CD. Brahms : Sonates pour violon et piano opus 78, 100, 108 (Corey Cerovsek, Paavali Jumppanen, 1 cd Milanollo recording)

BRAHMS--580-Cerovsek-Jumppanen-brahms-promoJB-MillotCD. Brahms : Sonates pour violon et piano opus 78, 100, 108 (Corey Cerovsek, Paavali Jumppanen, 1 cd Milanollo recording). Ce remarquable cd souligne avec une sensiblité intense, très finement partagée la proximité de Brahms avec les grands violonistes de son temps, Robert Heckmann, Jenö Hubay et surtout Joseph Joachim son grand ami avec lequel dans le déroulement de la forme Sonate, le compositeur créateur au piano de ses propres œuvres, semble communier en de secrètes introspections intimes… Les 3 Sonates choisies par le violoniste canadien Corey Cerovsek confirment aussi le génie de Johannes dans l’écriture chambriste : un chant personnel, viscéral, profond et souvent incandescent qui explique combien les contemporains furent aussi touchés que nous par l’expression d’un romantisme versatile, à la fois si original et si flamboyant : Clara Schumann, la muse secrète et la femme de sa vie, bien que mariée à Robert Schumann, le maître et mentor de Johannes, avoue avoir pleuré de bonheur après avoir joué la première Sonate de ce programme très cohérent.

 

Brahms : le cœur et l’esprit

 

Les deux solistes s’accordent en style et en intonation réussissant après leur précédente intégrale des Sonates de Beethoven, ce nouveau jalon Brahmsien.
De fait, l’opus 78 (créé en novembre 1879) enivre pas sa grande richesse thématique, son unité organique nourrie par le principe de développement cyclique : l’œuvre est appelé aussi Regenlied car le motif du «  chant de la pluie » précédemment composé, affleure dans les deux mouvements extrêmes, avec ce rythme pointé emblématique, un balancement entre cœur et esprit, tendresse maîtrisée et nostalgie d’un monde perdu (l’enfance et son innocence sacrifiée). Flexible, précis, fin, le violon de Corey Cerovsek se place d’emblée tel un acteur pilote, inscrivant sans démonstration mais avec une superbe élocution juste et sincère, l’élan irrépressible et irrésistible d’une musique écrite avec le sang. L’Adagio fait valoir la complicité des deux musiciens pour une immersion dans la pudeur et la profondeur d’une tendresse et d’une mélancolie schumanienne. Où le sombre et le grave atteignent une intensité quasi spirituelle.

 
 

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Dans l’Opus 100 (crĂ©Ă© en 1886), les interprètes Ă©tincellent plus encore en diffusant la santĂ© lumineuse portĂ©e par la tonalitĂ© du la majeur : d’une unitĂ© aquatique elle aussi, voile non de pluie mais vitalitĂ© reconquise au bord du lac de Thun (près de Berne, d’oĂą son titre Thuner Sonate). C’est une harmonie nouvelle, bienheureuse et parfois fĂ©erique dont le premier thème du mouvement initial emprunte Ă  Wagner, le Preislied des MaĂ®tres Chanteurs… La vitalitĂ© partagĂ©e et la connivence des deux instrumentistes se rĂ©vèlent très habiles dans le caractère mĂŞlĂ©, troublant, ambivalent du 2ème mouvement, Ă  la fois scherzo et andante – versatilitĂ© schumanienne des humeurs lĂ  encore. Ils expriment idĂ©alement l’entrain extatique mais aussi si tendre du Finale.

CLIC_macaron_2014Pièce d’ampleur (4 mouvements) et d’une passion personnelle emblématique totalement accomplie, l’Opus 108 (créé en décembre 1888) est ici le plus récent ouvrage et celui qui synthétise magistralement ce chant intérieur, tragique, rugissant, mélancolique d’un Brahms hypersensible. Le ré mineur marque l’essor d’un nouveau printemps, indice d’une fougue irrépressible qui colore les œuvres de maturité. Agilité éloquente et lumineuse dans le premier mouvement malgré ses défis polyphoniques innombrables, grâce poétique d’une rêverie énigmatique dans l’Adagio, fantastique échevelé et à l’élocution arachnéenne du 3, enfin magnifique exposition et réitération des 5 thèmes faisant l’esprit flamboyant et conquérant du dernier mouvement (Presto agitato), le jeu des interprètes éclaire sans lourdeur ni démonstration la trame dense, le chant tourmenté,incandescent à force de gravité parfois sourde voire âpre, l’élan ardent d’une écriture qui profite ici de leur légèreté sensible. Le violon et le piano en pleine affinité s’accordent au diapason d’une sincérité tendre et viscérale, ayant ses aspérités panique comme ses cimes de plénitude extatique. Rien n’est nettement dissocié ni clairement distinct dans la tragédie brahmsienne : la tristesse y épouse la tendresse ivre la plus jubilatoire. L’ardente énergie qui anime chacun des musiciens se révèle souvent irrésistible, d’une chaleureuse complicité, d’une intelligence musicale qui coule comme un miel électrique. La gestion mesurée et très ténue des climax lyriques emporte l’adhésion par son élégance et sa grande fluidité expressive. La compréhension des trois partitions est évidente, et le résultat, enivrant. Superbe programme.

Johannes Brahms : Sonates pour violon et piano opus 78, 100, 108 (Corey Cerovsek, violon Milanollo, Stradivarius de 1728. Paavali Jumppanen, piano. 1 cd Milanollo recording). Durée : 1h03. Enregistrement réalisé à La Chaux de Fonds (Suisse), en mars 2013. Parution annoncée le 2 avril 2014.

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