Compte rendu, concert. Dijon, le 6 déc 2018. R. Strauss, Mahler, Zemlinsky. M Winckler / G Madaras

Gergely Madaras chef maestro concert critique classiquenews_1921 © Balazs Borocz _ PilvaxCompte rendu, concert. DIJON, Opéra, auditorium, le 6 décembre 2018. R. Strauss, Mahler, Zemlinsky. Matthias Winckler / Gergely Madaras / Orchestre Dijon Bourgogne. Intitulé « Vienne 1900 », le programme associe Zemlinsky, Mahler et Strauss. Il s’ouvre sur l’œuvre la plus tardive : le prélude d’Ariane à Naxos, où sont présentés tous les personnages, suivi de la scène de danse. La grande douceur chambriste, sensuelle, animée par des bois goguenards, le Strauss de la fièvre et de l’émotion tendre est remarquablement traduit par l’Orchestre Dijon Bourgogne, en pleine forme. Succèdent les Kindertotellieder, chantés par le magnifique baryton qu’est Matthias Winckhler. Ecrits « avec un sang jailli du cœur »  (Theodore Helm, à la création du cycle),  les cinq poèmes de Rückert, sur lesquels travailla Mahler de l’été 1901 (1, 3 & 4) à 1904 (2 & 5),  ont en commun, outre leur écriture musicale, une atmosphère dominée par le souvenir de  la mort de l’enfant, ou des enfants. Leur cohérence tonale (de ré à ré), l’instrumentation économe, dépouillée,  concourent  à l’unité du cycle. Du reste, quelques applaudissements intempestifs, après le premier lied auraient pu être évités, en rappelant dans le programme la continuité voulue par le compositeur. Ajoutons que les textes et leur traductions n’y figurent pas, essentiels à la compréhension fine de chaque lied. Nun will die Sonn’ so hell aufgehn  (tiré de Trost und Erhebung, consolation et élévation), du volume de Rückert). La douleur lancinante, ambigüe, le désespoir, le dépouillement absolu de la ligne, épuisée, dans le registre médian, piano ou pianissimo, que rompt seulement le forte du dernier interlude, c’est la même émotion qui nous submerge. Nun seh’ich wohl, fervent mais tendre [« innig aber zart »], tiré de Krankheit und Tod (maladie et mort] se signale par son économie de moyens, par l’importance des silences. La musique illustre de façon littérale le texte de Rückert (parce que le brouillard m’engloutit, tissé par un destin aveuglant, par exemple) L’Inquiétude,  l’incertitude tonale sont remarquablement traduitrs. L’incise du prélude au cor anglais, que reprendra le chant de Wenn dein Mütterlein (extrait également de Krankheit und Tod), d’une profonde tristesse, renforcée par l’absence des violons, par l’ostinato en croches (pizz), comme la fin, évanescente, sont poignants. Dans Oft, denk’ich, sie sind nur ausgegangen (Trost und Erhebung), le poète se berce d’illusions : en substance, je pense que vous êtes seulement sortis et ne tarderez pas à être de retour. La  ligne de chant, le plus souvent conjointe, avec quelques sauts de quinte, de sixte et de septième en fin de phrase, comme un sanglot, calme, est traduite avec justesse. In diesem Wetter, in diesem Braus (mit ruhelos schmerzvollen Ausdruck = avec une impression inquiète et très douloureuse), nous emporte, agité, angoissé, le désespoir est violent, lié au déchaînement des éléments. L’orage (sans ff) est tout sauf conventionnel, malgré les moyens utilisés. La tendresse, l’apaisement, l’espoir, que traduit la magistrale coda, lumineuse, annoncent la fin du Chant de la terre.

Matthias Winckler critique concert zemlinsky compte rendu classiquenewsLe baryton, en pleine possession de moyens rares malgré son âge (28 ans), Matthias Winckhler,  voix sonore, y compris dans les nuances les plus retenues, dépourvue de toute affectation, y rayonne magistralement. La rondeur de l’émission, ample, égale, avec de solides graves et des aigus radieux, est un constant bonheur.  Si le legato est parfois contrarié, c’est par le souci  de l’articulation, exemplaire : chaque syllabe est accentuée, colorée et projetée, avec le poids juste. Sa réserve, extrême, son naturel, avec des bouffées de fièvre, de rage, de violence traduisent idéalement le texte de Rückert comme la musique de Mahler.
Les seules réserves, minimes,  concernent le parti-pris de la direction de Gergely Madaras. La plénitude est remarquable, on s’étonne seulement que les nuances, constamment notées avec précision par Mahler soient imparfaitement suivies. L’image d’un certain pathos expressionniste conduit à l’oubli. Un seul mezzo-forte en 68 pages de partition (au 4 du dernier lied), avouez que c’est peu. La subtilité des nuances de Mahler,  où le niveau d’émission reste le plus souvent contenu entre pp et p, les f et ff réservés aux moments exaltés, demeure l’un des défis de son écriture. Si les crescendi sont respectés, les diminuendi sont imparfaitement maîtrisés, trop subito. Or,  les violoncelles du deuxième lied, l’incise du cor anglais du troisième sont trop peu pianissimo. De façon générale, les nuances les plus ténues sont indistinctement jouées trop fort, amoindrissant la démesure attendue des forte et fortissimi. Notre bonheur n’en est pas profondément altéré, tant chacun est investi dans cette œuvre magnifique.
Les symphonies de jeunesse de Zemlinsky sont encore le plus souvent inconnues, à la différence de sa Symphonie lyrique, écrite trente ans après la première, que nous écouterons ce soir. De structure conventionnelle,  elle n’est pas toujours un exercice d’école. Ainsi le premier mouvement s’inscrit-il dans la descendance de Brahms. Toutes les formules de ce dernier sont récapitulées en quelques dizaines de mesures de l’exposition et du développement. Les musiciens ont manifestement plaisir à jouer cette musique, dont le style leur est familier. Le scherzo suivant est nerveux, animé à souhait, avec son trio aux vents. La pâte orchestrale du troisième mouvement  (très intime et large) est pleine et claire, avec lyrisme, avant la partie centrale, dramatique. Quant au finale, noté moderato, il est animé, jovial, enjoué, le compositeur jouant sur une métrique simple et décomposée, ce qui lui permet d’animer le mouvement. La direction de Gergely Madaras imprime une vie constante à cette musique, souvent séduisante. Remercions-le d’avoir programmé cette œuvre rare que la plupart des auditeurs auront découverte à cette occasion.Il faut souligner, avant son départ pour la direction de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, combien Dijon lui est redevable d’avoir hissé son orchestre à un niveau que nombre de formations en région pourraient lui envier.

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Compte rendu, concert. Dijon, Opéra, auditorium, le 6 décembre 2018. R. Strauss, Mahler, Zemlinsky. Matthias Winckler / Gergely Madaras / Orchestre Dijon Bourgogne. Crédit photographique © DR