CRITIQUE, concert. Peralada, le 1er août 2021. Récital Javier Camarena, ténor. Liceu / Riccardo Frizza 

CRITIQUE, concert. Peralada, le 1er août 2021. Récital Javier Camarena, ténor. Liceu / Riccardo Frizza - Par notre envoyé spécial Narcisso Fiordaliso. C’est toujours avec un plaisir non dissimulé qu’on pénètre dans l’enceinte du château de Peralada, la majesté des lieux et l’ambiance à la fois gaie et élégante du Festival promettant une soirée inoubliable. Cette 35e édition se clôturant sur un récital du merveilleux Javier Camarena, notre bonheur était complet.
Le ténor mexicain nous a tellement habitués à l’exceptionnel et à l’inoubliable que nous avons fini par oublier l’homme et le professionnel qui se cachent derrière le ténor, son timbre de miel, ses étourdissants suraigus.
Ce soir, on constate que l’artiste n’est pas au mieux de sa forme, peut-être fatigué par une série de Lucia di Lammermoor à Barcelone qui vient à peine de se finir et par l’année difficile qui vient de s’écouler. Restent le technicien et le musicien qui viennent néanmoins à bout d’un programme plutôt disparate.
L’air de Gérald dans Lakmé semble prendre le chanteur un peu à froid, et on s’étonne d’une diction française moins soignée qu’à l’accoutumée. Mais l’écriture de l’air lui convient bien, et il sait déployer sa belle voix mixte quand il le faut. Il aurait du, si les annulations ne s’en étaient mêlées, aborder le rôle dans son intégralité à la Deutsche Oper de Berlin quelques mois plus tôt, gageons que ce n’est que partie remise.

CAMARENA, un grand professionnel

La Romance de Nadir est un air que Javier Camarena connaît bien, le chantant souvent en concert, l’ayant incarné à Bilbao. Ce soir, le souffle se fait plus court que d’habitude, mais la ligne et les aigus suspendus, demeurent.
Avec Ernesto dans Don Pasquale, l’artiste phrase très joliment cette aubade pleine de charme. Puis il semble retrouver son éclat habituel avec Daniele dans Betly, rareté de Donizetti. L’air se déroule avec élégance, et la cabalette électrise. Suivent deux airs de Mozart, dans lesquels le ténor semble devoir s’accommoder d’un centre de gravité vocal trop grave pour lui, qui le prive d’une partie de l’éclat de son instrument. Belmonte flatte peu sa voix, tandis que Tamino, trop souvent confié à des ténors à l’aigu court, bénéficie de son aisance vocale sans pour autant le mettre vraiment en valeur. Reste le musicien, touchant et sensible, notamment dans l’air du Portrait.
Grâce à Rodolfo dans La Bohème, Javier Camarena retrouve enfin une tessiture haute : c’est comme si l’instrument se rallumait. Avec orchestre, l’écriture de l’air parait bien un peu centrale pour la vocalité du chanteur, mais l’artiste et son sens des couleurs font le reste, et le contre-ut éclate enfin, rayonnant et radieux, tel qu’on l’attendait.

Tonio et ses 9 contre-uts

Pour finir, retour à son cheval de bataille : Tonio et ses neufs contre-uts, tous dardés avec panache, qui achèvent de soulever la salle. C’est là qu’on devine le plus le métier, la maîtrise du ténor, qui se joue de cet air redoutable malgré la fatigue. En bis, comme libéré, l’artiste offre au public une « Donna è mobile » étourdissante ainsi qu’un boléro « Contigo en la distancia », dédié à sa famille présente dans l’assistante, d’une douceur désarmante, aigu scintillant et legato ensorcelant.
Tout est bien qui finit bien.

On salue également le chœur et l’orchestre du Liceu, superbes de bout en bout, notamment dans un somptueux « Va pensiero » en bis, conduits d’une main de maître par Riccardo Frizza, toujours solide et à l’écoute.
Un mot également de la météo capricieuse qui a bien failli interrompre la soirée, les première gouttes ayant provoqué dans le public un vent de panique et un déballage massif des ponchos mis à disposition sur les sièges par le festival, les musiciens continuant à jouer comme si de rien n’était.
En somme, une drôle de soirée, comme un grand concerto pour ténor, orchestre, chœur et ponchos. Pas facile pour la concentration, mais un défi relevé avec brio par tous et une arrivée à bon port.

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CRITIQUE, concert. Peralada. Festival Castell de Peralada, 1er aoĂ»t 2021. LĂ©o Delibes : LakmĂ©, Introduction avec chĹ“ur ; “Prendre le dessin d’un bijou… Fantaisie aux divins mensonges”. Georges Bizet : Les PĂŞcheurs de perles, “A cette voix quel trouble… Je crois entendre encore”. Gaetano Donizetti : Don Pasquale, Ouverture ; “Com’è gentil” ; Betly, “E fia ver, tu mia sarai… Non può il cor”. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte, Ouverture ; Die EntfĂĽhrung aus dem Serail, “Ich baue ganz” ; Die Zauberflöte, “Dies Bildnis ist bezaubernd schön”. Giacomo Puccini : Madama Butterfly, Coro a bocca chiusa ; La Bohème : “Che gelida manina”. Gaetano Donizetti : La Fille du RĂ©giment : « Ah mes amis… Pour mon âme”. Cor del Grand Teatre del Liceu. Orquestra Simfonica del Gran Teatre del Liceu. Direction musicale : Riccardo Frizza    / en septembre 2021, le label PRIMA classic Ă©dite une nouvelle lecture intĂ©grale d’IL PIRATA de BELLINI, avec Javier Camarena dans le rĂ´le-titre.

Compte rendu, opéra. Peralada, festival (Catalogne espagnole). 4Carmen, création. Mardi 5 août 2015. Avec Marta GARCÍA CADENA, Néstor PINDADO, Toni VIÑALS, chant. Alfredo ARMERO, piano. Àlex RODRÍGUEZ FLAQUÉ, violoncelle. Marc Rosich, mise en scène. Mischa Tangian et Helena Tornero (Carmen 1), Carles Pedragosa et Jordi Oriol (Carmen 2), Clara Peya et Marc Angelet (Carmen 3), Lucas Peire et Marc Artigau (Carmen 4)

peralada 2015Le château casino de Peralada en Catalogne espagnole (Ă  deux pas de la frontière française par le Perthus), est certes une destination rĂŞvĂ©e par le charme vĂ©gĂ©talisĂ© de son superbe domaine privĂ© ; il s’est surtout taillé depuis des dĂ©cennies, une très solide et lĂ©gitime rĂ©putation comme temple lyrique incontournable, accueillant chaque Ă©tĂ©, en aoĂ»t, les solistes en vogue qui pratiquent ici (entre autres) l’exercice intimiste du rĂ©cital chambriste ; ainsi avant notre prĂ©sence, les grandes voix masculines s’y sont illustrĂ©es  : les Lohengrin contrastĂ©s / opposĂ©s (complĂ©mentaires?) tels Jonas Kaufmann et Klaus Florian Vogt (rien de moins), sans omettre le pĂ©ruvien rossinien Juan Diego Florez ou encore la soprano vedette, Diana Damrau. … l’opĂ©ra n’est pas en reste sur la vaste scène amĂ©nagĂ©e dans le parc (cette annĂ©e, pour sa 29ème Ă©dition, c’Ă©tait l’Otello de Verdi avec le trio Gregory Kunde, Eva Maria Wetbroeck et Carlos Alvarez) ;  ni comme ce soir les nouvelles oeuvres, telle cette crĂ©ation, commande du festival très habilement conçue malgrĂ© la disparitĂ© des mains qui y ont participĂ© : pas moins de quatre compositeurs, -tous inspirĂ©s et rĂ©unis autour du thème de Carmen. Il en dĂ©coule une soirĂ©e atypique sous la voĂ»te Ă©toilĂ©e et par une chaleur quasi caniculaire :” 4Carmen Opera contemporaine” selon le titre (en catalan) affichĂ©.

 

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Création lyrique au festival catalan de Peralada

Performances d’acteurs : Carmen forever

Qui est Carmen? On serait tentĂ© de reformuler la question au regard du spectacle de 1h30 : quelles chances l’opĂ©ra a-t-il offert  Ă  la cigarière pour ĂŞtre rĂ©ellement comprise comme femme? Force est de constater que l’icĂ´ne de la libertĂ© fĂ©minine se heurte Ă  une incomprĂ©hension masculine Ă  rĂ©pĂ©tition.
Ailleurs (Ă  Paris), en fĂ©vrier 2014, le dramaturge et Ă©crivain Eric Emmanuel  Schmitt s’Ă©tait posĂ© la question Ă  son tour non sans pertinence (lire notre compte rendu du spectacle “le mystère Bizet”, Paris, Salle Gaveau, le 14 fĂ©vrier 2015), et lui aussi par le biais d’un spectacle inĂ©dit dont il avait Ă©crit le scĂ©nario mais qui utilisait alors les airs originaux de Bizet.

 

peralada 4carmen festival peralada compte rendu review presentation 2015 CLASSIQUENEWSA Peralada, l’enjeu est tout autre … C’est d’abord une rĂ©alisation théâtrale qui s’appuie sur les capacitĂ©s de trois talents plutĂ´t convaincants ; un spectacle au cours duquel Carmen traverse des situations diverses structurĂ©es en 4 Ă©pisodes (Passion, mort et douleur ; Carmen aux enfers ; Restaurant Carmen ; Autopsie)… Elle semble d’abord condamnĂ©e Ă  ĂŞtre tuĂ©e par un Don JosĂ© plus machiste et possessif que jamais et qui d’ailleurs a troquĂ© sa tessiture originelle de tĂ©nor pour un baryton sombre et tourmentĂ©;  ainsi Carmen y Ă©prouve la mort, comme une scène primitive, rĂ©pĂ©titive et inĂ©luctable, face Ă  un JosĂ© prĂŞt Ă  la violenter sans mĂ©nagement (dĂ©nonciation des violences faites aux femmes) : Carmen ne serait-elle pas justement ce corps destinĂ© Ă  la barbarie et la torture puis la mort ? La vision mĂ©rite rĂ©flexion ;  puis la lolita sensuelle accueille sur le piano central et avec dĂ©lices, les assauts d’un Escamillo excitĂ© en serveur dominateur d’opĂ©rette, dans une scène  de cabaret dĂ©jantĂ© oĂą le dĂ©lire impose la principale qualitĂ© de la production : le sens de la performance partagĂ©e par les 3 chanteurs/acteurs, lesquels savent ĂŞtre parfaitement complices selon le caractère de chaque sĂ©quence : saluons en particulier la figure passionnante du tĂ©nor Toni Viñals (nĂ© Ă  Barcelone en 1978)  : expressivitĂ© affĂ»tĂ©e, voix mordante et tranchante, profile fluide et vivace, vraie nature scĂ©nique Ă  la Monty Python.
Enfin,  selon nous le meilleur tableau par sa profondeur  et sa justesse tragique : le corps  de Carmen morte dans une salle d’autopsie. Inerte mais consciente, la pauvre victime chante sa profonde solitude, une incomprĂ©hension fondamentale aussi qui la rend dĂ©finitivement Ă©trangère aux deux hommes que l’opĂ©ra lui inflige. .. JosĂ© et Escamillo. Que cette hĂ©roĂŻne souffre d’ĂŞtre ainsi tourmentĂ©e, incomprise, manipulĂ©e. Depuis Bizet, aucun partenaire qui la connaisse rĂ©ellement …. sauf le spectateur finalement touchĂ© par cette figure de femme amoureuse insatisfaite qui souffre beaucoup mais rit trop peu. Comme un lieto final des plus rĂ©jouissants, Carmen prend finalement sa revanche et finit par tuer sur la table d’opĂ©ration, celui qui n’avait cessĂ© de la brutaliser, JosĂ© en professeur en blouse blanche.

MalgrĂ© l’absence dommageable de surtitres qui auraient grandement aidĂ© Ă  la comprĂ©hension de toutes les nuances des quatre  livrets  (combinant l’anglais,  l’espagnol et, localitĂ© oblige : le catalan Ă©videmment), on suit pas Ă  pas cette rĂ© appropriation satirique / comique de la Carmen de Bizet.
Les amateurs ont peut ĂŞtre Ă©tĂ© déçus car ils chercheront en vain un air de l’ouvrage originel de Bizet. Mais les amoureux d’un théâtre musical portĂ© par le jeu captivant des trois acteurs chanteurs auront Ă©tĂ© saisis par la libertĂ© de ton, les dĂ©fis d’une relecture riche en pĂ©ripĂ©ties parodiques, d’autant mieux exploitĂ©s dans l’Ă©crin du magnifique cloĂ®tre de Peralada dont la sobriĂ©tĂ© du cadre laisse toute visibilitĂ© aux mouvements des solistes, parfois finement chorĂ©graphiĂ©s  (dans les joutes où s’affrontent les deux hommes en particulier).

Aux cĂ´tĂ©s des solistes deux seuls instrumentistes assurent la tension musicale des quatre Ă©pisodes fondamentaux: le formidable violoncelliste Alex Rodriguez FlaquĂ© et le pianiste Alfredo Armero, heureux partenaires et tout autant acteurs, d’une crĂ©ation qui a pleinement dĂ©fendu sa place dans la très riche programmation du festival catalan de Peralada. RĂ© Ă©crire la tragĂ©die comĂ©die de Carmen, mythe andalou mis en opĂ©ra par le français Bizet ici au coeur de la Catalogne espagnole est un dĂ©fi inĂ©dit qui ne peut que susciter la curiositĂ©. Le rĂ©sultat est loin de dĂ©mĂ©riter : la prestation coproduite avec le concours des Ă©quipes techniques et artistiques d’Opera de Butxaca i Nova CreaciĂł (OBNC),  rappelle Ă  ceux qui l’oublient souvent que l’opĂ©ra c’est du chant et aussi du théâtre ; il ouvre mĂŞme une brèche fertile pour l’Ă©quilibre artistique du plus lyrique des festivals estivaux de Catalogne.

 

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Compte rendu critique, opéra. Peralada, festival (Catalogne espagnole). 4Carmen, création. Mardi 5 août 2015. Avec Marta GARCÍA CADENA, Néstor PINDADO, Toni VIÑALS, chant. Alfredo ARMERO, piano. Àlex RODRÍGUEZ FLAQUÉ, violoncelle. Marc Rosich, mise en scène. Mischa Tangian et Helena Tornero (Carmen 1), Carles Pedragosa et Jordi Oriol (Carmen 2), Clara Peya et Marc Angelet (Carmen 3),  Lucas Peire et Marc Artigau (Carmen 4).