croquignol (F.L.), la référence  sublimissime de la Femme Eternelle de R.W. et  la vie embourgeoisée à Vendramin, cette grande Villa-Cosima-pieds-dans-l’eau, les éclairs de lucidité richardiens (« la boucler est peut-être le plus grand défi fait à moi-même dans cette suite d’événements ») et la surdité de qui ne comprend rien au minimalisme pianistique du beau-père en train d’inventer une autre « musique de l’avenir ». Car les rapports au réel d’histoire musicale sont aussi là : du Prométhée déchaîné, des « nuages gris », du parlé-chanté, « disastro », du « lancer mon  javelot dans les espaces indéfinis », des csardas macabres, des lugubres gondoles qui  ne peuvent faire illusion. De même que les manifestations d’un amour-haine perpétuel entre un  beau-père et un gendre peu avare de considérations inactuelles sur le vieux Liszt, « échassier hydropique »,  ses cigares et ses verrues, et qui débarque du train en pleine odeur de « Wanderer à nuisances olfactives 2nde classe ».

Retrouvailles lyriques

 Mais cela cède à du pur lyrisme de retrouvailles entre « amis sublimes », au détour d’une promenade  dans Venise embrouillardée. Et puis il y a le récit – les musiciens en tournée de banlieue  en sortiront  « m.d.r » ! – de Liszt qui dézingue  les afféteries  bondieusardes d’un jeune organiste en mal  de compliments….(« jamais je n’ai entendu rythmes plus appropriés aux hôtels de prostitution et claques somptueux…. ») . Curieux blocages – superstitieux ? – aussi de Richard  avouant à son « Isolde de  vie ou de mort » que justement il ne prononcera plus ce dernier mot, lui qui en veut au beau-père d’avoir « sombré dans les bigoteries qui l’ont perdu comme homme et surtout comme musicien ».

Le Wanderer a-t-il perdu la mémoire ?

Tiens, en chemin, le Wanderer, il a perdu la mémoire de ses barricades bakouniniennes en 1849, quand il militait à Dresde pour la révolution ? Ensuite, de ses errances pourchassées par les polices « anti-terroristes » de l’Ordre Monarchique, mais où tout de suite il trouve à Weimar refuge fraternel auprès de Liszt  ? De sa soumission (1864), genou en terre, à  son Ange bavarois  Louis II , et de « ce qui s’en suivit », comme  intertitrent les romans de gare au XIXe : l’argent et l’or pour édifier le Temple de Bayreuth, où se célèbrera le culte monothéiste de RW ? ? Sans oublier ses vaticinations-libelles  mortifères  (1850 ; puis sans remords ni retour en arrière) sur « le judaïsme dans la musique » ? Bref, il ne s’agirait plus à Vendramin-House que des  « considérations d’un apolitique » rangé des voitures,  dans une Venise la Rouge où pas une gondole ne bouge ? Quant à l’inconscient projeté  comme javelot dans les espaces du futur, n’y-a-t-il pas absence de prémonition pour une époque où son (pré) nom  de Venise, Riccardo, ne sera plus dans Bayreuth un temps désert (é) par l’œuvre Totale ?  Mais  on ne va tout de même pas lui reprocher,  à cet  « inconscient-là »,  le formatage de   son p’tit Siegfried pour mariage(1915)  avec une Frau Winifred tombant raide-dingue du Moustachu de Berchtesgaden-sous-Walhalla !  (Quel malheur, parfois, d’avoir un(e) gendre(sse) !  Mais au contraire futur, quel bonheur pour un Vénitien comme Luigi Nono de se marier (1955) avec Nuria Schoenberg et d’avoir ainsi un sacré beau-père !)

Carnets du sous-sol  et Bavard

Bon, permis à un mal-wagnero-compatible de débloquer sur le divan, Dr. André ? Et repassons à l’essentiel : avec les Deux Mages, nous tenons un « roman musical » de la plus haute et exigeante qualité en imagination et écriture. Ce long et parfois imprévisible monologue rappellera, en  son   principe d’ivre flux parolier, les Carnets du sous-sol  dostoievskien, ou le plus proche Bavard de L.R. des Forêts. Et malgré les sautes d’une humeur provocatrice tirant aussi vers la rigolade, la coda (« Je me penche et je vois des étoiles qui scintillent au fond du trou. Je plonge la tête la première en poussant un léger cri…Un cortège d’étoiles mortes ondule dans le noir. ») signale, mine de rien, qu’un mois après le départ  du beau-père, le gendre aura rejoint…mais quoi, le néant ? C’était – miroir  de l’éblouissante lumière solaire du Turner en couverture – le dernier cadeau  de la Sérénissime et aussi « tempé-tueuse »  Cité des Doges  à ses hôtes. On vous le disait, il y aura  toujours de la Mort à Venise ! Mais encore : « mort(s) à jamais » ?…

LIVRES. Philippe André, Les Deux Mages de Venise, éditions Le Passeur (2015). Livre papier : 18,90 €, 140×205 mm, 256 pages. Date de parution : 12 février 2015. LIRE aussi la critique du livre précédent de Philippe André : « Robert Schumann, folies et musiques » (Le Passeur, 2014), CLIC d’octobre 2014 sur classiquenews.

Illustrations : Wagner, Liszt (DR)

Entretien avec Philippe André, à propos de Robert Schumann (Folies et musiques)

schumann_robertSchumann : folie et musique. Damné, condamné à une (double) et lente destruction psychique, Schumann renaît pourtant chaque jour que l’une de ses Symphonies miraculeuses ou son opéra Genovea ou l’une de ses nombreuses partitions chambristes est jouée. Difficile de concilier la chute personnelle et physique d’un homme et l’édifice musical de son œuvre de compositeur. Folie et création sont-ils conciliables ? Comment percer le mystère Schumann ? Entretien avec Philippe André, auteur remarquablement inspiré : « Robert Schumann, folies et musiques » (éditions Le Passeur).

 

 

 

Comment expliquer que Schumann ait pu à la fois développer sa maladie et pourtant composer avec cette diversité et cette intensité ?

Pour répondre à cette question, il faut tenir compte du fait que la « folie » de Robert Schumann fut double. Le compositeur était doté depuis son enfance d’une personnalité névrotique d’où naquirent très tôt des crises dépressives et anxieuses. Il s’agit là d’une folie privée, royaume d’illusion inhérent à chacun, mais qui est aussi à l’origine de la Phantasie, et donc de l’œuvre musicale dans son ensemble. En quelque sorte, états d’âme et élan musical procèdent d’un fond commun. Mais à partir de l’âge de 34 ans, Robert Schumann fut touché par une autre folie, celle-ci venue de l’extérieur : une paralysie générale d’origine syphilitique contractée douze ans auparavant mais qui ne s’était pas manifestée jusqu’alors. Cette paralysie générale est une démence accompagnée d’un délire. De toute l’efflorescence constitutive de sa Phantasie, Schumann luttera à partir de là contre la détérioration de son esprit. Et cette désertification ne s’opérant que progressivement, le compositeur, véritable héros tragique combattant de toute son énergie contre la fatalité, parviendra encore à poursuivre son œuvre durant une dizaine d’années. Il ira ainsi jusqu’au bout de ses forces et de ses capacités qui s’amenuisent de jour en jour. Et quand composer ne sera plus possible, il tentera de se noyer dans le Rhin. Alors viendra le silence musical des deux années passées avant sa mort dans la clinique d’Endenich.

Pensez-vous que Schumann aurait pu écrire différemment s’il n’avait pas été psychiquement diminué ?

Tant que nous demeurons sous l’égide de la Phantasie névrotique, la réponse est non, puisqu’à proprement parler Schumann n’était pas diminué, bien au contraire ! Par contre à partir de ses 34 ans, la détérioration et le délire s’insinuant au fil des dix années qui suivent, Schumann voit peu à peu se réduire son efflorescence musicale, ses capacités à écrire une musique en prise directe avec la pulsion dionysiaque qui anime l’appareil psychique. La différence avec l’œuvre qu’il aurait composée s’il n’avait pas été amoindri psychiquement ira donc en augmentant durant cette dernière décennie. Schumann avance de plus en plus au dessus d’un gouffre et il doit se garder en permanence de perdre l’équilibre, ce qui se ressent forcément dans ses formes musicales, sans doute moins audacieuses. Ecrits durant l’année ultime où il put encore composer (1853), les Chants de l’aube sont le témoignage bouleversant d’une inspiration poussée le plus loin qu’il est possible, mais tout de même très attaquée à ses racines mêmes. Et pour finir, il va sans dire que sans la paralysie générale, le silence d’Endenich n’aurait pas eu lieu d’être.

De quelle façon en quelque sorte, sa folie a-t-elle pu inspirer ses pages les plus sublimes ?

S’il s’agit de la première période, celle de la Phantasie, le vertige existentiel, les angoisses, la mélancolie (Eusebius) succédant à l’excitation (Florestan), toutes ces composantes ne peuvent que colorer, ouvrir sur des abîmes, provoquer les mouvements effrénés et surtout favoriser, dans une sorte d’urgence vitale, la transfusion directe des couches les plus profondes du psychisme (Kreisleriana !). Se défendre contre l’angoisse ou la mélancolie et s’exprimer par la musique procèdent de la même source. Schumann est le compositeur de la transfusion de soi. Toutes les composantes du romantisme, si superbement exprimées dans les lieder (mais aussi dans la musique pour piano, la musique de chambre, les oratorios…), affleurent d’autant plus qu’une pulsion originaire des plus éruptive fait advenir dans l’espace de la pensée, les contenus mêmes de l’inconscient.
Pour la seconde période, la réponse est en grande partie la même (la Phantasie perdure) si ce n’est que l’insécurité (Schumann ignore totalement de quoi il est atteint) ainsi que la détérioration engendrées par la paralysie générale poussent de plus en plus le compositeur à réduire l’amplitude de son geste créateur. Ici la folie n’est plus directement inspiratrice, mais elle engendre une lutte poignante et des projections douloureuses d’autant plus sublimes qu’elles sont arrachées à la désertification. Le périple de la Péri, la mort de Faust ou l’agonie théâtrale de Manfred en sont parmi les plus beaux exemples.

 

 

 

LIRE notre critique complète du livre de Philippe André, auteur remarquablement inspiré : « Robert Schumann, folies et musiques » (éditions Le Passeur).

 

 

 

Propos recueillis par Alexandre Pham en novembre 2014

 

 

Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt)

nuages-gris-dernier-pelerinage-franz-liszt-1509234-616x0Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt). Le Passeur Editeur. Au cœur des pièces pour piano de Liszt, plusieurs Livres des Années de Pèlerinage, commencées pendant les voyages en Suisse et Italie avec Marie d’Agout, mais augmentées et retouchées jusqu’à la fin d’une vie si riche de celui qui était devenu « l’abbé Liszt ». De 1881 à 1886, Liszt compose « autrement », en «  Nuages gris » pour reprendre le titre le plus « paysagiste » de cette ultime série au langage moderniste et même prophétique. Philippe André clôt par un dernier volume son étude lisztéenne, aux accents bien plus larges que ceux d’une musicologie traditionnelle.

3e et 4e âges novateurs
« Ce siècle avait deux ans », disait Victor Hugo pour dater sa naissance au début du XIXe ; avec Liszt, le siècle en avait onze ; mais ils moururent à quelques mois d’intervalle (1885, 1886), le poète français dans l’exaltation d’un sur-pouvoir médiatique ( deux millions de personnes à ses funérailles nationales !), le musicien hongrois et européen, dans le relatif effacement d’une retraite qu’il avait voulue plutôt discrète. Tous les deux avaient su conquérir leur époque en une activité torrentielle… Mais on ne saurait trop se méfier des immenses créateurs parvenant au 3e, voire 4e âge, tel, en ce XIXe post-romantique, un Verdi qui, à 80 ans, par un coup de jeune éblouissant, inventera son Falstaff novateur et déchaîné… Si Hugo, en approchant du terme, insère du pré-impressionnisme (Le matin, en dormant) dans son Art d’être grand-père et parachève sa Légende des Siècles, Liszt ne ressemble plus alors à aucun autre, et d’ailleurs qui pourrait lui ressembler ?

Hors temps et prophétique
Après avoir passé sa Glanz(Eclat)-Periode en flamboyants combats pianistiques, s’être fixé à Weimar, puis avoir « trifurqué sa vie » (Rome, Weimar, Budapest) comme il le dit joliment, le voilà qui en ses cinq dernières années se consacre (s’enferme ? se confine ? jugent ceux qui ne comprennent pas) à une série – pas encore sens XXe, mais le mot est venu sous la plume ! – d’œuvres courtes pour le clavier, où l’art d’écrire se fait minimaliste, hors-temps mais aussi prophétique. Conforté par sa Foi catholique, « l’abbé » n’aura dès lors, et le moment venu, plus besoin d’implorer les « Seigneurs de la Mort : ayez pitié de moi, voyageur déjà de tant de voyages sans valises… »

Rien de péremptoire
C’est cet ultime parcours d’un Voyageur que le 3e livre consacré aux Années de Pèlerinage écrit par Philippe André commente, médite, et nous donne à entendre. L’auteur de cet opus lisztien a triple vocation et métier : musicien, sûrement ; dans le « charme discret de la musicologie », aussi ; psychiatre et psychanalyste, indubitablement, à la ville comme à la campagne (languedocienne). Sa méthode d’investigation ne semble pas changée depuis 2010, mais la façon de cerner de «plus  petits objets à la limite de l’abstraction » resserre le propos. L’approche est toujours en recherche et en sympathie, sans rien de péremptoire, malgré la science évidente et multiple de celui qui nous guide. Les deux premiers tomes étaient voués à la figuration et à l’ambulation amoureuses : Marie d’Agout, même quand « avec le temps, va, tout s’en va », et qu’il ne reste plus que « des chouettes souvenirs », suisses, italiens, picturaux ou poétiques…

Un nouveau Franz Liszt
Mais « Nuages gris » paraît concerner un nouveau Franz Liszt, pour lequel le poète portugais Pessoa eût trouvé quelque « hétéronyme » ironique et affectueux. Et pas seulement parce qu’après Marie la flamboyante amante (et la mère de trois enfants) il y avait eu avec la princesse Sayn-Wittgenstein – un rien mystico-réactionnaire – course finalement infructueuse au mariage béni par l’Eglise, puis entrée de Liszt dans son rôle d’abbé-sans-l’être-tout-à-fait… Et en prime virage à droite de l’ex-libéral-démocrate, (qui avait été partisan d’un Printemps des Peuples européens), sous la houlette d’une papauté en collage avec la monarchie (la parenthèse d’aggiornamento social de Léon XIII n’interviendra qu’après la mort de Liszt… ). Le dernier chapitre compositionnel est ainsi une sorte de finistère, presqu’île avancée vers le large des morts, poussière d’îlots peu habitables pour des contemporains qui ne risquaient pas de saisir le « sens » de cet avenir. « Ce n’est pas pour vous, avait ironisé Beethoven en parlant de ses dernières œuvres, c’est pour le temps à venir ! » Et on se rappelle que Schoenberg parla plus tard de « Brahms le progressiste » : la formule n’eût-elle pas encore mieux convenu au « dernier Liszt », qui avec son sans-trop-de-tonalité, son abandon du développement pour des processus juxtaposés ou incertains de rêve, s’avançait en mystérieux devenir de l’art qu’il avait si éloquemment célébré ? P.André rappelle au passage l’usage-leitmotive de ces Nuages qu’en feront Kubrick dans l’errance de Eyes wide shut, ou des pièces de Ligeti et de Kagel.

Dernier pèlerinage
« Nuages gris », sous-titre Philippe André pour « Pèlerinage de Franz sur la terre ». C’est en effet la pièce la plus connue – la moins inconnue ? – de la Série, et d’ailleurs la seule qui par son titre puisse se rattacher aux « paysages » antérieurs (Suisse, Italie). Le reste est plutôt « état de l’âme » (selon la formule de l’introspectif Suisse H.F. Amiel). L’ensemble – d’ailleurs non réuni en un cycle – « parle » de vie et de mort, les entrelaçant parfois. Et parcourant cette à peine-heure de musique, la « méthode Philippe André », jamais dogmatique, perdure, depuis les rives des trois Premières Années (Suisse, I ; Italie, II ; et III, qui déjà tend au « philosophique ou mystique »). Ici, en « dernier pèlerinage », on retrouve – plus resserré avec la réduction temporelle de l‘objet d’étude – un appel cordial vers le lecteur, pour l’inciter à une découverte en commun.

Les concepts philosophiques
P.André n’assène pas la vérité unique, d’une chaire professorale que ses mérites d’érudition lui vaudraient certainement. Ses schémas d’interrogation textuelle sont précis, fouillés, mais ils continuent à questionner en avançant, comme on imagine que Liszt lui-même improvisait, cherchait, calibrait. Si l’analyse – le versant professionnel de l’auteur ! – conduit la démarche, celui qui est devenu l’abbé Liszt, ci-devant tzigane « traînant tous les cœurs après lui » et aussi franciscain, n’est pas mis d’autorité sur le divan : au chapitre pathologie, Schumann et ses abîmes côtoyés ont suffi au Dr André ! Simplement, la culture philosophique éclaire l’investigation musicienne, et réapparaissent les concepts des deux premiers tomes : l’Apeiron (l’Illimité), l’Hybris (la Démesure), l’espace originaire de « l’Ouvert » et la Physis – Nature – de la relation à la mère…

Le chemin mène vers l’intérieur
Ainsi, en se confrontant au texte musical de la Série, est-il fait justice expéditive des imbécilités naguère pérorées sur une quelconque dégradation des facultés intellectuelles du vieillard Liszt ; Dieu ( ! ) merci, des « pianistes visionnaires » avaient au second XXe repris le chemin et montré son caractère autonome, voire prophétique : « Brendel, Pollini, Zimmerman, Bonatta, Ranki… » On songe aussi au « lâchage » par Zola de son ami Cézanne qu’à partir d’un certain point de rupture il ne comprend plus, et travestit dans « L’œuvre ». Et auparavant, n’y avait-il pas eu Balzac pour s’interroger sur la folie (éventuelle) de son compositeur italien exilé et maudit, Gambara ? A travers l’onirisme de ces pages, et comme l’avait indiqué Novalis, « le chemin mène vers l’intérieur ». Et pour commencer chez Liszt âgé, retourne au « berceau » (lors d’un voyage au village natal), à cette « berceuse dont la monodie est tressée en chacun de nous, en nos propres racines (oubliées) de la musique… et pour le bébé, à l’instant du bercement, ce qui le relie à ce qui deviendra sa transcendance originelle : sa mère ».

La non-étoile
De là, on ira « jusqu’à la tombe », et le compositeur en fera poème symphonique, avec épisode intercalé de « chasse sauvage », où le vieux Liszt « ne renâcle pas devant le combat ». En face, le terrible Unstern (littéralement : non-étoile), Désastre (mauvais astre), qui « fait pénétrer dans la lumière noire » (tiens Hugo , en mourant, avait aussi parlé de « lumière noire »…), à moins que ce ne soit « le soleil noir de la mélancolie » (nervalienne), ou encore « le trou noir d’anti-matière » cher aux fantasmes d’aujourd’hui … Un anti « nuages gris » en quelque sorte, où « une syntaxe radicale, un paysage sans coordonnées, au seuil même de l’irreprésentable » entraînent vers « l’étrange familier, qui permet de toucher à la rumeur de notre espace originaire »…On peut songer aussi aux gravures et peintures dont alors Odilon Redon peuple l’univers mental des Français qui savent se consacrer à leurs rêves…

Le sublimissime gendre
Bien sûr, il y a l’étape de la tombe, et au cœur du pèlerinage, « la mort à Venise » de « R. W. », le balancement des deux Gondoles Funèbres. Occasion pour Philippe André de conter, d’une plume alerte, le séjour au Palazzo Vendramin, à l’invitation de la « chérissime fille », Cosima, et du « sublimissime gendre », Richard, qui d’ailleurs déclare en douce qu’il ne comprend rien à la « folie en germe » dans les dernières œuvres de son beau-père, surnommé aussi « le roi Lear »… Brouilles, chamailleries, jalousie quand l’autre… gagne trop au whist, réconciliations autour de la Musique-malgré-tout, et puis Liszt exaspéré s’en va, et puis R. W. s’en va pour toujours, « mort à jamais ?». Alors demeurent, en « son nom de Venise dans Bayreuth désert », deux Gondoles, la première, « terrible, née sous le sceau de la fermeture », et la Seconde qui, en son espace central et « avant que l’espace se réduise à rien, nous raconte que l’Ouvert est quelquefois plus proche que les extrémités de la galaxie où nous désespérons de le rencontrer ».

Philosophes (et) poètes
Sans tapage ni solennité, voilà bien Philippe André nous rendant par son écriture à l’espace qu’il fait sien de la poésie, lui qui salue au fil des pages Hölderlin, René Char, Michaux, André du Bouchet, et chez les philosophes « en langue française », ceux qui sont non moins poètes, Jankelevitch ou Maldiney…On retrouvera le « beau, premier degré du terrible » selon Rilke, dans la description de l’énigmatique Schlafoss (Sans sommeil), mais l’apaisement s’accomplit dans Recueillement, – révisé en 1884 à Budapest, où Liszt est malade et craint la cécité – et l’ultime «En Rêve », que P. André décrit sous le signe de la « pure durée » bergsonienne : œuvre issue d’un mouvement de sublimation, « comme née d’une évanescence des nocturnes, s’élevant au-dessus d’eux pour dire la nostalgie de leur nostalgie. »

Est-ce moi qui rêve la nuit ?
En un dernier chapitre (Coda, bien sûr), l’auteur réausculte le Temps si particulier de cette fin du Pèlerinage, – « sous l’emprise d’une circularité » ? -, un Temps, « susceptible de faire perdre à Orphée la notion de temps lui-même, avec la permanence dans notre présent du monde originaire où le vécu essentiel est celui de l’espace ». Celui des synesthésies, (alias Correspondances) de Baudelaire (lui qui appelait : « O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons »), et aussi des discordances, des recouvrements dans la mémoire (il nous revient aussi, selon le palimpseste – le « gratté à nouveau » – de la couche des souvenirs que les « affichistes », Hains ou Villeglé, ont exploré depuis les années 60)…

La conception de l’Ouvert
Et selon cette conception de l’Ouvert pour laquelle P. André « milite » discrètement, invitant le lecteur à prolonger la démarche, il nous importe qu’un maître-livre comme celui d’Albert Béguin, L’Ame romantique et le Rêve- 1937 ! -soit cité ici, en sa magnifique Introduction : « Est-ce moi qui rêve la nuit ?… Faut-il croire que j’assiste à la danse incohérente, honteuse, misérablement simiesque des atomes de ma pensée ? », reliant ainsi (via Armin : « Les œuvres poétiques ne sont pas vraies de cette vérité que nous attendons de l’histoire ») l’immense Liszt rêveur à un romantisme allemand où se ressourcent aussi, malgré la distance temporelle et culturelle, ses « dernières œuvres pianistiques ». Tout autant que celles-là envoient, comme le disait le compositeur, « un javelot dans l’avenir », un avenir « délivré » non seulement de l’ordre tonal , mais de la conduite « ordinaire » des pensées développées, pré-établies, échappant à la magnifique liberté onirique.

Philippe André : « Nuages gris », le dernier pèlerinage de Franz Liszt, collection Sursum Corda, Editeur Le Passeur. ( 165 p. ; 2014 ) Les deux premiers tomes des Années de pèlerinage (d’abord édités en livre chez Aléas) sont disponibles en e-books, Alter-éditions.