COMPTE-RENDU, opéra. LUXEMBOURG, le 10 mai 2019. BIZET : Les Pêcheurs de perles. D Reiland / FC Bergman

Compte-rendu, opéra. Luxembourg, Grand Théâtre, le 10 mai 2019. Bizet : Les Pêcheurs de perles. David Reiland / FC Bergman (Stef Aerts, Marie Vinck, Thomas Verstraeten, Joé Agemans). Conçue par l’Opéra des Flandres en fin d’année dernière, la nouvelle production des Pêcheurs de perles de Georges Bizet (1838-1875) fait halte à Luxembourg en ce début de printemps avec un plateau vocal identique. Il est à noter que ce spectacle de très bonne tenue sera repris début 2020 à l’Opéra de Lille avec des chanteurs et un chef différents : une excellente initiative, tant s’avère réjouissant le travail du collectif théâtral anversois « FC Bergman », dont c’est là la toute première mise en scène lyrique.

 

 

 

Le jeune Bizet au Luxembourg

Première réussie pour FC BERGMAN

 

 

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Ce collectif créé en 2008 a en effet la bonne idée de transposer l’action des Pêcheurs de perles dans une maison de retraite, ce qui permet au trio amoureux de revivre les événements les ayant conduits à l’impasse : des doubles de Leïla et Nadir, interprétés par deux jeunes danseurs, revisitent ainsi le superbe décor tournant, constitué d’une immense vague figée qui symbolise les illusions perdues des protagonistes. Le travail de FC Bergman fourmille de détails savoureux, distillant quelques traits humoristiques bienvenus pour corser l’action : ainsi du chœur des retraités aussi farfelu qu’attentif au respect de « l’ordre moral ». Pour autant, la mise en scène n’en oublie pas de dénoncer le tabou de la mort dans les maisons de retraite, donnant à voir la fin de vie dans toute sa crudité. On rit jaune, mais on s’amuse beaucoup de ce second degré qui permet d’animer un livret parfois redondant et statique : de quoi compenser les faiblesses d’inspiration de ce tout premier ouvrage lyrique d’envergure de Bizet, créé en 1863, soit douze ans avant l’ultime chef d’œuvre Carmen. On notera également quelques traits de poésie astucieusement traités au niveau technique, tels ces doubles figés comme des statues aux poses acrobatiques improbables, qui défient les lois de l’attraction terrestre. De même, le ballet des tourtereaux en tenue d’Eve est parfaitement justifié au niveau théâtral.

 

 

 

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Face à cette mise en scène réussie, le plateau vocal réuni se montre plus inégal en comparaison. Ainsi du décevant Zurga de Stefano Antonucci, dont le placement de voix et la justesse sont mis à mal par les redoutables changements de registres. Le chant manque de l’agilité requise, avec une émission étroite dans l’aigu, et plus encore étranglée dans le suraigu : le public, chaleureux en fin de représentation, ne semble pas lui en tenir rigueur pour autant. Il est vrai que le chant idéalement projeté d’Elena Tsallagova (Leïla) emporte l’adhésion d’emblée par une diction au velouté sensuel, d’une aisance confondante dans l’aigu. Il ne lui manque qu’un grave plus affirmé encore pour faire partie des grandes de demain. A ses côtés, Charles Workman (Nadir) assure bien sa partie malgré un timbre qui manque de couleurs. On aime son jeu et sa classe naturelle qui apportent beaucoup de crédibilité à son rôle. A ses côtés, le Chœur de l’Opéra des Flandres manque sa première intervention, manifestement incapable d’éviter les décalages dans les accélérations, avant de se reprendre ensuite dans les parties plus apaisées.

L’une des plus belles satisfactions de la soirée vient de la fosse, où David Reiland (né en 1979) fait crépiter un Orchestre de l’Opéra des Flandres admirable d’engagement.

Récemment nommé directeur musical de l’Orchestre national de Metz (en 2018), le chef belge n’a pas son pareil pour exalter les contrastes et conduire le récit en un sens dramatique toujours précis et éloquent. David Reiland fait désormais parti de ces chefs à suivre de très près.

 

 

 

 

 

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Compte-rendu, opéra. Luxembourg, Grand Théâtre, le 10 mai 2019. Bizet : Les Pêcheurs de perles. Elena Tsallagova (Leïla), Charles Workman (Nadir), Stefano Antonucci (Zurga), Stanislav Vorobyov (Nourabad, Jeune Zurga), Bianca Zueneli (Jeune Leïla), Jan Deboom (Jeune Nadir). Chœur et Orchestre de l’Opéra des Flandres, direction musicale, David Reiland / mise en scène, FC Bergman (Stef Aerts, Marie Vinck, Thomas Verstraeten, Joé Agemans)

A l’affiche du Grand Théâtre de Luxembourg jusqu’au 10 mai 2019. Crédit photo : Annemie Augustins

 

 

 

Les Pêcheurs de Perles de Bizet au cinéma

Cinéma. En direct du Met, le 16 janvier 2016, 18h55. Bizet:Les Pêcheurs de perles. Avec Diana Damrau, soprano vedette, récente Traviata sur la scène de l’Opéra Bastille, qui chante donc Leïla – la grande prêtresse hindoue, la nouvelle production des Pêcheurs de Perles de Bizet crée outre Atlantique, l’événement lyrique de ce début d’année 2016, comme La Scala le 7 décembre 2015 avait créé l’événement grâce à la diva austro russe Anna Netrebko dans le rôle de Giovanna d’Arco sous la direction de Riccardo Chailly.

En direct du Metropolitan Opera de New York

Les Pêcheurs de Perles au cinéma

pecheurs perles bizet diana damrau metropolitan opera new york cinemaEn janvier 2016, le Metropolitan Opera de New York affiche donc The Pearl fischers – Les Pêcheurs de Perles, opéra orientaliste de Georges Bizet, futur auteur de l’espagnolade lyrique, Carmen, d’après Mérimée. Les Pêcheurs de Perles n’avaient pas été produits sur la scène new yorkaise depuis 100 ans. Créé en 1863, et donc propre à l’esthétique éclectique et néo-orientale du Second Empire,  Les Pêcheurs de Perles convoque le rêve indien où deux hommes au début liés par un pacte d’amitié (Zurga, chef des pêcheurs, baryton) et Nadir qui revient d’un long périple (ténor), se retrouvent rivaux, désirant la même femme Leïla, devenue prêtresse vouée à la chasteté, dont ils ne devaient tous deux jamais s’éprendre. Après maintes péripéties, où Zurga, rongé par la jalousie, les dénonce puis les défend, enfin, généreux et porté par le pardon, laisse les deux amants fuir le village où ils devaient être brûlés vifs.

Si Berlioz loue les qualités de l’orchestration (particulièrement raffinée) comme la séduction de l’inspiration mélodique (se distinguent entre autres de nombreux airs mémorables : duo Zurga/Nadir (C’est toi… au fond du temple saint), duo Leila/Nadir (Ton cœur n’a pas compris), sans omettre la fameuse Romance de Nadir (d’une tendresse orientale), la partition tombe dans l’oubli, donnant jour à des versions remaniées et dénaturées, enfin écartées grâce au travail du musicologue Michel Poupet (1973) qui fixe la version officielle, autographe telle que l’avait conçue Bizet en 1863 (présentée pour la première fois par le Welsh National Opera, Ecosse). Les connaisseurs savent reconnaître au-delà de la séduction musicale qui rend un hommage direct à Gounod (maître de Bizet), le clair génie lyrique du compositeur, futur auteur de Carmen, quelques 12 années plus tard. Jamais Bizet ne fut aussi séducteur et sensuel que dans Les Pêcheurs de Perles.

Les Pêcheurs de Perles de Bizet au Metropolitan Opera de New York, mise en scène de Penny Woolcock. Durée : 2h30mn, chanté en français.

Cinéma. En direct du Met, le 16 janvier 2016, 18h55. Bizet:Les Pêcheurs de perles. Avec Diana Damrau, dans les salles de cinéma partenaires (réseau pathelive.com)

BizetLes Pêcheurs de Perles, qualités d’une partition orientaliste. L’oeuvre est le produit de la rencontre entre le directeur du Théâtre Lyrique, Léon Carvalho, défenseur des jeunes auteurs pour le théâtre et Georges Bizet (suivront dans le prolongement de leur entente : La Jolie Fille de Perth, et L’Arlésienne). Carvalho donne sa chance au compositeur prix de Rome : il devra livrer une nouvel opéra où sur l’île de Ceylan, les deux amis Zurga et Nadir s’opposent malgré eux puis se réconcilie autour de la belle Leïla. Dès la création, Berlioz loue non seulement le génie d’orchestrateur de Bizet (le thème de la déesse, fixant d’abord le duo préalable Zurga / Nadir, revient huit fois dans la partition), mais aussi son intelligence dramatique. Ainsi l’éclat du finale du III, avec un chœur sublime qui annonce la force collective de Carmen, est célébré : le peuple réclame alors la mort des deux amants maudits, Nadir et Leïla. A contrario de l’enthousiasme de Berlioz, le jeune Chabrier, âgé de 22 ans, non sans jalousie, reproche à Bizet son manque de personnalité (« le grand défaut de la musique de Bizet est de manquer de style ou plutôt de les voir tous.. », relevant ici un emprunt à Gounod, Félicien David, et même Verdi…). Et de conclure : « en un mot, Bizet n’est presque jamais et nous le voulons lui, car il peut beaucoup sans le secours des autres. ». A sa créaction en 1863, la partition tint l’affiche du Théâtre Lyrique, 18 fois : honnête succès qui suscita aussi l’enthousiasme d’un Prix de Rome, Emile Paladilhe (« cette partition est très remarquable et bien supérieure à tout ce que font aujourd’hui Auber, Thomas, Clapisson, Reber…. »). Carvalho reprit l’ouvrage à l’Opéra Comique en 1893, installant désormais l’opéra au répertoire.

 

Opéra, compte rendu critique. Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 17 avril 2015. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Anne-Catherine Gillet, Marc Laho, Lionel Lhote, Roger Joakim. Paolo Arrivabeni, direction musicale. Yoshi Oida, mise en scène

bizet georgesA travers ces Pêcheurs de perles, l’Opéra Royal de Wallonie tend la main à la glorieuse histoire du chant en Belgique. En effet, la distribution est exclusivement composée de chanteurs du pays, pour un résultat à saluer bien bas. On soupire d’aise devant une telle clarté dans la diction et un style aussi juste, l’école de chant belge paraissant avoir conservé dans son enseignement des traditions qui se sont un peu perdues dans l’Hexagone. A commencer par Marc Laho, qui (re)trouve en Nadir un emploi idéal pour ses moyens vocaux, permettant de faire admirer tant le métal de son médium que la mixte subtile de ses aigus, particulièrement mise en valeur dans la fameuse romance, superbement chantée. L’évolution de son instrument vers un répertoire plus large permet en outre de donner au personnage du pêcheur une vaillance qu’il n’a pas toujours aujourd’hui.

 

 

 

L’Opéra royal de Wallonie ment en scène l’autre chef d’œuvre de Bizet, teinté d’orientalisme : Les Pêcheurs de Perles….

Pêcheurs de Belges

 

A ses côtés, on retrouve avec bonheur Anne-Catherine Gillet, qui paraît avoir approfondi et mûri sa Leila depuis les concerts nantais de l’an dernier. Le timbre est toujours aussi transparent qu’un cristal de roche et le vibratello qui fait sa signature donne toujours à chacune de ses inflexions un caractère naturellement émouvant. La figure forte et fragile à la fois de la jeune femme s’incarne comme une évidence dans la gracieuse silhouette de la soprano, et on se souviendra longtemps d’un « Comme autre fois » palpitant et frémissant, glissant le long d’un tendre legato ; comme on n’oubliera pas de sitôt une confrontation avec Zurga au désespoir rageur.
Zurga qui se révèle comme le grand triomphateur de la soirée. On est heureux d’entendre Lionel Lhote dans ce rôle emblématique de grand baryton français.
La maîtrise de la partition est totale, chaque phrase sonnant pleine et habitée, le chanteur ne se départissant jamais, jusque dans la colère, d’une grande majesté.
En outre, on admire le sombre velours du timbre qui enrobe une rare maîtrise de la déclamation lyrique, et on rend les armes devant un aigu inépuisable, osant un retentissant la naturel durant le premier acte, et, témérité suprême, achevant son duo avec Leila à l’unisson de sa partenaire, avec un rarissime si bémol aigu !
Pour compléter ce trio de superbe facture, le Nourabad luxueux de Roger Joakim laisse sonner sa belle voix de baryton-basse dont on ne perd pas un mot. Un vrai quarté gagnant.

L’excellence lyrique made in Wallonie...

Galvanisant l’orchestre et les chœurs de la maison, profondément impliqués dans l’aventure, Paolo Arrivabeni dirige ici ce qu’il considère comme son premier véritable opéra français, à savoir écrit par un compositeur français. Une gageure pour le chef italien, mais un défi relevé avec maestria, tant sa compréhension de cette écriture spécifique est grande. Le drame reste toujours présent, l’orchestre tourbillonnant et faisant sans cesse avancer l’action, ménageant aux bons moments des instants contemplatifs qui permettent l’apaisement avant l’orage.
Une direction intensément théâtrale, au diapason de la mise en scène de Yoshi Oida, créée Salle Favart voilà trois ans. La scénographie imaginée par le comédien japonais n’a rien perdu de son efficacité ni de sa poésie grâce à un orientalisme sobre et des lumières de toute beauté, servant une direction d’acteurs d’une belle justesse et d’une grande force. Une excellente soirée, faisant honneur au lyrisme made in Wallonie.

Opéra, compte rendu critique. Liège. Opéra Royal de Wallonie, 17 avril 2015. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Avec Leila : Anne-Catherine Gillet ; Nadir : Marc Laho ; Zurga : Lionel Lhote ; Nourabad : Roger Joakim. Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie ; Chef de chœur : Marcel Seminara. Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Direction musicale : Paolo Arrivabeni. Mise en scène : Yoshi Oida. Assistant à la mise en scène : Samuel Vittoz ; Décors : Tom Schenk ; Costumes : Richard Hudson ; Lumières : Fabrice Kebour

 

 

Compte-rendu, opéra. Nantes. La Cité, le 4 février 2014. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Anne-Catherine Gillet, Frédéric Antoun, Etienne Dupuis, Nicolas Courjal. Mark Shanahan, direction musicale

bizet_georges_carmenAngers Nantes Opéra réussit un coup d’éclat avec des Pêcheurs de perles de grande qualité. Grâce à l’acoustique excellente de la Cité des Congrès nantaise, à la réverbération idéale pour l’aisance des chanteurs, la richesse de l’orchestration imaginée par Bizet se déploie dans toute sa force, chaque détail instrumental trouvant sa juste place et les couleurs s’entremêlant avec bonheur. Le chef Mark Shanahan tire ainsi le meilleur de l’Orchestre National des Pays de la Loire, sculptant les sonorités et galvanisant les musiciens. Seuls les tempi choisis paraissent parfois un rien rapides, notamment dans la romance de Nadir et l’air de Leila – qui demandent à notre sens davantage d’abandon et de rubato pour exhaler pleinement leurs parfums –, mais il faut reconnaître que l’urgence dramatique s’en trouve accrue dans les moments d’éclat.

De nouvelles perles à pêcher

Puissants et admirablement préparés, les chœurs d’Angers-Nantes et Montpellier réunis offrent les points culminants de la soirée, dans des déferlements sonores dévastateurs et proprement jouissifs, toujours d’une absolue précision dans les attaques et la précision du texte. Beau également, le quatuor de solistes réuni sur le plateau.
Luxueux Nourabad, Nicolas Courjal met sa grande voix de basse au service de ce rôle qu’on aimerait plus long, toujours dans la grande tradition française dont il est depuis plusieurs années un héritier.
Familier du rôle de Zurga et entendu dans ce personnage à l’Opéra du Rhin en mai dernier, le baryton canadien Etienne Dupuis confirme son adéquation avec cette écriture vocale. L’instrument sonne sans effort jusqu’à l’aigu, l’intelligibilité du texte demeure excellente, et son air, intensément vécu, touche sincèrement par sa vérité émotionnelle. Seule l’émission vocale pourrait gagner en hauteur, trahissant parfois une attache laryngée, mais la performance du chanteur reste à saluer.

 

 

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Nous pressentions une belle réussite de la part de Frédéric Antoun pour son premier Nadir, c’est chose faite, mais à rebours de nos prévisions. Nous attendions sa célèbre romance, c’est dans les passages les plus vaillants du rôle que le ténor canadien nous a impressionnés. Comme nous l’écrivions à l’occasion de son Gérald parisien, l’instrument paraît s’être corsé en un an et demi, gagnant en éclat ce qui paraît pour l’instant se perdre en délicatesse pure. « Je crois entendre encore » est ainsi superbement phrasé, mais le chanteur semble ne pas oser cette voix mixte qui nous avait enchantés dans l’Amant jaloux de Grétry à l’Opéra Comique en 2010 et qui nous faisait voir en lui l’héritier d’Alain Vanzo.
Peut-être aussi doit-il simplement remplir la salle, bien plus grande que le Théâtre Graslin, et ne peut-il tenter pareilles nuances. Nonobstant cette remarque, nous tenons ici un magnifique Nadir, au style exemplaire, à l’aigu facile et à la musicalité jamais prise en défaut.
Il forme un couple idéalement assorti avec la Leila d’Anne-Catherine Gillet, dont c’est également la prise de rôle. La soprano belge nous émeut toujours par son timbre à la vibration si particulière, doté d’une couleur aussi pure que de l’eau de roche, qui rend parfaitement crédible l’innocence de la jeune femme.
Son placement haut et la limpidité de ses voyelles lui permettent ainsi de passer l’orchestre sans effort, semblant littéralement flotter au-dessus. La musicienne demeure toujours sincère et à fleur de peau, et c’est avec les honneurs qu’elle sert la ligne de chant que lui offre Bizet. Son air reste ainsi un des plus beaux moments de la soirée, malgré un souffle parfois court mais admirablement géré. Sa confrontation avec Zurga paraît la pousser dans ses retranchements en terme de largeur vocale, notamment dans le bas du registre, mais en grande interprète qu’elle est, l’émotion affleure une fois encore, bouleversante de justesse.
Une très belle Leila, qui nous permet d’espérer d’autres prises de rôles dans le répertoire français, qui convient si bien à la vocalité de la chanteuse.
Grand succès de la part d’un public conquis, une réussite de plus à porter au crédit d’Angers Nantes Opéra, une des maisons françaises qui comptent et où l’on se sent bien.

Nantes. La Cité, 4 février 2014. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Avec Leila : Anne-Catherine Gillet ; Nadir : Frédéric Antoun ; Zurga : Etienne Dupuis ; Nourabad : Nicolas Courjal. Chœur d’Angers Nantes Opéra ; Chef de chœur : Xavier Ribes. Chœur de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Roussillon ; Chef de chœur : Noëlle Geny. Orchestre National des Pays de la Loire. Mark Shanahan, direction musicale

 

Illustration : Les Pêcheurs de perles de Buzet en version de concert © Jef Rabillon 2014

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 26 mai 2013. Bizet : Les Pêcheurs de perles. Annick Massis, Etienne Dupuis, Jean Teitgen. Patrick Davin, direction musicale. Vincent Boussard, mise en scène

Pêcheurs de perles Strasbourg Vincent BoussardAvant-dernier titre de la saison lyrique pour la scène alsacienne, les Pêcheurs de perles de Bizet, dans une version hybride entre l’originale de 1863 et celle, remaniée, de 1893. Ainsi, le final, qui subit les modifications les plus radicales depuis la création, voit ici commencer seulement le trio entre les protagonistes – le seul qu’ils aient à chanter ensemble – et s’achève avec la fuite des amants, laissant Zurga à sa solitude – tel que l’avait désiré Bizet, en lieu et place de la mort du baryton que propose la version de 1893 –.

 

 

Des Pêcheurs de beau chant

 

La mise en scène imaginée par Vincent Boussard déconcerte, malgré sa grande beauté plastique. Transposant le cadre de l’œuvre à l’époque de sa création, elle renonce à tout orientalisme de pacotille, désireux de servir les situations dramatiques plutôt que les images exotiques qui leur servent de décor. Utilisant la mise en abyme, il fait de Zurga un double de Bizet, semblant composer la musique en même temps qu’elle est chantée, les balcons d’un théâtre à l’italienne figurant les étroits sentiers et un piano à queue représentant le roc sur lequel se tient Leila, véritable allégorie de la musique. Si l’idée de départ s’avère intéressante, avouons qu’elle fonctionnerait aussi bien avec tout autre ouvrage du 19ème siècle abritant en son sein le trio archétypal à l’opéra, les costumes des hommes et du chœur évoquant La Traviata, et la robe de Leila rappelant aussi bien Violetta que Lucia. Certaines images se révèlent pourtant superbes, notamment la première apparition de la jeune femme, cachée aux yeux de tous par un immense voile qui occupe le plateau tout entier, ainsi que les projections vidéo de Barbara Weigel, symboliques, évocatrices, poétiques. Ce qu’on regrette surtout, c’est cette étendue d’eau, pourtant d’un très bel effet visuel, qui recouvre la scène et dans laquelle les chanteurs se voient obligés de patauger, parfois pieds nus, troublant souvent la musique par les clapotis de leurs pas, très audibles depuis la salle.

Musicalement, en revanche, Bizet se voit bien servi. Défenseur de la musique française, Patrick Davin tire le meilleur de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse qui déploie ses plus belles couleurs dans cette partition. Elégance des phrasés, suavité de la pâte sonore, variété des teintes, perfection des soli … , la performance de l’orchestre mulhousien est à saluer bien bas. Les chœurs de l’ONR se hissent au même niveau d’excellence, grâce à une diction parfaitement intelligible et de belles nuances.
Costumé en maharadja – seule réelle évocation de l’Inde dans cette production –, Jean Teitgen incarne un Nourabad à l’autorité implacable et imposante, faisant tonner sa grande voix de basse. Excellent Zurga, le baryton canadien Etienne Dupuis se glisse pleinement dans cette conception singulière de son personnage. Il réussit à donner vie à ce reflet de Bizet sans trahir l’essence de la musique, maîtrisant parfaitement sa partie. Une prononciation toujours naturelle malgré les exigences du chant, une voix bien timbrée – un rien laryngée dès qu’il veut pousser le son –, un aigu percutant et de beaux piani, ainsi qu’une intensité dramatique qui va croissant durant la représentation, tout concourt à faire de lui l’un des très bons titulaires actuels de cet emploi. Prise de rôle pour Sébastien Guèze avec Nadir, à l’écriture périlleuse, dont le jeune ténor se tire sans faillir. La vaillance est au rendez-vous, avec un extrême aigu solide et une belle longueur de souffle dans sa romance. Seule l’émission gagnerait encore à être moins ouverte sur toute la tessiture, en laissant le son trouver son chemin, pour permettre à la voix de monter librement et d’adoucir le timbre, un rien métallique parfois.
Comme on pouvait s’y attendre, Annick Massis démontre à nouveau sa place au panthéon des grandes artistes de notre époque. Avec le rôle de Leila, qu’elle connaît bien, la soprano française nous livre une véritable leçon de chant et de musique : l’instrument, toujours doté de cette couleur et cette vibration immédiatement reconnaissables, s’est développé et enrichi, gagnant en ampleur et en lyrisme, sans jamais se départir de sa brillance ni de son aisance dans l’aigu, le tout sonnant détendu et facile, sans aucun autre effort que celui du soutien. Elle parsème ainsi la partition de superbes pianissimi, adamantins et suspendus, tant dans sa scène du II que dans son duo avec Nadir. Au troisième acte, la chanteuse s’affirme avec violence, mordant rageusement dans le texte et déployant sa voix dans toute sa dimension, emplissant ainsi le théâtre de sa richesse sonore. Le public conquis lui réserve un triomphe au rideau final. Un bel après-midi lyrique qui fait honneur au répertoire français.

Strasbourg. Opéra National du Rhin, 26 mai 2013. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Avec Leila : Annick Massis ; Nadir : Sébastien Guèze ; Zurga : Etienne Dupuis ; Nourabad : Jean Teitgen. Chœurs de l’ONR ; Michel Capperon, chef de chœur. Orchestre Symphonique de Mulhouse. Patrick Davin, direction musicale ; Mise en scène : Vincent Boussard. Décors : Vincent Lemaire ; Costumes : Christian Lacroix ; Lumières : Guido Levi ; Dramaturgie et vidéo : Barbara Weigel ; Assistante à la direction musicale : Alexandra Cravero ; Assistante à la mise en scène : Natascha Ursuliak ; Assistant aux costumes : Jean-Philippe Pons.