Mahler : Symphonie n°8 des Mille (Orange 2019)

MAHLER-gustav-symphonie-5-orchestre-national-de-lille-Alexandre-Bloch-annonce-concert-classiquenews-critique-concertFRANCE MUSIQUE, le 29 juil 2019. MAHLER : Symphonie n°8 des mille. Créée à Munich au moment de l’Exposition Internationale, le 12 septembre 1910, la Symphonie des Mille ou Symphonie n°8 de Gustav Mahler est un immense chant d’espoir qui marque aussi la pleine maturité d’une écriture enfin apaisée, après les tourments plus ou moins contrôlés et assumés des Symphonies n°5, n°6 et surtout n°7, symphonies autobiographiques où le conflit, la noirceur, la présence de forces cosmiques insurmontables, les blessures liées à son destin personnel et sa vie sentimentale, sont le sujet principal. Ici rien de tel, sinon, une arche grandiose dont les tensions canalisées convergent vers une prière de réconciliation, une aspiration profonde à la paix éternelle.

Si Mahler n’a pas écrit d’opéras, cette fresque grandiose à l’échelle du colossale nécessite un plateau artistique impressionnant : triple choeur (femmes, hommes, enfants), grand orchestre, solistes dont les airs sont dignes d’un drame lyrique.

L’odyssée mahlérienne de la 8ème doit son unité à la constance attendrie, exaltée mais toujours élégante des interprètes. D’autant plus que les deux parties sont d’un étonnant contraste : premier volet construit autour du Veni, Creator Spiritus, selon le texte médiéval de l’archévêque de Mayence, Hrabanus Maurus. Le compositeur a reçu la révélation de cette hymne au Créateur, d’autant plus bienvenue pour son âme inquiète et de plus en plus mystique. Tout le développement est une variation sur le thème de cette fulgurance personnelle dont il souhaite nous faire partager l’intensité.

Le volet 1 est un immense chant de prière et d’espérance, dans une écriture contrapuntique des plus maîtrisée, qui cite toutes les messes et oratorios qui l’ont précédé. Mahler exprime la tendresse des croyants récepteurs du miracle, témoins d’une vision sidérante partagée.
Dans le second volet, qui reprend la traduction du Veni Creator par Goethe, pendant littéraire au premier volet d’origine sacrée, mais non moins extraordinairement exalté, solistes, chœurs et orchestre façonnent une superbe peinture de la foi où l’évocation du mystère, grâce à des épisodes suggestifs, un sens évident de l’articulation et des nuances (bois somptueux, cuivres grandioses, cordes amples et suspendues) donne le format de cette seconde Passion. Comme une réponse moderne aux Passions de JS BACH, Mahler orchestre un remarquable drame sacré où se précisent plusieurs profils Pater Profundis, Maria Aegyptica, lesquels en intercesseurs, accompagnent le croyant vers l’étreinte finale que lui réserve, ô comble du bienheureux, Maria Gloriosa.
Rien ne manque à l’évocation de ce diptyque religieux. Ni l’élan fervent, ni la sensibilité. Le chef doit veiller aux détails comme à l’architecture de cette cathédrale orchestrale et lyrique. Ici Homme et univers ne font plus qu’un : le but ciblé, espéré, exaucé d’un Mahler enfin en paix avec lui-même, est atteint.

 

 

 

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FRANCE MUSIQUE, lundi 29 juillet, 19h45. MAHLER : Symphonie n°8 des Mille.
EN DIRECT sur France MUSIQUE, – en diffĂ©rĂ© sur FRANCE 5 Ă  22h30
depuis les Chorégies d’Orange 2019 (150è anniversaire en 2019)

Magna Peccatrix: Meagan Miller
Una poenitentium: Ricarda Merbeth
Mater gloriosa :Eleonore Marguerre
Mulier Samaritana: Claudia Mahnke
Maria Aegyptica: Gerhild Romberger
Doctor Marianus: NikolaĂŻ Schukoff
Pater ecstaticus: Boaz Daniel
Pater profondus: Albert Dohmen

Orchestre Philharmonique de Radio France
Orchestre National de France

Choeur de Radio France
Choeur philharmonique de Munich
Maîtrise de Radio France

Jukka-Pekka Saraste, direction

 

 

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Gustav Mahler: 8 ème symphonie (Rafael Kubelik)

mahler_profilLa première audition à Munich, dans la vaste salle de concert de l’Exposition Internationale, ce 12 septembre 1910, relève d’un événement considérable : pas moins de 3400 spectateurs font face aux… 850 choristes (500 adultes et 350 enfants), auxquels sont associés les 146 musiciens et les huit solistes placés sous la direction du compositeur.

Politiques et journalistes, se sont dĂ©placĂ©s, et tout le milieu musical dont Richard Strauss, Camille Saint-Saens, mais encore les Ă©crivains Arthur Schnitzler et Stefan Zweig… le metteur en scène Max Reinhardt, futur fondateur du festival de Salzbourg, -avec Strauss-, sont dans les rangs de l’audience.
L’abbatage promotionnel autour de la Symphonie des Milles, dans les rues de Munich a marqué les imaginations : la création de la 8ème symphonie de Gustav Mahler est bien un événement immanquable… que de chemin parcouru depuis ses premières symphonies !

Pour Mahler lui-mĂŞme, il s’agit d’une date importante, elle est liĂ©e Ă  l’importance de l’œuvre pas seulement par les effectifs, surtout par son sujet dont tĂ©moigne la qualitĂ© des textes chantĂ©s, et l’action qui s’y joue : une partition capitale oĂą l’on entend « non pas des voix humaines, mais les chants des planètes et des soleils qui tournent dans l’espace ».
L’écriture de ce monument remonte à l’été 1906 où dans son ermitage désormais familier (häuschen) au cœur des forêts de Carinthie, Mahler reçoit comme une révélation fécondante, les paroles de l’Hymne de la Pentecôte : « Veni Creator Spiritus ». Lui qui n’a pas toujours la même facilité d’inspiration, car la détente après les mois éreintant comme directeur de l’Opéra de Vienne n’est pas immédiate, doit d’ordinaire travailler avant de concevoir la trame générale d’une nouvelle œuvre.
Pour le première partie, il s’agit de retrouver le texte complet en latin de Hrabamus Maurus, l’archevèque de Mayence qui vécut au IX ème siècle. Dans cette quête, le compositeur rentre en transe. Il compose la musique et recevant finalement les paroles intégrales, s’aperçoit que ce qu’il a composé coïncide parfaitement à ce que lui a dicté une force quil e dépasse tant il se considère comme un « instrument dont joue l’univers ».
En guise de seconde partie, il faut choisir un texte de la mĂŞme Ă©lĂ©vation. Il hĂ©site Ă  Ă©crire lui-mĂŞme quelques vers – comme pour sa seconde Symphonie, et finalement s’enthousiasme sur la propre traduction de Goethe d’après le Veni Creator.  C’est le final du Second Faust qui donnera l’unitĂ© de sa seconde partie et le prĂ©texte d’un oratorio sans limites, pour voix, chĹ“urs et orchestre.

Kubelik dans ce nouveau concert pris sur le vif Ă  Munich, la ville de la crĂ©ation de l’œuvre, le 24 juin 1970, rĂ©alise une lecture stupĂ©fiante du grand Ĺ“uvre mahlĂ©rien.  D’autant que la prĂ©sente rĂ©Ă©dition profite des performances du traitement SACD, avec entre autres bĂ©nĂ©fices, un relief acoustique somptueux, profitant aux cuivres d’une noblesse fracassante.
Mahler a souligné en un brillant contraste, le climat et les référenes musicales des deux parties : lointaine réminiscence de la polyphonie de la Renaissance pour la première partie, oratorio libre postromantique, dans la veine des Scènes de Faust de Schumann. Au final, la cohérence de la pensée qui les a réuni les rend parfaitement dépendants l’un de l’autre. Le souffle du mysticisme qui porte et traverse la puissante architecture de la Huitième symphonie, est d’une incontestable efficacité. La signification profonde de l’œuvre trouve sa résoluton dans le Chorus Mysticus final.
Ni adieu serein et pleinement pacifiĂ© comme il le dĂ©veloppera dans la 9ème, ni constat des forces diverses en prĂ©sence, la Huitième marque surtout une Ă©tape cruciale dans le processus crĂ©ateur de Mahler, parce qu’il semble y rejeter ce qu’il aimait dĂ©velopper auparavant, le sens de la dĂ©rision, la parodie cynique et amère, ces auto citations complexes, dont les plans de lectures superposĂ©s et mĂŞlĂ©s exprimaient une rancĹ“ur amère mal assumĂ©e. Ni marche Ă  panache caricatural, ni ländler parodique, la Huitième exhale un pur chant d’amour, une prière sincère dont la ferveur est exhaucĂ©e puisqu’au final, l’homme est accueilli par la Mater Gloriosa en personne. La prière est d’autant plus Ă©mouvante qu’elle fait Ă©cho Ă  la propre solitude tragique de Mahler. Il a perdu sa fille Maria, mais il perd aussi d’une certaine façon,  Alma, l’Ă©pouse tant adorĂ©e, qui le trompe sans se cacher et lui annoncĂ© qu’elle ne l’aimait plus tout en lui confirmant qu’elle ne l’abandonnerait jamais.

Architecte limpide, ciselant l’ossature et le continuum dramatique, en particulier dans les épisodes de la Seconde partie, Kubelik captive par l’unité de son propre regard, d’une distance épique à nouveau, d’une tendresse si profondément humaine, d’une simplicité de ton, indiscutable.
MalgrĂ© la masse chorale, les plans de dĂ©tachent, la transparence des pupitres s’impose. D’autant que le plateau vocal prĂ©serve sa coloration humaine Ă  l’odyssĂ©e interprĂ©tative. Martina Arroyos, Dietrich Fischer-Dieskau, Edith Mathis composent entre autres, de superbes incarnations.
La création de la Huitième suscita un immense triomphe pour celui qui fêtait alors ses 50 ans et dont les exercices précédents s’étaient surtout soldés par des échecs à répétitions et une incompréhensions tout aussi tenace. Offrande légitime pour un auteur en pleine possession de ses moyens artistiques, que le destin frappera encore. Huit mois plus tard, une infection devait décider de son sort, en l’emportant en quelques jours.