BRUXELLES, le Mitridate de Deloeuil et Clarac

BRUXELLES, Mitridate de Mozart, jusqu’au 19 mai 2016. Pendant ses travaux de rĂ©novation, La Monnaie affiche dans un nouveau site adaptĂ© (tente de 1100 sièges) le premier grand opĂ©ra seria du jeune Mozart. Un ouvrage commandĂ© pour Milan, oĂą le compositeur encore au dĂ©but de sa carrière doit satisfaire aux dĂ©siderata des chanteurs vedettes. La sensibilitĂ© de Wolfgang se lit dĂ©jĂ  dans la ligne des cordes, la flexibilitĂ© et l’expressivitĂ© dĂ©jĂ  “Sturm und Drang” de son Ă©criture…

 

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Dans une mise en scène actualisĂ©e, aux rĂ©fĂ©rences explicites Ă  la dernière histoire europĂ©enne – entre Grexit et Brexit, sans omettre la politique de la crise migratoire hors union europĂ©enne (vidĂ©os et rĂ©fĂ©rences tĂ©lĂ©visuelles permanentes, avec flashes info et breaking news rĂ©guliers, style chaĂ®nes d’infos..),  le seria d’un musicien surdouĂ© de 14 ans, affirme Ă©videmment une très solide maturitĂ© musicale et dĂ©jĂ  une justesse des situations dramatiques absolument convaincantes. Fortement marquĂ© par Jommelli (dĂ©couverte stupĂ©faite de l’Armida Abbandonata Ă  Naples), Mozart maĂ®trise la langue lyrique malgrĂ© son jeune âge ; l’utilisation de l’harmonie comme Ă©lĂ©ment de coloration psychologique est idĂ©ale et le contour des personnages, confrontĂ©s, affrontĂ©s, sĂ©parĂ©s ou associĂ©s, n’en gagne que plus de profondeur comme de vĂ©ritĂ©. Mozart semble ne pas ĂŞtre soucieux de types humains, mais dĂ©jĂ  d’individualitĂ©s fortes, en souffrance ou dĂ©sirantes, dont la tension et les calculs illustrent dĂ©jĂ  le thème du pardon et un certain appel au renoncement, qui annoncent le dernier seria de 1791, Le Clemenza di Tito…

Et toujours pour les opĂ©ras italiens en gĂ©nĂ©ral, l’articulation et l’accentuation des rĂ©citatifs doivent ĂŞtre scrupuleusement rĂ©alisĂ©s, sous la houlette d’un chef minutieux dans ce sens, Christophe Rousset (qui avait il y a quelques dĂ©cennies, ressuscitĂ© et enregistrĂ© Didone Abbandonata de Jommelli justement).

Le production bruxelloise de ce printemps sollicite la vision du duo de metteurs en scène Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil avec la star (surestimĂ©e, dĂ©concertante / fascinante en ses aigus aigres et pĂ©taradants), la haute contre australienne David Hansen (Farnace)… Chez eux, l’actualisation pousse très loin le dĂ©tail : mobiles, tablettes… d’une sociĂ©tĂ© hyper connectĂ©e dont les personnalitĂ©s ainsi exposĂ©es donnent confĂ©rences de presse et points d’information… Chez lui, le souci du dĂ©tail peut nuire Ă  la libertĂ© d’un chant qui se cherche encore.

 

Plus naturelle et fine musicienne, se distingue par la finesse introspective de sa conception du rĂ´le assez dĂ©chirant d’Aspasia (III), Lenneke Ruiten qui fouille avec justesse les mĂ©andres d’un parcours amoureux sinueux. MĂŞme soie Ă  la fois sensuelle et articulĂ©e de Myrto Papatanasiu (Siface), dans ses duos avec Aspasia. La dĂ©convenue viendrait soir après soir du Farnace de David Hansen, au chant trop droit, serrĂ©, … laid. On veut bien qu’il souligne la noirceur du personnage mais de la Ă  saborder toute ligne de chant. Palmes au Mitridate de Michael Spyres, chant ductile et timbrĂ©, rayonnant, agile, d’une grâce absolue. C’est dire. A voir sous la tente du site Tour & Taxi Ă  Bruxelles.

Compte-rendu, Opéra. Dijon, Auditorium, le 28 février 2016. W. A. Mozart : Mitridate. Emmanuelle Haïm, Clément Hervieu-Léger.

Les productions de Mitridate de W. A. Mozart sont plus que rares. Ces vingt dernières annĂ©es, on les compte sur les doigts d’une seule main. La raison n’en est pas tant la mĂ©fiance des directeurs de théâtre pour le premier opera seria d’un gamin de quatorze ans, que la difficultĂ© de rĂ©unir une distribution cohĂ©rente et Ă  la hauteur des exigences inhumaines de l’Ă©criture vocale. En 1770, Mozart avait attendu l’arrivĂ©e de ses interprètes Ă  Milan pour composer les vingt-deux numĂ©ros de sa partition, Ă  la mesure des ultimes possibilitĂ©s de chacun. Près de 250 ans plus tard, il s’agit de faire le chemin inverse et de s’adapter aux volontĂ©s mozartiennes. Ce qu’a presque totalement rĂ©ussi l’OpĂ©ra de Dijon, avec cette nouvelle production crĂ©Ă©e au Théâtre des Champs-ElysĂ©es quelques jours plus tĂ´t.

MitridateAvec sa collection de contre-Ut, ses contre-RĂ© suraigus, ses intervalles diaboliques et toutes la variĂ©tĂ© de ses coloratures, c’est Ă©videmment le rĂ´le-titre qui pose les problèmes les plus Ă©pineux. Le tĂ©nor amĂ©ricain Michale Spyres triomphe des obstacles comme en se jouant, et sans faire l’Ă©conomie d’un beau timbre au riche mĂ©dium au profit de la volubilitĂ©. Il fait mieux : il donne une vĂ©ritable Ă©paisseur au personnage du roi cynique et rusĂ©. DotĂ© d’un timbre plutĂ´t rĂŞche mais sonore et vĂ©hĂ©ment, le contre-tĂ©nor français Christophe Dumaux s’avère plus que crĂ©dible dans le rĂ´le de Farnace, le traĂ®tre et mĂ©chant de service. Celui de velours du jeune tĂ©nor Cyrille Dubois (Marzio), en revanche, agit comme un baume lors de son unique mais magnifique aria « Se di regnar ».
CĂ´tĂ© fĂ©minin, il est difficile d’isoler les mĂ©rites de chaque voix, tant elles sont complĂ©mentaires et forcent l’admiration. Patricia Petibon impose une Aspasia d’une maĂ®trise absolue et qui, dès son air d’adieu Ă  Sifare, trouve des accents d’une intensitĂ© bouleversante. Elle transfigure d’ailleurs, tout au long de l’opĂ©ra, une vertigineuse ligne de chant en pure musique. Et puis elle trouve en Myrto Papatanasiu (Sifare) une voix, certes autrement corsĂ©e, mais qui s’accorde cependant Ă  merveille Ă  la sienne, ce qui fait de l’unique duo de l’ouvrage un des sommets de la matinĂ©e. Dans un registre plus limitĂ©, mais avec une puretĂ© de timbre et de style inouĂŻe, des aigus stratosphĂ©riques, ainsi qu’une musicalitĂ© jamais prise en dĂ©faut, la jeune soprano française Sabine Devieilhe incarne la pus touchante des Ismene. Enfin, JaĂ«l Azzaretti fait preuve d’une belle prestance dans le rĂ´le d’Arbate.
C’est une litote de dire qu’Emmanuelle HaĂŻm se sent parfaitement Ă  l’aise dans cette partition tour Ă  tour virtuose, tendre et impĂ©rieuse, libĂ©rant une belle fougue dans les sections rapides. En ce sens, l’Ouverture, d’une belle vitalitĂ©, et certains airs acrobatiques (« Al destin che la minaccia » d’Aspasia ou « Parto. Nel gran cimento » de Sifare…) sont Ă©tourdissants. Le Concert d’AstrĂ©e est, il est vrai, Ă  son meilleur : les basses se montrent superbes et ronflantes, les cordes Ă©tincelantes et les bois ductiles Ă  souhait.
Quant Ă  ClĂ©ment Hervieu-LĂ©ger – jeune pensionnaire de la ComĂ©die Française qui avait signĂ© une production de La Didone de Cavalli au TCE il y a quatre ans -, il est apparemment convaincu que, dans un opera seria de ce type oĂą il ne se passe quasiment rien en termes de rebondissements et de coups de théâtre, il est parfaitement inutile d’imaginer une mise en scène… la sempiternelle mise en abyme du théâtre dans le théâtre ne pouvant plus – Ă  nos yeux – en constituer une… Le soin de crĂ©er l’atmosphère revient alors aux superbes Ă©clairages de Bertrand Couderc et au magnifique dĂ©cor (figurant un vaste théâtre dĂ©crĂ©pi) qu’a imaginĂ© Eric Ruf, le nouveau patron de la maison de Molière.
MalgrĂ© la longueur de l’ouvrage (plus de 3h30 entracte compris), le public bourguignon ne boude pas son plaisir et fait un triomphe Ă  tout rompre aux artistes Ă  l’issue de la reprĂ©sentation.

Compte-rendu, OpĂ©ra. Dijon, Auditorium, le 28 fĂ©vrier 2016. W. A. Mozart : Mitridate. Avec Michael Spyres (Mitridate), Patricia Petibon (Aspasia), Myrto Papatanasiu (Sifare), Christophe Dumaux (Farnace), Sabine Devieilhe (Ismene), Cyrille Dubois (Marzio), JaĂ«l Azzaretti (Arbate). Mise en scène : ClĂ©ment Hervieu-LĂ©ger, DĂ©cors : Eric Ruf, Dramaturgie : FrĂ©dĂ©rique Plain, Costumes : Caroline de Vivaise, Eclairages : Bertrand Couderc. Le Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm (direction). Photo © Vincent Pontet.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. CNSMDP, le 26 fĂ©vrier 2014. Mozart : Mitridate. Enguerrand de Hys, … David Reiland, direction musicale. Vincent Vittoz, mise en scène

Mozart_portrait_Hickel_ospehDans le cadre du cycle Mozart enfant proposé par la Cité de la Musique du 26 février au 8 mars 2014, le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris – CNSMDP pour les initiés – propose trois représentations du rare Mitridate, opera seria en trois actes composé par un Mozart d’à peine quatorze ans.
Composée entre le 27 juillet 1770, où le tout jeune compositeur reçoit le livret que l’abbé Amedeo Cigna-Santi a imaginé à partir de la pièce homonyme de Jean Racine, et le 26 décembre de la même année, date à laquelle l’ouvrage est créé au Teatro Regio Ducale de Milan, cette œuvre, malgré les stricts carcans auxquels elle se conforme, annonce déjà le Mozart de la maturité par son achèvement dans l’écriture instrumentale et vocale, ainsi que la psychologie des personnages qui prend déjà forme et se traduit nettement dans des airs très différenciés.
L’intrigue dépeint les tourments du roi Mitridate, dont les deux fils Sifare et Farnace brûlent de la même flamme pour la princesse Aspasia, promise à leur père mais éprise du premier des deux jeunes hommes. Après un chassé-croisé sentimental aux nœuds enchevêtrés, le souverain expirant pardonne à ses enfants et unit enfin les amants.
Alors que les deux premiers actes demeurent inféodés aux traditions formelles attendues dans ce type d’ouvrage, c’est dans le troisième que la modernité naissante de l’écriture mozartienne se fait jour. La grande scène d’Aspasia « Pallide ombre », où la jeune femme veut se donner la mort en buvant une coupe de poison, préfigure les opéras suivants par son récitatif sec suivi d’une cavatine puis d’un récitatif accompagné.

Les promesses du jeune Mozart

Et l’on n’oubliera pas de sitôt l’admirable air de Farnace « Già dagli occhi », d’une tendresse poignante, paraissant appeler déjà Sesto de la future Clemenza di Tito, peut-être la plus belle page de la partition.
C’est pourquoi, devant tant de beautés musicales, on ne cesse de s’interroger quant au choix de Vincent Vittoz d’intégrer à sa scénographie, par ailleurs remarquable sinon modèle du genre, une troupe de danseurs censés, d’après la note d’intention du metteur en scène présente dans le programme de salle, offrir « une énergie nouvelle à la musique du jeune Mozart » et apporter « une fureur palpable à l’urgence [des] passions ». Le grand homme de théâtre a-t-il été si peu convaincu par la force de la seule musique qu’il a cru nécessaire d’en renforcer le pouvoir par des chorégraphies ? Ou a-t-il craint que les codes de l’opera seria et les caractères archétypaux des personnages parlent si peu au public de notre époque ?
Car ces danseurs, au demeurant admirablement préparés et d’un investissement sans faille, si leur présence permet des tableaux magnifiques lorsqu’ils demeurent immobiles spectateurs de l’action, leurs mouvements parasitent plus souvent la musique qu’ils ne la servent. En effet, l’attention du public se révèle constamment attirée par les formes en déplacement qui entourent les chanteurs, ceux-ci demeurant souvent dans une économie de gestes très stylisée, et la concentration sur les parties chantées devient ainsi excessivement difficile.
En outre, fallait-il vraiment souligner la mise à nu de Farnace dans son air du III par trois danseurs se déshabillant à demi et pratiquant une toilette quasi-rituelle, ainsi que le jeune prince se lave de ses erreurs et expie ses fautes, absolution traduite si bien par la musique elle-même ? Si l’image s’avère belle, la redondance avec le propos musical alourdit un phrasé qui ne demande qu’à s’envoler.
Des questionnements regrettables, car la mise en scène de Vincent Vittoz demeure à tous les égards admirable de dépouillement et d’évidence, allant droit à l’essentiel, jouant simplement avec quelques panneaux, maniant adroitement les lumières et les couleurs, mettant ainsi en exergue une direction d’acteurs sobre et efficace, toute de noblesse et de sentiments contenus. Les costumes, mélangeant styles et époques pour un résultat intemporel et de toute beauté, participent à la réussite de cette production théâtralement remarquable.

 

 

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Les jeunes chanteurs réunis ici, appartenant tous au Département des disciplines vocales, se donnent sans compter pour servir cette partition exigeante.
L’Arbate de la soprano Elisabeth Moussous impressionne par son ampleur vocale et l’arrogance de son registre aigu, ainsi que par sa prestance en scène, mais un médium ainsi qu’un registre grave peu sonores et des changements de registres souvent audibles nous laissent supposer une méforme passagère. Nous saluons l’entrée de cette jeune artiste prometteuse à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, gageons que nous l’entendrons souvent désormais.
L’Aspasia de Jeanne Crousaud offre une prestation très convaincante et une belle conduite de la ligne, mais il faut attendre sa scène du III pour la voir sortir d’elle-même et s’engager corps et voix dans son personnage, un superbe moment de véritable théâtre musical.
Très réussie également, l’Ismene de Laura Holm, faisant admirer son timbre fruité de soprano lyrique et la noblesse de sa caractérisation tant vocale que scénique.
Admirablement complémentaires, les deux frères incarnés par Anne-Sophie Honoré et Eva Zaicik.
La première laisse paraître son joli soprano un rien fragile au début de la représentation, mais prend de l’assurance au fil de la soirée, gagnant en aigu comme en souplesse.
La seconde, à l’énergie flamboyante et portant à merveille le travesti, impressionne par l’autorité de ses accents, l’impact de ses aigus et la belle couleur mordorée de son timbre, mais face à un centre de gravité qui nous apparaît relativement haut ainsi qu’à un registre grave plutôt discret, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la nature même de cette voix, nous laissant rêver à un magnifique soprano grand lyrique qui s’ignore. On salue en outre sa superbe interprétation de l’air dont nous parlions plus haut, sensible et à fleur de peau, le plus beau moment de la soirée.
Restent les deux rôles masculins, véritables baritenori à l’étendue surhumaine et à la virtuosité ébouriffante, donc difficiles sinon impossibles à distribuer à de jeunes chanteurs en cours d’études. Les deux interprètes affrontent ainsi courageusement l’écriture terrifiante qui leur incombe.
David Tricou fait de son mieux dans son air du III, donnant une épaisseur au personnage épisodique de Marzio ; et le Mitridate d’Enguerrand de Hys vient à bout de ses morceaux avec les honneurs. Mais pareille témérité devrait être, s’il est possible, prudemment évitée à l’avenir, tant le ténor paraît à la limite de ses moyens, semblant serrer la gorge pour soutenir la tessiture tendue du rôle. Les moyens de ce chanteur apparaissent intéressants, la prudence serait donc de mise pour permettre à cette voix de se développer sereinement dans des emplois plus accessibles et moins exigeants en terme de vaillance comme de largeur.
Ovations largement méritée pour l’orchestre, épatant de cohésion et d’équilibre, et mené de main de maître par le chef belge David Reiland, au geste ample et sûr, trouvant un juste milieu entre classicisme et modernité. Une très agréable soirée, qui aura permis de redécouvrir les mérites de Mitridate, coup de maître d’un jeune prodige.

Paris. CNSMDP, Salle d’art lyrique, 26 février 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : Mitridate. Livret de Vittorio Amadeo Cigna-Santi. Avec Mitridate : Enguerrand de Hys ; Aspasia : Jeanne Crousaud ; Sifare : Anne-Sophie Honoré ; Farnace : Eva Zaicik ; Ismene : Laura Holm ; Marzio : David Tricou ; Arbate : Elisabeth Moussous. Orchestre du Conservatoire de Paris. David Reiland, direction musicale. Mise en scène : Vincent Vittoz ; Chorégraphie : Antoine Arbeit ; Costumes : Dominique Burté ; Lumières : Bruno Bescheron ; Encardement pédagogique : Olivier Reboul et Stéphanie-Marie Degand.

Illustration : © Ferrante Ferranti